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LUCGON
ET PALAOUAN
SIX ANNÉES DE VOYAGES AUX PIHILIPPINES
OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
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Trois voyages dans l'Afrique occidentale. Sénégal, Gambie, Ca-
samance, Gabon, Ogooué; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures et
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© LUCON
ET PALAOUAN
SIX ANNÉES
DE VOYAGES AUX PHILIPPINES
PAR
ALFRED MARCHE
&
OUVRAGE CONTENANT 68 GRAVURES ET 2 CARTES
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Ci
19, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
4887
Droits de propriété st de traduction réservés
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1
Romont fer d.
AVANT-PROPOS
Le récit que je présente aux lecteurs est celui de
mes excursions dans la province de Malacca et dans
l'archipel des Philippines. Ce livre est écrit simple-
ment, sans prétention aucune.
Chargé par M. le ministre de l’Instruction publique
d'une mission scientifique dans l’archipel Indien, de
1879 à 1885, je me suis efforcé de réun# le plus de
renseignements possible sur les populations des
pays que je visitais, sur leurs mœurs, leurs croyan-
ces, leurs origines, de rassembler les divers spéci-
mens de leur industrie.
Au point de vue de l'étude stricte de l’histoire natu-
relle : zoologie, botanique, minéralogie, j'ai réuni
pendant ces six années de voyages environ 4000 ob-
jets de toute sorte, crânes et squelettes d'hommes,
de mammifères, d'oiseaux, des peaux de mammi-
fères, d'oiseaux, de reptiles pour les montages, des
pièces conservées dans l'alcool, nombre d’insectes et
d'échantillons botaniques, et une riche collection
d’ethnographie. Toutes ces pièces étaient destinées à
accroître les collections déjà si riches du Muséuni
d'histoire naturelle et du Musée du Trocadéro.
vl AVANT-PROPOS
Enfin, au point de vue géographique, j'ai pu recon-
naître quelques parties de pays encore mal connues,
relever le tracé de quelques cours d’eau et prendre
ou rectifier les altitudes de diverses montagnes.
En terminant, j'exprimerai un regret, celui d’avoir
trop rarement rencontré des Français établis comme
colons ou négociants dans ces beaux pays de l’Ex-
trème-Orient si riches et encore si peu exploités.
ALFRED MARCHE.
Paris, 15 octobre 1886.
VOYAGE
AUX PHILIPPINES
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
SINGAPORE ET POULO-PENANG
J'avais formé le projet depuis longtemps déjà, avant mes
explorations en Afrique avec le marquis de Compiègne et
de Brazza, de faire connaissance avec le bel archipel des
Philippines. Dès 1869, je prenais la route de ces régions,
mais, avant d'y arriver, je m'arrêtai quelques mois dans la
presqu'ile de Malacca. Là vint me surprendre la nouvelle
de nos premiers revers, en septembre 1870.
Je décidai aussitôt mon départ, voulant prendre ma part
des luttes de la patrie. Après la guerre franco-allemande,
je repris mes projets de voyage, mais les circonstances ne
me permettant pas de reprendre la route des Philippines,
”_ j'allai faire connaissance avec l'Afrique équatoriale.
Je me sentais donc heureux, le 20 juillet 1879, quand
je mis le pied sur le Tonquin, transport de l’État, qui
allait me débarquer à Singapore, en route pour ces mêmes
Philippines.
Je partais chargé d’une mission scientifique par le Mi-
nistre de l'instruction publique. Ce n’est pas une sinécure
LL
2 VOYAGE AUX PHILIPPINES
qu’une mission scientifique dans un pays neuf. Bien que
depuis l'occupation de cet archipel par les Espagnols on se
soit plus ou moins occupé de ce qu'il renferme au point de
vue scientifique, il est encore neuf, mal connu, et je sais
qu'après mon passage je laisserai beaucoup à récolter. Je
dois m'occuper de tout : ethnographie, histoire naturelle,
mensurations anthropologiques, recherche de crânes, de
squelettes, d’urnes, vases, bijoux funéraires, de spécimens
d'animaux, de plantes. Je dois être un véritable connais-
seur pour bien collectionner, mais j'ai foi en l'avenir et je
n'épargnerai pas mes peines pour réussir. J'ai d’ailleurs
déjà pris quelques leçons en Afrique, je les mettrai à profit.
L'Afrique occidentale m'avait singulièrement fatigué ; de
ma première expédition de découverte sur l’'Ogôwé, avec
le marquis de Compiègne, mon ami toujours regretté, de
mon second voyage sur ce fleuve en compagnie de Savor-
gnan de Brazza, j'avais rapporté de petites misères et ma
santé n’était point en parfait équilibre. J'espérais me refaire
dans le bon air des Philippines.
En 1869, j'avais voyagé sur la Creuse, un des bateaux
de la ligne de Chine, un vieux transport suant la fièvre et
la dysenterie, dont l'aménagement laissait fort à désirer ;
une véritable baille à braie, comme l’appelait son comman-
dant, M. le capitaine de frégate Lacombe, aujourd'hui offi-
cier général; pendant ma traversée de retour, en 4870,
alors que j'allais prendre rang dans l’armée de la Loire,
nous jetämes à la mer, de Saïgon à Toulon, quarante-cinq
morts, pas un de moins.
Quelle différence avec le Zonguin, et seulement dix ans
après, sur cette même ligne de France en Cochinchine!
Le Tonquin, un des nouveaux transports-hôpitaux faisant
le service entre Toulon et l’Indo-Chine française, est ad-
mirablement construit, tant au point de vue de la vitesse
qu’à celui du confortable à bord. L'hôpital est vaste et très
bien aéré ; des manches à vent font circuler l'air jusqu’au
fond des cales, et bien que l’on soit presque toujours obligé
le fermer les sabords de la batterie basse, on y respire
rement, dans une température supportable.
SINGAPORE ET POULO-PENANG 3
Aussi ne perdimes-nous qu'un seul homme, lors de ma
traversée de retour sur ce même Z'onquin en 1882, — mer-
veilleuse amélioration, qui tient aussi à d’autres causes,
notamment à l'assainissement graduel de la Cochinchine, à
la moindre durée du voyage (vingt-huit à trente jours au
lieu de quarante à quarante-cinq), et à l’embarquement des
hommes pour la France avant épuisement complet ; aupa-
ravant, on ne rapatriait les malheureux malades, marins et
soldats, que lorsque leur état de maladie était arrivé à la
période la plus critique, quand il leur restait à peine le
souffle.
Partis le 20 juillet de Toulon, nous naviguons à partir
du 2 août dans la mer Rouge, accablés par une température
de 36 degrés, sous une atmosphère affreusement lourde.
Nous étions tous plus ou moins malades, et cependant peu
d’entre nous en étaient à leur première traversée.
Le 5, vers quatre heures du soir, je vois passer l’aumônier
du bord, M. l'abbé Boirain : il peut à peine se traîner; je
l'engage à prendre de l'exercice. « Impossible, me dit-il, je
ne puis plus respirer; je vais dans la cabine du lieutenant
voir si j y trouverai un peu d'air. »
A la prière du soir, pas d’aumônier. On le cherche, il est
sur son lit, agonisant, et dix minutes après, mort : mort
asphyxié, comme disent les hommes de l’art; d’un coup de
chaleur, comme disent les marins.
Or cet abbé n'était pas un efféminé, un douillet, mais,
tout au contraire, un vaillant. Il avait suivi partout ses ma-
rins pendant la campagne de France ; deux fois 1l avait été
blessé sur le champ de bataille, où 1l consolait les écloppés,
les mourants, et, malgré ses blessures, 1l n'avait pas voulu
quitter l’armée. La guerre finie, il avait repris, justement
décoré, son service de paix.
Deux heures après l’aumônier, mourait aussi de manque
d’air un de nos passagers, un médecin ; et le lendemain le
« coup de chaleur » faisait une troisième victime, la der-
nière heureusement, car nous sortions de l’étuve, pour aller
mouiller en grande rade d’Aden, par une rafraichissante
brise du sud-ouest.
4 VOYAGE AUX PHILIPPINES
L'état général de tous les passagers serait devenu fort
mauvais et le nombre des morts aurait rapidement aug-
menté si une petite pluie bienfaisante et la brise n'étaient
venues à point rafraichir l'atmosphère.
À Aden, on était joyeux, les morts étaient déjà oubliés,
on pensait à l'avenir. Après l'arrêt habituel dans la rade,
on se remet en route.
Le 10 août, à 8 h. 40 du soir, par 13° de latit. N. et par
51° 18’ de long. E., nous tombons dans la mer de lait.
La mer de lait, c'est comme un brasillement des flots :
des milliards de milliards d’animalcules phosphorescents
brillent quand la lune est voilée ou lorsqu'il n’y a pas de
lune. On croirait naviguer sur une onde embrasée, l'effet
est étrange, on ne se lasse pas de regarder.
Au-devant du navire la mer se dresse à pic, en une mu-
raille blanche pareille à un talus de neige qu'éclaireraient
les rayons lunaires ; puis, quand on est au centre du phé-
nomène, si vive est la lumière qu’on n’aperçoit plus le vais-
seau ; on ne voit plus que le ciel noir, avec ses étoiles, et
la mer phosphorescente, et la trainée lumineuse sur le
sillage du navire.
Quand on entre dans la mer de lait, il semble pendant
quelques instants qu'on navigue sur une moitié de vais-
seau, car l'avant est dans la lumière et l'arrière dans l’om-
bre ; quand on en sort, l'avant est dans l'ombre, l'arrière
dans la lumière, sur le sillage étincelant, et l’on dirait que
le navire va s’engloutir dans un vide obscur.
Le silence à bord du navire et la nuit rendent ce spec-
tacle plus imposant, on se croit sur un gouffre de feu.
Vers dix heures, nous avons franchi la mer de lait, et,
au lever de la lune, nous ne voyons plus que les flots calmes
et le ciel pur éclairant notre route de ses plus belles cons-
tellations.
Le 23 août, nous arrivons à Singapore, que je me gar-
derai bien de décrire, car on l’a trop décrit : là je quittai
le Zonquin.
L'île de Singapore, placée au sud de la presqu'ile de Ma-
lacca, était couverte de vastes forêts quand les Anglais s’y
SINGAPORE ET POULO-PENANG 3
établirent. Depuis lors, les cultures l'ont transformée ; plu-
sieurs routes la traversent, et on peut la parcourir facile-
ment dans toute son étendue.
Le port, parfaitement abrité par de petits îlots qui for-
ment une belle rade, est un des plus sûrs de ces parages
La mer de lait,
et le point central du commerce de l'Orient avec l'Europe ;
Chine, Japon, Cuchinchine, îles malaises, etc., tout converge
là ; les courriers de toutes les lignes s’y arrêtent, les char-
bonniers de l'Australie ou d'Europe suffisent à peine à
fournir le charbon nécessaire à tous les vapeurs qui s'y
arrêtent.
La ville comprend deux ou trois grandes artères et une
quantité de rues étroites où se tiennent les commerçants,
Chinois, Sinmois, Indiens et Malais.
6 VOYAGE AUX PHILIPPINES
L'aspect en est curieux, pas très propre, et on y respire
toutes les odeurs possibles, surtout celle des cuisines chi-
noises en plein vent qui empestent l'air.
À Singapore il y a des églises catholiques et protes-
tantes, des temples de tous les cultes possibles; on n’y
compte pas moins de trente monuments élevés à autant
de divinités différentes, et tous sont placés sous la férule
anglaise.
Parmi les désagréments de la position de Singapore, il
faut tenir compte du voisinage de la presqu'île de Malacca.
Parfois un tigre traverse le détroit qui sépare l’île du con-
tinent ; l’animal signalé, on organise aussitôt une chasse
” avec battue, et il succombe presque toujours; cependant il
lui arrive de regagner le continent, non sans avoir toutefois
commis des déprédations plus ou moins importantes en bes-
tiaux et en hommes.
Le nombre des individus dont on attribue la mort au
tigre est toujours assez élevé; mais, d’après la police, les
trois quarts de ces malheureuses victimes ont été simple-
ment assassinées. Le tigre, qu'il soit tué ou qu'il s'échappe,
est le bouc émissaire. La police retrouve habituellement les
véritables coupables, et le plus souvent c’est un Malais ou
un Chinois qui a fait le coup. Pour donner le change et
laisser croire que le fauve est l’auteur de la mort, on fait,
à l’aide d’un couteau, sur le corps de la victime, toute une
série de blessures imitant les coups de griffe.
Nous avons vu pareil procédé usité au Gabon.
La police découvrit un jour dans les environs de la ville
le cadavre d’un malheureux ayant pour tout costume un
vieux pantalon, et, au dire des indigènes, il avait été tué
par un tigre. L'enquête révéla que la veille au soir le mort
avait été vu vêtu d’un pantalon neuf en compagnie de son
beau-frère. On arrêta ce dernier et sa femme, et une per-
quisition à leur domicile amena la découverte du pantalon
neuf taché de sang. Pressée de questions, la femme avoua
que son mari avait assassiné son frère, mais que, pour ne
pas laisser perdre le pantalon neuf de ce dernier, le meur-
trier lui en avait mis un vieux hors d'usage.
SINGAPORE ET POULO-PENANG 7
On pourrait citer des centaines de faits analogues, tous
mis à la charge du tigre.
De Singapore à Poulo-Penang, deux jours de mer ! ; le
30 août 1879 je débarquai dans cette île.
L'ile de Penang avait été donnée au capitaine Light par
le rajah de Kedah en 1766 comme prix du concours qu'il
lui avait donné pendant une guerre que ledit rajah avait
à soutenir contre le roi de Siam, son suzerain.
A ce présent royal le rajah aurait ajouté celui d’une de
ses filles.
Le capitaine offrit à la Compagnie des Indes cette nou-
velle possession, qui fut agréée avec bonheur, sans même
examiner au préalable si le chef de Kedah était proprié-
aire de l’île et pouvait en disposer.
On apprit par la suite, si toutefois on ne le savait pas
d'abord, que l'ile et Kedah lui-même dépendaient du roi
de Siam; mails, comme cette nouvelle possession était d’un
grand intérêt pour la Compagnie des Indes, on passa outre,
endormant par des lenteurs diplomatiques les Siamois et
les gens de Kedah. Des traités habiles laissèrent assez de
vague pour que la Compagnie des Indes pût être libre de
faire ce qu’elle voudrait avec des apparences de droit
très faibles, sans doute, mais suffisantes quand on a la
force.
D'après une autre version qui paraît faite pour les besoins
de la cause, le rajah de Kedah lui-même offrit spontané-
ment au gouvernement de l'Inde de lui céder l'ile de
Penang et le capitaine Light fut simplement chargé d'aller
examiner l'affaire.
« Mais, comme le dit parfaitement un critique anglais, eut-
on excusé le capitaine Light d’avoir cru trop facilement aux
prétentions d'indépendance du rajah de Kedah et de ne
pas avoir examiné d’une manière suffisante si elles étaient
fondées? Le fait est que ses rapports portèrent le gouver-
nement à croire pour un temps que le rajah de Kedah ne
1. On doit se garder de dire Pile de Poulo-Penang. C’est
une tautologie : Poulo, mot malais, veut justement dire fle.
8 VOYAGE AUX PHILIPPINES
dépendait d'aucun souverain, ou du moins qu'il pouvait
céder une partie de son territoire.
‘ « On ne peut s'empêcher de remarquer que le gouver-
nement des Indes, en employant le capitaine Light pour
négocier ce traité, plaçait les desseins diplomatiques de ce
dernier en opposition directe avec ses intérêts commer-
Claux.
« L'occupation de Penang était pour ce gentleman, comme
pour tous les autres commerçants, un point de la plus
haute importance, et peut-être eût-ce été trop attendre, de
quelqu'un placé dans de telles circonstances, qu'il employât
son pouvoir à désapprouver les assertions du rajah, ou à
en examiner la solidité qui pouvait tourner contre ses
intérêts. »
Pour nous, nous sommes porté à croire que le gouverne-
ment des Indes connaissait parfaitement la situation de ce
pays, mais il se garda hien d'approfondir toutes les causes
qui pouvaient s'opposer à l'occupation de Penang. Aussi bien
à cette époque, comme maintenant, les Anglais savent par-
faitement profiter de toutes les circonstances, bonnes ou
mauvaises, pour agrandir leur territoire colonial, et en cela,
malgré les moyens employés, nous ne saurions les blâmer.
Peu de temps après, le roi de Siam protesta bien contre
l'occupation de Poulo-Pénang, mais le gouvernement des
Indes n'en tint aucun compte et traita avec le rajah de
Kedah.
« Sans doute, le rajah de Kedah, dit le même critique,
essaya de stipuler que protection lui serait donnée en cas
de guerre contre son suzerain, en retour de la cession de
l'ile de Penang; mais le capitaine Light, tout en laissant
croire au rajah que les choses étaient ainsi comprises, se
garda bien de stipuler cette clause dans le traité. »
Le rajah signa avec les Anglais deux traités, mais aucun
des deux n’était offensif ou défensif; du reste, ces faits ne
sont pas très bien expliqués dans les archives du gouverne-
ment de l’Inde.
Ni promesses, ni intimidations n’ont été nécessaires pour
obtenir la cession de Poulo-Penang. Le rajah lui-même
nn
pm nan
An LE
=
le poulo-peneng.
SINGAPORE ET POULO-PENANG 41
pressait les négociations, paraissant fermement convaincu
que, parvenu à conclure un traité d’alliance offensive et
défensive avec les Anglais, tous les avantages seraient favo-
rables uniquement à sa cause. C'était envisager la question
plus au point de vue pratique que spéculatif, et, dans des
circonstances plus favorables pour lui, tout ce qu'il espérait
aurait pu facilement se réaliser.
Le traité accepté et signé par le rajah lui laissait croire
tout ce qu'il désira, et de plus lui allouait une rente
annuelle de 10 000 piastres (50 000 francs), et c’est proba-
blement cette dernière clause qui le décida à l’accepter.
La prise de possession de Penang par le capitaine Light
eut lieu le 17 juillet 1766. Il débarqua à la pointe Parroga,
où se trouvent actuellement le fort Cornwallis et la ville.
On nettoya un coin de forêt, on éleva un mât de pavillon,
et le 41 août on hissa les couleurs anglaises comme prise
de possession de l’île au nom de Sa Majesté Britannique et
pour l'usage de la Compagnie des Indes.
Le malheureux rajah ne tarda pas à s’apercevoir jusqu'à
quel point il pouvait compter sur ses astucieux alliés.
On trouve cependant dans les archives du gouvernement
un ordre du 22 janvier 1791, défendant au « superinten-
dent (gouverneur) de Penang » de s’immiscer dans les
disputes des first natives (principaux indigènes). Mais
entre l'intervention directe dans les affaires du pays et
l’action indirecte, souterraine, 1l y a de la distance : on res-
pecte la première, issue d’une convention, pour abuser de la
seconde et se faire imposer la première.
L'île de Penang, faite de montagnes basses (jusqu’à
600 mètres et plus), est séparée de la presqu'île de Malacca
par un détroit de peu de largeur. Ses deux principaux
avantages sont un climat suffisamment sain, et un port
assez sûr pouvant abriter cinquante à soixante grands na-
vires.
On y cultive le riz, la canne à sucre, le cocotier, le poi-
vrier, le muscadier, le giroflier. Je dirai même qu'on cul-
tive trop, puisque les Anglais ont dû interdire aux Chinois
le déboisement du faite des montagnes ; partout ces « Jaunes »
49 VOYAGE AUX PHILIPPINES
industrieux abattaient les bois pour se faire des jardins. Pas
de recoin perdu, si petit soit-il, pas de mauvaise roche,
pourvu qu’elle ait un peu d’humus, où l’on ne fasse venir
quelques légumes.
Au point de vue commercial, Penang est un port franc
comme Singapore ; mais, par sa position, ce dernier a attiré
à lui tout le commerce de ces régions.
L'ile a pour habitants des Malais, des Siamois, des gens
venus de l'Inde (Tamils de Dekkan) et surtout des Chinois,
race ici fort envahissante. La plupart sont amenés comme
travailleurs à gages et, durant deux ou trois ans, ils tra-
vaillent sans solde assurée, pour parfaire le prix de leur
transport et de la commission que touchent ceux qui les
engagent en Chine. Après ce temps, ils sont libres.
Is travaillent alors pendant deux ou trois ans afin de
réunir un petit pécule. Puis ils s’établissent à leur compte
et, aussitôt qu'ils le peuvent, ils achètent un petit terrain
ou commencent un petit commerce.
Ils s'associent et font alors le négoce sur une plus grande
échelle que ne pourrait le faire un seul. Grâce à cette soli-
darité, presque tout le commerce est passé entre les nains
des fils du Céleste Empire. Partis de rien, ils arrivent à
tout : à eux les plus belles maisons, les plus beaux do-
maines, les plus flambants équipages.
Les Chinois riches habitent dans la banlieue de belles et
luxueuses villas, semblables à celles des Européens et envi-
ronnées de beaux jardins, entretenus à grands frais.
Les Pères des Missions étrangères possèdent à Penang un
vaste séminaire où ils instruisent des Siamois, des Chinois,
des Japonais. J'eus le bonheur de retrouver là un ami, le
père Mazeri, qui demeure tout près du séminaire à Poulo-
Tikus : 1l m'avait offert l'hospitalité en 1869, il me l’offrit
encore en 1879, et me soigna quand j'eus un « retour
d'Afrique occidentale », autrement dit quand je fus cloué
sur place par une attaque de mes vieilles et méchantes
fièvres de l’Ogôwé.
C'est lui qui, apprenant la nouvelle de la guerre
franco-prussienne, m’expédia immédiatement un courrier,
Cataracte dans l'ile de Penang.
SINGAPORE ET POULO-PENANG 45
qui vint me chercher dans l'intérieur de la presqu'ile
et qui facilita mon retour à Singapore, pour rentrer en
France.
Je lui renouvelle ici toute ma gratitude pour les bons
soins qu’il m'a prodigués et pour sa constante amitié.
- Rencontrer le père Mazeri dès mon arrivée à Penang
fut aussi pour moi une bonne fortune.
Quelques mois auparavant, deux Français, de passage,
se livrèrent à toutes sortes d’excès, malgré tous les égards
que l’on put avoir pour eux. L'un d’eux, porteur de lettres
de recommandation probablement fausses, après avoir été
choyé un peu partout, n'avait pas craint de faire des em-
prunts forcés à tous ses hôtes. Les Européens étaient
devenus très froids vis-à-vis des voyageurs et, en particu-
lier, vis-à-vis de nos compatriotes.
Grâce au père Mazeri, je fus cordialement accueilli par
les Européens de Penang, lesquels n’habitent point la ville,
mais la campagne voisine, dans des villas en bordure des
routes qui mènent à l’intérieur. Leurs maisons sont char-
mantes, entourées qu'elles sont par de vastes jardins, où
arrive à profusion l’eau douce, amenée de la cataracte par
des conduits en fer.
La ville proprement dite renferme des rues larges, bor-
dées d’édifices à un seul étage, parmi lesquels on remarque
les quelques maisons de commerce appartenant à des Euro-
péens ; le reste est dirigé par des Chinois et des Malais ; ces
derniers établissements sont d’une propreté plus que dou-
teuse.
À Penang, pas de beaux édifices, un marché, des églises
catholiques, protestantes, grecques, arméniennes, des tem-
ples bouddhistes et des mosquées.
La cataracte est la grande curiosité du pays et mérite
d’être visitée; elle tombe d'environ 150 pieds de haut
entre deux montagnes, sur des rochers où $es eaux se bri-
sent et rejaillissent en flots d’écume. Au bas de la chute
se trouve une petite bâtisse carrée où des individus appar-
tenant à une secte hindoue viennent faire leurs ablutions
avant de commencer leurs cérémonies religieuses. Près de
16 VOYAGE AUX PHILIPPINES
cet endroit se trouve la prise d'eau qui arrose et dessert la
ville.
Bien que mon séjour fût contrarié par les fièvres
d'Afrique, je n’en parcourus pas moins Poulo-Penang dans
tous les sens, mais sans grand succès pour mes collec-
tions.
CHAPITRE II
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK
(PRESQU'ILE DE MALACCA)
Le 22 octobre, une petite chaloupe à vapeur me trans-
porta sur le continent en face de Poulo-Penang dans la pro-
vince de Pérak, que les Anglais occupent depuis une dou-
zaine d'années. |
Le 23, au matin, je descendais au débarcadère de Larout,
où, sous un hangar, se tiennent les douaniers, chargés de
surveiller la contrebande de l’opium.
À peine débarqué, j'apprends que les Chinois s'étaient
révoltés quelques jours auparavant parce que l’impôt sur
l'opium avait été doublé. Dans la lutte il y avait eu quel-
ques Chinois tués ou blessés, et l'impôt était resté établi.
Cet impôt est le plus clair revenu fiscal de cette province.
En débarquant, je me fis conduire dans une espèce de
caravansérail bâti aux frais de la colonie et destiné à rece-
voir les voyageurs; comme il n’était pas encore terminé,
le gardien ne voulait me recevoir que sur un ordre du
sous-intendant ou assistant-résident, M. Maxwel. Celui-ci
m'offrit très gracieusement l'hospitalité, ne voulant à aucun
prix me laisser retourner au caravansérail.
Je fus d'autant plus sensible à ces bons procédés à mon
égard que j'étais loin de m'y attendre, pour les raisons que
j'ai déjà données à propos de Penang.
Le jour même, à cinq heures, en compagnie de MM. Max-
9
L 4
18 VOYAGE AUX PHILIPPINES
wel et Scott, j’allai visiter les mines d’étain avoisinant la
ville, puis l'hôpital et la prison.
Nombreuses, très nombreuses sont ces mines dans la
province de Pérak; plus ou moins vastes, on en trouve
partout, et le lavage du minerai y empoisonne par moments
les cours d'eau.
Les terrains d'alluvion sont les seuls encore exploités.
Une de ces exploitations possède une machine à vapeur
pour amener l’eau destinée au lavage des sables; les autres
se contentent de détourner un cours d’eau, où le lavage du
sable se fait à la main au moyen de petites cuvettes. Ce
travail occupe indifféremment les hommes, les femmes et
les enfants.
Le lendemain, quatre heures de voiture sur une route
plus que défoncée et six heures et demie à dos d’éléphant
m'amenèrent à Kwala-Kangsa, résidence du < superinten-
dant » anglais du district.
M. Low me reçut très poliment, mais avec une froideur
visible ; sa première question fut de me demander combien
de temps je comptais rester à la résidence; je lui répondis
que, s’il m'était possible de partir le soir même, ou le len-
demain matin au plus tard, je le ferais.
Après quelques soins donnés à ma toilette passable-
ment altérée par les péripéties de la route, je rejoignis
M. Low : il me guida dans la visite obligée à la ville et
aux forts. La ville ne se compose guère que de quelques
rues bordées de cases et de magasins en planches habités
par des Chinois; elle borde la très jolie rivière de Pérak,
qui arrose les plaines fécondes qui s'étendent autour.
Le fort et les casernes avoisinent le palais du gouverneur,
lequel est bâti sur un petit monticule commandant la
rivière et la ville.
Plus froid que jamais à mon égard, M. Low me retint
cependant à diner et m'offrit de l'accompagner le lende-
main jusqu’au sommet d’une montagne voisine où il médi-
tait d'élever une villa de plaisance à 1000 mètres environ
d'altitude. J'acceptai cette offre, bien que l'accueil du
premier moment eût été peu agréable.
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 19
Nous partons donc le lendemain. Les éléphants n'avaient
pas de palanquins, mais deux vastes paniers placés sur les
flancs de la bête, quelque chose comme les paniers fixés
au bât de l’âne ou des cacolets. Durant cetle promenade,
nous nous plaçèmes, M. Low et moi, chacun d’un côté du
même éléphant, et nous pümes ainsi causer durant le
trajet.
Pendant la première partie de l'excursion, d’abord en
remontant une partie de la route suivie la veille, puis en
traversant une plaine, tout alla très bien. Mais quand il
fallut, en suivant un sentier étroit, suffisant pour un
homme, faire l’ascension d'une montagne de 1000 mètres,
les désagréments commencèrent. Les éléphants avançaient,
mais à travers la forêt ce moyen de locomotion est moins
. qu’agréable.
L’éléphant, animal très peureux, marche lentement quand
il est sur un terrain glissant et peu sûr, et ne s'occupe
jamais de ce qu'il a sur le dos; quelquefois le mahout ou
cornac, à cheval sur le cou de l'animal, oublie également
que derrière lui se trouve quelqu'un, et on ne doit avoir
confiance qu'en soi si quelque accident survient ; il faut être
toujours sur ses gardes. Le balancement occasionné par la
marche de l'éléphant est très dur, et il faut un certain temps
pour s’y habituer ; dans la marche, c'est tantôt un arbre
contre lequel vous êtes heurté, ou une branche qui vous
accroche en passant, à moins que ce ne soit un rotin épi-
peux qui vous surprenne et vous déchire non seulement les
vêtements, mais encore les mains et la figure ; en forêt, il
faut se tenir constamment sur le qui-vive et ne pas se laisser
distraire sous peine d'accidents quelquefois graves.
Vers midi, halte : nous déjeunons à un campement de
charbonniers chinois.
Les forêts sont remplies d'arbres immenses, d’essences
variées, et quelques-unes, très denses et très dures, donnent
un charbon d'excellente qualité. Ils les auront bien vite
achevées, les Célestes, si on les laisse faire. D'abord ils
choisissent les plus beaux arbres comme donnant moins de
travail ; ils se contentent de les abattre et de couper les
20 VOYAGE AUX PHILIPPINES
branches, puis ils couvrent de terre tout le tronc, mettent
le feu à une des extrémités, et on retire à mesure le char-
bon qui est formé. Les branches et les feuilles, on les laisse
pourrir sur place, et l'on sacrifie un nouvel arbre plutôt
que de perdre du temps à carboniser le menu bois. C’est
ainsi que s'explique le déboisement progressif et rapide
autour des mines.
A quatre heures de l'après-midi, nousarrivons au sommet du
plateau, déjà défriché en partie par les Malais. C’est là que l’on
édifiera la villa du représentant de Sa Majesté Britannique.
Le 28 nous redescendons. Il a plu toute la nuit et nous
opérons la descente à pied ; nos éléphants suivent avec mille
précautions, refusant même parfois d'avancer, crainte de
tomber.
Dans ces belles forêts, peu ou point de gibier d'aucune
sorte. Il y a un an à peine, ces parages élaient cependant
infestés de sangliers et de tigres, mais les uns et les autres
ont disparu et voici la raison qui m'a été donnée. Il y a
dix-huit mois une épizootie emporta tous les buffles domes-
tiques de la province ; quelque temps après on trouva un
très grand nombre de sangliers morts dans la forêt. Les
tigres ont disparu depuis, soit qu'ils aient succombé pour
avoir mangé des animaux morts de maladie, soit que le
manque de gibier ait provoqué leur émigration. Toujours
est-il que depuis dix mois on n'a pas relevé la moindre
trace de leur présence.
Nous allions à pied tout doucement, M. Low, un officier
anglais et moi, dans les limites de la plus stricte politesse ;
ces messieurs causaient ensemble, tandis que je cherchais
de petites bêtes, ne pouvant chasser le gros gibier.
À une halte, M. Low s'était assis ; moi, j'étais appuyé à
un arbre magnifique. Tout à coup l'officier me cria :
« Sauvez-vous! Vous avez un serpent sur la tête! »
Je me retournai : à trois ou quatre pieds au-dessus de
moi, un superbe serpent noir et jaune grimpait tranquil-
lement à l'arbre. Je ramassai une branche ; d’un léger coup
je fis tomber le reptile, et, lui posant le pied sur la tête,
je le pris par le cou. Avec une petite liane je l’attachai à
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 91
un arbre et, malgré ses contorsions, je le dépouillai de sa
peau, dans laquelle je passai une branche flexible que
j'enroulai incontinent en forme de cercle.
Comme je me retournais vers mes compagnons pour les
prévenir que j'étais prêt à repartir, je vis venir à moi
M. Low, les mains affectueusement tendues :
« Vous êles donc vraiment naturaliste! » me dit-il, et
nous causâmes comme deux vieux amis.
J'eus bientôt le mot de l’énigme. M. Low venait d'être
grossièrement dupé par les deux Français dont j'ai déjà
parlé et il craignait que je fusse, comme ces deux inquali-
fiables compatriotes, un bon et brave chevalier d'industrie.
Le soir, il vit mon nom sur mes malles, et, quand il sut que
j'étais bien le découvreur qui a remonté des premiers le fleuve
Ogôwé, 1l s'excusa vivement de la froideur de son accueil.
Malgré ses vives instances pour me retenir auprès de lui,
je le quittai le lendemain, 29 octobre; j'avais hâte d’aller à
la recherche des Orangs-Sakaïes.
Je descends le Soungi-Pérak ‘ dans une embarcation qu'il
mit à ma disposition, pendant que mes éléphants faisaient
un détour pour aller m’attendre à Blanja.
Le 30 octobre, départ de Blanja à six heures trente du
matin ; nous ne faisions halte qu’à cinq heures quarante du
soir ; nous avons marché toute la journée sans prendre un
instant de repos.
Le pays entre Blanja et Pengkalan-Kacha est sillonné
d'exploitations minières : l’une d'elles, parfaitement située
dans le fond d'une vallée, est entourée de hauts fourneaux
et de quelques boutiques de commerçants chinois.
Les fourneaux, de forme conique, sont très simples et bâtis
en briques ; on entasse par le haut minerai et charbon, et,
lorsque la matière est en fusion, on la laisse couler, par le
bas du cône, dans une rigole qui la conduit aux moules.
Les lingots chargés à dos d’éléphant sont ainsi trans-
portés à la rivière la plus prochaine et par eau convoyés
4. Soungi en malais signifie rivière, Pérak, argent : Soungi-
Pérak, la rivière d'argent.
22 VOYAGE AUX PHILIPPINES
jusqu’au fleuve et au port. où on les embarque définiti-
vement.
Le village de Pengkalan-Kacha, construit sur le bord de
la petite rivière Kinta, un des principaux affluents du
Soungi Pérak, est entouré de palissades et composé d’une
seule rue, sur les deux côtés de laquelle s'élèvent les cases
et les magasins des commerçants chinois. Je m'installai
dans une de ces boutiques, alors inoccupée, le propriétaire
ayant fait faillite quelque temps auparavant.
Le 31, au matin, je fais partir mes éléphants en avant
par la route de terre et je loue une embarcation pour gagner
Kotah-Baru, poste de l’intérieur en construction, sur un
des affluents de la rivière Pérak, et commandé par M. Lech.
Cet officier s’empressa de m'offrir l'hospitalité et me
donna le lendemain un guide et un éléphant en plus pour
continuer ma route dans l'intérieur.
Mon hôte portait un bras en écharpe ; il avait été mordu
au doigt, deux jours avant mon arrivée, par une petite vi-
père ; sans hésiter, après avoir préalablement tué l’animal,
il avait ouvert la plaie avec son couteau et l'avait ensuite
brûlée au fer rouge.
Grâce à son sang-froid et à son énergie, il a échappé ainsi
à une mort presque certaine, car il avait eu affaire à l’un
des serpents les plus venimeux du pays.
Le 1° novembre, je continue ma route vers les mon-
tagnes. Après avoir traversé plusieurs villages et plusieurs
cours d'eau, mon guide, ne sachant plus quelle direction
prendre, se dirige vers un village situé sur le bord de la
rivière dont le chef parlait quelques mots d'anglais.
À six heures, nous arrivons à Kwala-Kabul, où le rajah
Ahmed me donne sa propre case et me promet un nouveau
guide pour le lendemain. La journée avait été très chaude
et nous avions constamment marché dans des plaines où
croissent seulement de petits arbustes.
Le lendemain, au moment du départ, impossible de
mettre la main sur le guide promis. Il faut se résoudre à
partir avec des renseignements un peu vagues; mais on
nous assure qu'en remontant la rivière nous arriverons
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 93
bientôt aux montagnes et que là nous verrons des Orangs-
Sakaïes.
Nous traversons quelques plantations, dans les clôtures
desquelles nos éléphants s'ouvrent un passage facile, mais
les mahouts ne peuvent les empêcher d’arracher tout en
marchant des touffes entières de cannes à sucre ou bien de
déraciner un bananier.
Nous étions le soir dans la montagne ; mais, obligés de
quitter le sentier pour éviter quelques fondrières, nous nous
perdons dans la forêt, sans aucune trace même de sentier
pour nous remettre sur la véritable route.
Mon cornac prit alors la tête avec l'éléphant qui me por-
tait et entreprit de lui faire opérer une trouée en ligne
oblique pour rejoindre le chemin que nous avions aban-
donné. Cela se fit sans grande difficulté, l'éléphant brisant
tout sur son passage au moyen de sa trompe. C’est chose
fort intéressante à voir que la méthode avec laquelle le gros
pachyderme s'ouvre une route dans la jungle ou dans la
brousse. Quand un arbre ou des bambous trop flexibles ne
cassaient pas sous l'effort de la trompe, il les faisait plier
jusqu’à ce qu'il les eût mis sous son pied, qui les écrasait ;
il se frayait alors un passage,
Cetravail, assez fatigant pour l'animal, est très désagréable
pour ceux qu’il porte sur son dos. Non seulement il vous
tombe toute espèce d'insectes sur la tête, principalement des
fourmis, mais quelquefois des branches cassent en route et
vous assomment à moitié ; d’autres fois, une branche d'arbre
ou un jeune arbuste qui n’a fait que plier vous accroche
au passage en se relevant. Dans ces régions difficiles, quand
plusieurs éléphants font partie de la même colonne, à tour
de rôle ils prennent, pendant une heure, la tête de la file
et doivent ouvrir le passage.
L'intelligence et la sage lenteur avec lesquelles l'éléphant
exécute tout ce que lui ordonne son cornac ont de quoi
surprendre ; mais par moments il s’entête et n’obéit plus.
Durant cette marche à travers la forêt, le cornac avait dit
à l'éléphant d’abattre un arbre gros comme la cuisse et de
12 à 15 mètres de haut ; l'arbre résista et le cornac voyant,
24 VOYAGE AUX PHILIPPINES
après plusieurs insuccès, combien il était difficile à détruire,
ordonna vainement à l'éléphant de l’abandonner pour se
frayer un autre passage ; ce fut impossible ; enfin, appli-
quant sa trompe sur le tronc et poussant du front, l'animal
balança l’arbre et le brisa d’une secousse à 1 m. 50 du sol.
Un morceau tomba devant lui, mais le haut menaçait de
tomber sur ma tête; heureusement, les lianes l’arrêtèrent
dans sa chute. Quand mon animal vit l'arbre par terre, il
alla prendre la voie que lui avait indiquée le cornac.
Un autre jour, mon éléphant tenait la tête et je faillis
être véritablement assommé. Le bois était assez clair et le
passage s’opérait assez bien ; au moment où l'éléphant, sur
l'ordre de son cornac, allait écarter quelques branches qui
nous barraient le chemin, lui et son conducteur aperçurent
un assez gros serpent enroulé autour d’une branche et qui
dormait tranquillement. Le cornac poussa un cri et l’élé-
phant, faisant volte-face, partit au grand trot à travers la
forêt, suivi de ses camarades.
Les bagages ne tardèrent pas à être projetés sur le sol,
el je fus enlevé à cinquante pas de là par une grosse branche
à laquelle je restai suspendu, non comme Absalon, mais
par le milieu du corps. De ce poste d'observation, je pus
voir les éléphants continuer leur course folle, et, après
avoir analysé ma situation, je n’eus qu’à me laisser tomber
de 2 ou 3 mètres de hauteur.
Je fus bientôt rejoint par Samy, mon domestique de
confiance, qui s'était élancé à terre dès le commencement.
Pendant que les cornacs continuaient à courir après leurs
éléphants, les trois hommes qui, comme moi, avaient été
précipités à terre, s’occupèrent de rassembler les bagages.
Deux de ces hommes, ainsi que mes trois cornacs, étaient
des Malais condamnés pour meurtre et pour vol; mais je
n'avais rien à craindre; ils ne demandent en général qu’à
rester prisonniers et conducteurs d’éléphants, métier facile,
pas pénible, assurés qu'ils sont de vivre presque tous sans
travailler et jouissant d’une certaine liberté relative ; seu-
lement Samy, un Indien de Pondichéry que j'avais engagé
à Penang, avait une peur affreuse de tous les Malais, prin-
Orangs-Sakaïes.
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 97
cipalement de mon cornac. Il nous voyait déjà abandonnés
dans la forêt et dévalisés ensuite, sinon assassinés.
Ces craintes ne se réalisèrent pas. Deux heures plus tard,
nos éléphants revenaient à petits pas, arrachant de e1 de là
des touffes d'herbe qu'ils mangeaient tranquillement.
Enfin le 7 novembre au soir nous aperçûmes quelques
hommes qui s’enfuirent à notre approche, malgré les cris
d'appel de mes gens. C’étaient des Sakaïes. S’étant ravisés,
ils nous envoyèrent un enfant pour parlementer. La glace
fut vite rompue et ils nous conduisirent à leur village de
Missigit-Batu, fait de quelques huttes disposées à côté d’une
grande case bâtie sur pilotis.
Les populations de la presqu’ile de Malacca sont, les unes
des négritos plus ou moins purs, Sakaïes et Manthras, les
autres franchement métisses négrito-malaises, Binouas,
Udaïs, Jakouns. Tous ces groupes sont peu nombreux et
très craintifs. Enfin les Malais venus par mer à une
époque déjà ancienne.
Chez les Binouas, l'expression du regard et de la physio-
nomie est très douce. La bouche varie beaucoup ; les lèvres
sont en général épaisses et projetées en avant : la lèvre su-
périeure est parfois si grosse et si relevée que le nez a l'air
collé dessus. Le nez est toujours large et aplati, le front
peu déprimé.
Plus petit et plus agile que le Malais, le Binoua a le
tronc trop long pour ses jambes, dégagées et quelque peu
grêles, la poitrine large et pleine, les épaules abaissées ; le
bassin est chez eux plus étroit que chez les Malais. Les
hommes ne sont pas très gros, mais les femmes deviennent
facilement obèses.
Comme vêtement, les hommes portent une bande d’étoffe
ou d’écorce de ficus battue qu'ils enroulent autour des
reins et qui passe entre les jambes. C’est là le costume de
toutes ces petites tribus sauvages de la presqu'ile. Les
femmes ont un petit jupon (sarong) qui descend jusqu'aux
genoux.
Leurs cheveux sont relevés et attachés par un nœud der-
rière la tête. Comme ornements elles portent des bracelets
98 VOYAGE AUX PHILIPPINES
en fer; elles se percent les oreilles pour y introduire des
ornements divers, quelquefois assez volumineux ; mais
jamais la distension du lobule chez la femme binoua n'égale
celle qu'obtient la femme manthra.
Les us et coutumes de ces populations sont assez sem-
blables et leur état de civilisation sensiblement le même.
Les Manthras font trois repas par jour; leur alimenta-
tion se compose de bananes, ignames, manioc et des quel-
ques animaux qu'ils tuent avec des flèches empoisonnées,
lancées au moyen de la sarbacane.
Leurs cultures sont peu développées; ils abattent les
arbustes et les broussailles sur un terrain qu'ils ont choisi ;
le tout étant bien sec, ils y mettent le feu, puis au moyen
d’un bâton appointi ils plantent leurs tiges de manioc ou
d'igname. De préférence, ils recherchent, pour établir leur
campement, les endroits où poussent spontanément des
bananiers, et, dès qu'ils en ont épuisé tous les régimes, ils
vont ailleurs établir leur nouveau domicile. C’est là, on le
voit, un des caractères des populations nomades, mais une
autre raison les pousse à se déplacer fréquemment. Les
Malais, plus hardis et mieux armés, les chassent pour les
réduire en esclavage. Le gouvernement anglais s’efforce bien
d'empêcher ces chasses à l’homme autour de ses posses-
sions, mais il n'est pas toujours prévenu et ne peut sévir. Les
Malais ne se font aucun scrupule de tuer ces pauvres sau-
vages, principalement s’ils y voient quelque chance de gain.
Un beau jour, je priai un Malais de me procurer des
cränes de Sakaïes.
« À quel prix? » fit-il; et, ma réponse lui plaisant, il
partait, quand, fort heureusement, on m'apprit qu'il allait
se mettre à l'affût et me tuer un couple de sauvages dont il
m'apporterait les têtes. Sur quoi, je le rappelai.
« Je ne veux, lui dis-je, que les os de la tête, et encore
d'une tête enterrée depuis longtemps. » Mon homme alors
fit la grimace ; il disparut et oncques plus je ne le revis.
Les Sakaïes, comme les Manthras, pour dissimuler leurs
tombes, piétinent la terre, jonchent l'endroit d'herbes et de
broussailles et y plantent même de jeunes arbres. Il est ainsi
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 29
impossible de retrouver la place d’une tombe au bout de
quelques jours, les pluies fréquentes et la puissance de la
végétation ont bien vite fait disparaître le petit tumulus
d’une tombe.
Les Manthras ont de grandes fêtes à la saison des fruits
et à l’occasion de leurs mariages. Le père de famille qui
donne un festin envoie à ceux qu'il invite un morceau de
bambou percé de trous; il indique ainsi combien de jours
doit durer la fête. Les chefs de famille rassemblent leurs
proches et leurs amis, qui tous viennent en grand costume
au lieu de réunion, apportant des victuailles en abondance ;
là ils sont reçus par un chef à moitié magicien, qui leur
donne un coup de sarbacane sur les épaules, prend leurs
armes, les renferme chez lui, puis tourne autour d’eux trois
fois en dansant ; 1l s’assied ensuite et reçoit les provisions
apportées par les invités, chair de sanglier et d’autres ani-
maux, poules, manioc, ignames, riz, enfin l’arak, espèce
de mauvaise eau-de-vie, tantôt de fabrication indigène,
tantôt achetée aux Chinois et aux Malais. Manger, boire et
danser, tels sont les principales choses de ces fêtes sauvages,
qui durent un temps assez long.
On danse pendant plusieurs jours et plusieurs nuits sans
discontinuer ; ceux qui succombent à la fatigue ou à l'ivresse
sont remplacés par d'autres. Les femmes dansent ensemble
au milieu des hommes, qui font la ronde autour d'elles;
tout en sautant, elles chantent une espèce de stance à
laquelle répondent les hommes, et cela se répète à l'infini.
C'est pendant les fêtes de ce genre que se font les accor-
dailles et souvent que se consomme le mariage.
Je retrouve là, comme en Afrique, des hommes mùrs pre-
nant pour fiancées des petites filles de quatre ou cinq ans qu’ils
élèvent chez eux et avec lesquelles ils se marient dès qu’elles
ont atteint l'âge de la puberté, ce qui a toujours lieu dans
ces contrées avant l’âge de douze et treize ans. :
Peut-être une des principales causes de la disparition de
ces peuples provient-elle de cette coutume des mariages
précoces, qui ne permettent pas à la femme de se développer
avant sa première grossesse ?
30 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Pendant mon séjour à Ayer-Salak, près de Malacca, en
1869, j'ai vu une jeune femme manthra, à peine âgée de
douze ans, allaitant son premier-né.
Chez les Binouas, quand tous les accords sont faits, les
parents des deux parties se rassemblent chez la fiancée ;
puis on se rend au bord de la rivière, où se trouvent deux
petites pirogues armées chacune d’une pagaie.
La fille monte dans un de ces canots et prend la fuite ;
quand elle a pris quelque avance, le fiancé saute dans le
second et s'élance à sa poursuite ; s’il la rattrape, le mariage
est fait, sinon, le pauvre diable s’en retourne tout penaud.
Il est vrai que, généralement, la fiancée ralentit sa course
au premier coude de la rivière.
Au retour des mariés, les deux familles mangent au
même plat; après ce repas, les parents du mari s’éloignent,
laissant les jeunes époux dans la famille de la femme ; mais
le lendemain le nouveau couple abandonne ces derniers.
Les Binouas fêtent la naissance d’un fils, mais non celle
d'une fille; on ne pratique pas la vraie circoncision, on
fait une simple incision au prépuce.
Chez les Binouas, le marié demeure chez les parents
de la femme et travaille pour eux. La plupart n’ont qu’une
femme, cependant quelques-uns en ont deux. Les Manthras
sont aussi monogames.
Comme chez beaucoup de populations restées au même
degré de civilisation, nous retrouvons des superstitions bien
difficiles à expliquer. Quand une femme est dans les dou-
leurs de l’enfantement, son mari la couche près du feu afin
de chasser le diable qui cherche à boire le sang de la mère
jusqu’à ce que mort s’ensuive ; à la naissance de l'enfant,
on lui passe autour des reins une corde garnie d’amulettes.
Trois mois après l'accouchement a lieu une cérémonie
pour demander aux fétiches que la mère et l'enfant se
maintiennent en bonne santé. Les noms donnés à la nais-
sance sont changés à l’âge de la puberté. C'est là une
cérémonie presque analogue à celle des Adoumas du haut
Ogôwé.
Presque toutes ces tribus pratiquent le limage des dents
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 31
qui sont noircies par la mastication du bétel, coutume
presque universellement répandue dans tout l’Extrême-
Orient.
Tous ces sauvages ont leurs légendes, leurs idées propres,
leurs rites, leur cosmogonie, leur cosmographie. Toutefois
j'ignore s'ils expliquent l’origine des choses de la même
manière que les Manthras.
Le ciel, pour ces derniers, est suspendu à un anneau au-
dessus de nos têtes.
La terre grandit toujours, et aurait bientôt fait d'atteindre
- le soleil, si elle n’était mangée par un vieil homme qui la
rogne à mesure qu'elle pousse.
Le soleil est une femme attachée par un coude et que
son mari tire toujours derrière lui.
La lune aussi est une femme, nommée Kouedin, mariée à
Mogand-Butan, qui possède la spécialité de faire des pièges
pour attraper les hommes. Les étoiles sont les enfants de la
lune.
Le soleil avait aussi des enfants. Un jour il dit à la lune :
« Il n’est visiblement pas possible que les hommes résis-
tent à tant de lumière et de chaleur.
— C’est vrai, dit la lune, mais que ferons-nous?
— Ce que nous ferons? dit le soleil, c’est bien simple.
Nous allons manger nos enfants et nous resterons seuls
pour éclairer et chauffer les hommes.
— C'est bien, dit la lune, dévorons nos enfants! »
Le soleil dévora toute sa famille, mais la lune cacha ses
enfants, au lieu de les immoler ; puis, quand le soleil n'eut
plus ni fils ni fille, elle fit sortir toute sa nichée de la
cachette. Et le soleil furieux se mit à la poursuite de la lune
et de ses enfants.
Depuis lors, la chasse continue; parfois le soleil paraît
sur le point d'atteindre la lune (explication des éclipses),
mais elle s'échappe toujours et ne laisse sortir ses enfants
que la nuit, lorsque son ennemi, le soleil, est loin.
Les Sakaïes sont divisés en Sakaïes-Djinas, Sakaïes-
Bouquits, Sakaïes-Allas.
En général ils ont de petites têtes, des yeux pénétrants,
32 VOYAGE AUX PHILIPPINES
mais déprimés dans les commissures internes; leurs che-
veux sont frisés sans être crépus ; leur nez, aplati.
Comme toutes les populations de race négrito, ils sont
de petite taille, mais pas du tout nains; les Manthras sont
beaucoup plus petits. Leurs petits groupes sont loin de pré-
senter un type ethnique uniforme. Leur contact fréquent
avec les Malais de la côte a été l'occasion de nombreux
métissages. De là vient l'augmentation de la taille de cer-
tains d’entre eux, la transformation de la chevelure, qui est
quelquefois longue et lisse comme chez les Malais.
La langue des Sakaïes est polvsvilabique et contient
beaucoup de mots d'origine malaise et siamoise ; le pronom
y précède le verbe, le verbe l’adverbe, et le substantif
l'adjectif.
Les Sakaïes n'ont pas d'écriture et je n’ai pu trouver un
seul d’entre eux comptant au delà de trois : le plus souvent,
ils ne dépassent pas deux.
Chez presque toutes les tribus de l’intérieur, quand un
homme devient fou, on le tue, pour l'empêcher de nuire à
quelqu'un de la tribu.
Le 8 novembre, le Sakaïe chez lequel j'avais couché
s’offrit à nous guider à travers les montagnes; ses enfants
l’accompagnaient.
Départ à six heures du matin ; nous nous engageons dans
un petit chemin de montagne ni trop difficile ni trop pénible,
et nous arrivons à quatre heures du soir au village de Naga-
Baru, dont le chef, nommé Ousen, était très connu de
M. Low.
Malheureusement, je ne rencontrai que son fils, Sadreite ;
il me reçut assez froidement, et me désigna une case à
moitié construite, destinée au premier marchand chinois
venu qui se présenterait.
Mon installation terminée, je fis appeler Sadreite ; ayant
appris qu'il avait fait le pèlerinage de la Mecque, je profitai
de quelques mots arabes qui me revinrent pour lui citer quel-
ques versets du Coran que j'arrangeai pour la circonstance
afin de lui rappeler que tuut croyant doit aide au voyageur.
Après une laborieuse conférence, les vivres, jusque-là
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 38
introuvables, arrivèrent, et enfin, complètement adouci,
Sadreite envoya chercher une troupe de Sakaïes dans la
montagne pour que je puisse les bien étudier.
Je m'arrêtai trois jours dans ce village ; mais, sauf les dix
Sakaïes qui vinrent le premier jour, il fut impossible d’en
voir d’autres. Ces pauvres diables ne pouvaient comprendre
ce que signifiaient mes procédés de mensuration, qui les
remplissaient d’une folle terreur ; ils disparaissaient le plus
vite possible et après avoir effrayé tous les autres. Comment
leur aurais-je fait comprendre ce que je désirais d'eux? ils
croyalent que je voulais leur enlever la. tête. Sûrement
j'étais un sorcier pour eux.
Pendant mon séjout, le fils du chef, complètement appri-
voisé, était devenu mont ami intime ; il fit ouvrir un sentier
pour faciliter mon retour jusqu'au premier poste anglais.
Le 12 novembre. au matin, il m'accompagna jusqu’à
moitié chemin et, m’ayant souhäité toutes sortes de pros-
pérités, 1l me läissa eontinuer ‘ma route avec un de ses
hommes pour guidé.
Le village de Naga-Baru: est au’ confluent de deux
affluents du Soungi-Pérak ; ces deux cours d’eau passent
au milieu de mines d’étain qui rendent leurs eaux imbu-
vables.
L’éléphant sauvage se baigne très fréquemment, et lors-
qu’il est réduit en captivité on ne doit pas négliger les soins
de propreté à son égard. Pendant un voyage, à chaque halte,
dès que l'animal a été débarrassé de sa charge, on le conduit
au bain à la rivière prochaine, le cornac le brosse par tout
le corps, principalement au cou, où s’attachent de grosses
mouches, espèce de taons, qui percent la peau de ces ani-
maux avec grande facilité, et c’est là l’origine des plaies sup-
purantes très souvent rebelles.
La toilette de l'éléphant terminée, on lui attache les deux
pieds de devant avec une torde et on le chasse du côté opposé
aux plantations. Bien que gêné dans sa marche, il parcourt
en une nuit de grandes distances, et le matin on doit
quelquefois attendre plusieurs heures avant qu’on lait
retrouvé et ramené au campement.
3
34 VOYAGE AUX PHILIPPINES
À onze heures du matin, nous étions à Batang-Padang,
poste anglais gardé par des Mata-Mata (gendarmes malais).
Pour arriver au village, je dus traverser la rivière avec
mes éléphants, qui passèrent d’une rive à l’autre tantôt en
nageant, tantôt entraînés à la dérive. Batang-Padang, situé au
bord de la rivière de même nom, est une longue rue bordée de
magasins et de boutiques de Chinois ; à son extrémité est cons-
truit le poste des Mata-Mata, commandés par un caporal indien.
Reconnu pour un ami du superintendant, on me prépara
un logement.
Je récompensai les cornacs de leurs bons services et les
renvoyai vers M. Low avec les éléphants; puis je pris
passage sur une embarcation qui descendait six Chinois à
Dourian-Sebatang. Le 13, nous ne partons que lorsque les
maudits Chinois ont fumé leur opium.
Le Soungi-Batang-Padang est obstrué par des arbres sur
lesquels nous échouons à tout instant.
Nous déjeunâmes chacun à notre place; mais, après le
repas, je dus me fâcher pour n'être pas empesté par l’un
des fumeurs d’opium, mon voisin immédiat ; aussi, le soir,
n'ayant d'autre abri pour coucher que notre embarcation
amarrée à la rive, il s'empressa de descendre à terre et passa
la nuit à fumer dans une case de Malais qui lui fit payer
assez cher son hospitalité.
Le lendemain, à onze heures, nous arrivons à la rivière
Pérak, large fleuve dont les eaux boueuses vont se jeter
dans le détroit de Malacca. À quatre heures du soir, nous
accostions à Dourian-Sebatang, nouvelle possession anglaise,
où je fus gracieusement accueilli par M. Paul, superinten-
dant de cette région.
Là, je trouvai M. Low, qui commençait à se demander
où j'avais bien pu passer avec mes éléphants et s’il ne m'était
rien arrivé de fâcheux.
Dourian-Sebatang est un très grand village composé de
plusieurs rues bordées de maisons basses et habitées toutes
par des Chinois. Le village malais est situé un peu plus en
amont de la rivière. En aval, sur une immense étendue de
terrain, se trouvent la maison du résident, les casernes, les
C4
UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 65
magasins, la prison et l’hôpital; on y a aussi dessiné des
jardins encore à l'état de projet.
Les bâtiments sont solidement construits, et les routes
qui y conduisent parfaitement entretenues. Tous les tra-
vaux sont faits par les prisonniers malais ou chinois, géné-
ralement enchaïnés deux à deux.
La garnison est formée de soldats indiens très peu nom-
breux et de quelques Mata-Mata. .
Le principal commerce de cette partie de la presqu’ile
est celui de l’étain et de l’opium, dont on fait une grande
consommation.
On y trouve aussi de l’or mélangé à l’étain.
Le 18 novembre, je m'embarquai sur un petit vapeur qui
devait nous ramener à Poulo-Penang.
Le soir même, nous abordions aux îles de Din-Ding, où
se trouvent, dit-on, des mines d’or. La plus grande de ces îles,
l’île Pangkor, est occupée par les Anglais.
Après nous être rafraichis chez le commandant du poste,
mon compagnon de voyage depuis Dourian-Sebatang, nous
continuons notre route vers le nord. Le lendemain, nous
sommes à Penang.
Le 22 j'étais de retour à Singapore. A peine arrivé, notre
consul, M. de Rinn, m'installe d'autorité au consulat.
Je suis d'autant plus heureux d'exprimer ici toute ma
gratitude à M. Rinn, que, nous autres explorateurs, nous
ne sommes pas toujours reçus avec autant d’amabilité par
nos consuls, qui ont plutôt l'air d’avoir peur des complica-
tions que peut leur occasionner notre présence que d’être
disposés à nous être utiles.
Le 28 novembre, à 2 heures du matin, je partais en com-
pagnie de M. de Jouffroy d’Abbans, chancelier du consulat,
en excursion chez les Jakouns, à la pointe nord-est de la
presqu'ile de Malacca.
Le soir même, nous couchions sur Poulo-Obing.
Le lendemain matin, après une nuit passée dans nos
hamacs sous un hangar, au milieu de poissons plus ou moins
secs et de moustiques innombrables et très actifs, nous
gagnons le continent.
36 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Une large rivière est devant nous, nous la remontons,
tout en tirant notre déjeuner sous forme de bécassines.
À midi, halte sous un immense hangar, où se trouve un
prao monstre et dans lequel nous nous installons.
Là, nous pûmes voir des Jakouns, qui ont une très grande
analogie avec les Sakaïes, mais je les ai trouvés plus noirs de
peau et peut-être un peu plus petits.
Pendant mon séjour à Singapore, je visitai en compagnie
de M. de Rinn une vaste exploitation de manioc appartenant
à un de nos compatriotes, M. Chassériau. Lorsqu'il créa
cette exploitation, tout le monde était persuadé que le ter-
rain de Singapore n'était pas assez riche pour la culture du
manioc; laissant dire, il acheta des terrains et les mit en
culture ; puis il promit aux bouviers une certaine somme pour
chaque charretée de détritus qu’on lui apporterait; il eut
bientôt de l’engrais à profusion, et actuellement sa planta-
tation est dans un bel état de prospérité.
Depuis cette époque, la culture du manioc a été rem-
placée par celle du café. La maison d'habitation est très
confortable et très élégante ; des routes carrossables coupent
la propriété en champs de grandeur à peu près égale.
La fabrique de tapioca est munie de l'outillage le plus
nouveau et le plus perfectionné comme broyeurs et décor-
tiqueurs ; les villages occupés par des travailleurs malais et
chinois sont éloignés de l'habitation, ainsi que les écuries
et remises, où se trouvent tous les chariots nécessaires à
l'exploitation.
Mais j'avais hâte d'arriver aux Philippines, but principal
de mon voyage. Je m’embarquai pour Manille, le 2 dé-
cembre 4879, sur le Salvadora, vapeur espagnol, en com-
pagnie d’une troupe de comédiens jouant la Zarzuela
(espèce d'opéra), plus trois Espagnols qui allaient se fixer
en qualité de commerçants dans les Philippines, où J'eus
plus tard le plaisir de les rencontrer,
CHAPITRE III
MANILLLE — COMMERCE — ADMINISTRATION
Le 9 décembre 1879, nous arrivions vers cinq heures du
soir à l’entrée de la baie de Manille, une des plus belles et
surtout des plus vastes du monde.
Après la visite de la Santé, je sautai dans une pirogue et
me fis conduire à terre. Débarqué de nuit, dans le fau-
bourg de San-Fernando, j'allai m'installer à la Fonda
Francesa, tenue par Lala-Ari.
Ce Lala est Hindou selon les uns, Malais suivant les
autres ; il parle à peu près toutes les langues et a envoyé
son fils étudier le français en France, l’anglais en Angle-
terre, elc.
Son hôtel est, dit-on, le meilleur de Manille. Que penser
alors des autres? On y est très mal, et il est très cher.
Je n’y fis pas long séjour. Un de nos compatriotes, le
docteur Parmentier, me mit en relation avec M. Warlomont,
un des plus importants négociants, qui m'offrit si chaleureu-
sement l'hospitalité de sa maison qu'après longue hésitation
j'acceptat. Et je fis bien, car cette hospitalité fut charmante
et ne se démentit jamais durant mes divers séjours dans
la métropole des Philippines. La maison de mon hôte était
le centre de réunion de:tous les Français résidant à Manille,
avec lesquels je pouvais entrer en relation. Ils furent tous
des amis pour moi.
Toutes les fois que je passai à Manille, je retrouvai tou-
jours la même hospitalité et le même empressement.
38 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Si j'insiste sur l'hospitalité que j'ai reçue chez M. War-
lomont, que je recevrai de M. Dailliard et de tous ceux qui
m'ont si bien accueilli pendant mes voyages, c’est que, pour
nous, explorateurs, seuls, loin de la patrie et de notre foyer,
c’est une grande joie de rencontrer des amis vrais, presque
une autre famille.
Aussi ne saurais-je trop répéter que je garde une pro-
fonde reconnaissance à tous ceux qui m'ont reçu en ami et
qui m'ont aidé dans mes travaux.
Notre consul, M. Dudemaine, voulut bien me présenter
à Son Excellence le lieutenant général Moriones y Murillo,
gouverneur général des Philippines, pour lequel j'avais des .
lettres de recommandation, notamment de M. de Lesseps et
de mon ami le colonel Coello, l’un des géographes espagnols
les plus distingués.
Son Excellence me promit de faciliter mes voyages et mes
recherches de tout son pouvoir. Il me donna pour les gou-
verneurs de province et toutes les autorités des Philippines
un ordre d’avoir à me laisser circuler librement dans toute
la colonie et de me venir en aide en toute occasion. Get
ordre remplaçait avantageusement les passeports indispen-
sables pour circuler librement dans toutes les provinces
des Philippines. Le gouverneur général ordonna aussi de
délivrer mes bagages sans les ouvrir en douane.
Manille, en espagnol Manila, capitale de l'archipel des
Philippines, tire son nom de la corruption de deux mots de
la langue des Tagals, ou, pour parler plus exactement, des
Tagalocs. Ces deux mots sont : mayron, c’est-à-dire 17 y a,
et nila, c’est-à-dire du nila, — ainsi se nomme une plante
arborescente autrefois très commune sur les petits îlots à
l'embouchure du Pasig, là où s’élève maintenant la ville.
Quant au nom de Tagaloc, il vient des deux mots taga
log, qui signifient habitants des rivières.
Manille est située par 14° 35’ 26” de latitude nord et
par 118° 38" 38° de longitude est de Paris, ce qui, au point
de vue de l’heure des deux cités, donne une différence de
sept heures quatre minutes trente-cinq secondes. Elle est
située à l'embouchure du Pasig, issue du lac de Bay, sur .
© tome ‘ENLOOE 9p on T
MANILLE &1
une bande de terre étroite et allongée. Dans cette partie de
son cours, le fleuve est presque parallèle à la plage. Un
pont de pierre et, en amont de la ville, deux ponts suspendus
franchissent le fleuve et relient la ville aux faubourgs. Le
tarif du péage dés ponts suspendus est de deux euartos
(trois centimes). Les faubourgs sont beaucoup plus vastes
que la ville elle-même, et c’est dans ces quartiers que se
concentre le gros commerce de Manille.
La ville proprement dite, ce qu’on appelle spécialement
la Manille murée (Manila murada), n'avait en l'année 1879
que dix-sept mille neuf cent cinquante habitants, mais elle
est entourée d’une ceinture de gros bourgs, de villages
indigènes qui augmentent singulièrement sa population.
Binondo-San-Jose a vingt-trois mille trois cent quarante
habitants, Quiapo six mille quatre-vingt-cinq, Santa-Cruz
douze mille cent quarante, Sampaloc sept mille vingt-cinq,
San-Miguel trois mille sept cent quarante-cinq, Tondo
vingt-deux mille neuf cent soixante-dix. Ges chiffres don-
nent un total de quatre-vingt-treize mille deux cent cin-
quante-cinq habitants, et, si y l’on ajoute la population des
villages de Malate, Hermita, Pandacan, San-Fernando de
Dilao et Santa-Ana, soit vingt-trois mille quatre cent quinze
personnes, on obtient, pour l’agglomération entière en 1879,
le chiffre de cent seize mille six cent soixante-dix habitants,
dont l'immense majorité est d’origine tagale, le reste chinois :
plus les Européens civils, au nombre de quelques centaines,
et les Espagnols de la garnison, au”"nombre de quinze cents.
Manille proprement dite, « Manille fermée », est défendue,
sur les trois quarts de son enceinte, par de hautes murailles
avec large fossé que remplit la marée montante, et, sur
l'autre quart, par le fleuve Pasig; mais les fortifications.
d’un bel aspect, ne sont guère solides, les tremblements de
terre les ayant plusieurs fois secouées violemment. Les
rues, la plupart peu animées, sont bordées de trottoirs en
assez mauvais état, quelques-uns pavés de larges dalles.
Il y a quelques rues assez larges : par exemple, la rue
San-Fernando, qui part du port et conduit au faubourg de
Binondo, et la rue du Rosario, où se trouvent les boutiques
42 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de détail, tenues par des Chinois; celle-ci est en partie
garnie d’arcades qui ne rappellent que très vaguement
celles de la rue de Rivoli. Puis vient l’Escolta, la rue
fashionable, bordée par les beaux magasins des Européens
qui, petit à petit, éliminent les boutiques des cordonniers
chinois.
Les rues de l'Escolta et du Rosario sont très fréquentées.
Ce qui les distingue de la plupart des rues de Manille,
c'est leur état de viabilité. Elles sont bien entretenues et
pavées. Ce résultat est dû à l'initiative des commerçants qui
les habitent. A frais communs, ils firent venir de Chine les
pavés taillés, et des forçats (presidiarios), prêtés par le gou-
vernement moyennant une rétribution, procédèrent au pa-
vage ; il est exécuté d’une façon insuffisante, il est vrai, mais
qui, toutefois, permet une circulation relativement facile
dans cette partie de la ville à l’époque des grandes pluies.
Les maisons, grandes, uniformes, ont généralement un
rez-de-chaussée en pierre, un étage en bois, un toit fait de
trois rangées de tuiles superposées qui sont, au moindre
tremblement de terre, une occasion de dégâts et d'accidents :
aussi le gouvernement a-t-il édicté (à la suite des désastres
de 1880) une ordonnance défendant de couvrir les maisons
autrement qu'en zinc et en fer.
Le rez-de-chaussée ne sert guère qu’à remiser les voi-
tures ; le premier étage est seul habité par les maîtres.
Sur la façade est une galerie couverte fermée par des
châssis à coulisses, gardis, en guise de vitres, de petites
lames de coquillage d’un blanc d’opale, à demi transparen-
tes, qu'on nomme conchas (Placuna placenta) *.
Le Pasig offre un beau coup d'œil, et le mouvement des
navires et des barques y est fort animé entre le pont d’Es-
pagne et la mer. Les faubourgs de la rive droite, auxquels
ce pont donne accès, sont bâtis sur de petits îlots formés par
À. La Placuna placenta n'est autre chose que la coquille de
l’huître perlière, très abondante dans l’archipel de Soulou, où
elle est appelée Tipay. Découpée en lames minces, elle est d’un
usage général aux Philippines, où elle sert à remplacer les
vitres. En Espagnol on dit concha, coquille:
MANILLE 43
les alluvions du fleuve. Ainsi Manille est une autre Venise
et les canaux y sont sillonnés par des pirogues plates trans-
portant les marchandises en magasin. À marée basse, ces
canaux sont mal odorants comme à Venise; cependant la
fièvre paludéenne est relativement rare.
Sur la rive gauche sont amarrés les navires, à proximité
de la douane : c'est de ce côté qu'a lieu le déchargement,
Le port de Manille.
ear toutes les marchandises doivent passer en douane et sont
toutes soumises à différents droits.
Sur la rive droite il y a quelques grandes maisons de
commerce, et tout le long du quai stationnent les navires en
partance qui ont pu charger en rivière, el les pelits vapeurs
qui font le service du cabotage entre Manille et les autres
ports de l'Archipel. :
Le commerce d'exportation consiste en tabac, sucre, café,
44 VOYAGE AUX PHILIPPINES
indigo et abaca ; j'aurai, dans la suite de ce récit, l’occasion
de parler de chacune de ces branches de commerce.
Le commerce d'importation consiste en étoffes, quincail-
lerie, parfumerie, carrosserie, conserves alimentaires, vins,
bière, et toute espèce de légumes de conserve.
Les églises offrent assez de variété à Manille ; il n’en est
pas de même dans les provinces : là chaque ordre religieux
suit, dans la construction de ses édifices, un modèle dont il
ne s'écarle que rarement, qu’il s’agisse de la maison du
culte ou de ces couvents massifs, immenses, parfois habités
par un seul homme, le curé de la paroisse.
La cathédrale, rebâtie après le tremblement de terre de
1863, a été inaugurée en 1879; elle est couverte en fer.
Ex-voto, ornementation, en cela sont riches les églises de
Manille, comme toutes les églises de l'Espagne et des pays
espagnols.
La ville est bien pourvue d’hôpitaux; elle en a trois,
grands et bien lenus.
Les noms des établissements d'enseignement supérieur
montrent qu'ils sont aux mains des ordres religieux — col-
lège de Saint-Thomas, confié aux dominicains ; collège de
Saint-Jean de Latran, dirigé par les mêmes pères ; couvent
de la Miséricorde pour les orphelins; enfin et surtout le
collège des jésuites, que signale un observatoire évidem-
ment appelé à rendre de grands services météorologiques
dans un pays exposé aux plus terribles ouragans. Le
P. Faura, directeur actuel de cet observatoire, a déjà installé
quelques postes dans le nord et dans le sud de Luçon, reliés
télégraphiquement avec Manille. En combinant les indica-
tions météorologiques recueillies aux Philippines avec celles
fournies par les observatoires de Chine et du Japon, le
P. Faura peut rendre de grands services aux navires
mouillés dans les ports de Luçon. Prévenus à temps, ils
peuvent se précautionner contre la tempête. Les deux obser-
vatoires de Manille et de Shang-Haï se préviennent réci-
proquement au sujet des typhons, si fréquents dans ces
parages, sur la marche des vents aux différentes époques
de l’année.
Promenade de Sampaloc.
MANILLE : 47
En 1876, il y avait huit cent deux paroisses dans l’ar-
chipel, dont cent quatre-vingt-une seulement dirigées par
des curés, soit espagnols, soit indigènes. Six cent vingt et.
une dépendaient de divers ordres religieux, dix des jésuites,
quatre-vingt-neuf des dominicains, cent cinquante-quatre
des récollets, cent soixante-quatre des franciscains, cent
quatre-vingt-seize des augustins chaussés.
Le matin, à la première heure, on voit passer les lecheras
(laitières) courant avec leurs vases sur la tête; puis vien-
nent les sacateros, marchands de sacates, petits paquets
d'herbes pour les chevaux; enfin paraissent les barbiers
chinois, à la fois coiffeurs, nettoyeurs de nez et d'oreilles,
et les marchands de sorbets, qui vont courant dans les rues
en criant : « Sorbete! sorbele! »
Dans les cafés, où l’on boit surtout de la limonade et de
la bière allemande très chargée d’alcool, le service est fait
par des garçons tagals en pantalon blanc et chemise de
même couleur; la chemise, dont les pans n'ont qu’une
dizaine de centimètres, se porte en dehors du pantalon :
c'est partout la mode en pays tagal.
Il y a de jolies promenades plantées d’ arbres : telle celle
de Sampaloc, et deux fois par semaine, durant la belle
saison, la musique militaire se fait entendre au bord de la
mer, sur le Paseo de la Luneta, promenade sablée au pied
de laquelle se trouve une belle plaine qui sert de champ de
manœuvres.
Le dimanche, à l’heure de la musique, cette plaine est
animée par un grand nombre de voitures. La victoria, le
landau à ornements d’argent dans lequel se prélassent de
gros commerçants ou de riches métisses aux costumes en
soie de couleurs vives, y sont frôlés par le calesa et Fhume
ble carromata de l’Indien.
La calesa est une espèce de cabriolet surmonté d’une
grande capote qui, baissée en avant, tombe assez bas pour
protéger contre le soleil. Le bata (cocher) est assis derrière,
sur un petit siège, les pieds appuyés aux ressorts du véhi-
cule. Quand ladite capote est renversée en arrière, et qu’on
a roulé jusqu’au sommet et assujetti par des courroies ]:
48 | VOYAGE AUX PHILIPPINES
cuir dont son dossier est formé, le bata passe la têle par
l'espace vide que laisse l’enroulement : 1l ressemble alors
aux diables à surprise qui sont l’effroi de nos petits enfants.
La carromata, qui n’a de ressemblance avec aucun de
nos véhicules européens, est garnie de rideaux en cuir ou
en étoffe qui ont la prétention de garantir le voyageur et
du soleil et de la pluie ; un siège très bas est fixé au fond;
c'est là que se place le patient, qui peut facilement reposer
sa tête sur ses genoux; le cocher a son siège, mais d’habi-
tude il préfère s’asseoir sur un des brancards : le tout est
posé sur deux roues, avec ressorts en acier ou en bambou ;
et, par devant, une rosse qui reçoit plus de coups que de
provende. Hors de Manille, l’attelage est généralement de
deux chevaux, un peu meilleurs, ce qui permet au cocher
de leur faire prendre une allure compromettante pour la
solidité de la voiture, dans des chemins peu ou point entre-
tenus, et ce mode de locomotion laisse les voyageurs
exténués.
Manille a aussi ses théâtres ; l’un avec des artistes euro-
péens ; les autres où des acteurs, presque tous fort jeunes,
jouent en langue tagale. Il est vraiment très amusant de
les voir jouer, et ils se figurent très sérieusement être de
grands artistes.
Le peuple tagal a des goûts artistiques très prononcés ;
on trouve chez lui des dessinateurs, quelques peintres, des
sculpteurs sur bois très habiles, imitateurs. plutôt que
créateurs. Les Tagals adorent la musique, ils en font à
tout propos, mais ils abusent et surabusent de la voix de
tête. Il y a certainement des exceptions, mais elles sont
excessivement rares. Un jour, me trouvant dans un salon,
les hommes jouaient et les jeunes filles chantaient. J'étais
bien tranquille, regardant mon ami Centeno jouer aux
échecs, quand, sans nous prévenir, une jeune métisse
entonna la Bella Filipina. Nous fûmes tellement surpris
que nous ne pümes nous empêcher de nous retourner pour
voir qui l’on étranglait; la pauvre enfant, qui chantait pour
nous, vit le mouvement et resta tout interdite. ;
La Bella Filipina est un de leurs airs favoris, qui célèbre
NANILLE 49
la grâce, la beauté des Philippiniennes, senoras dont le type
est plus ou moins vague et flottant, car il y a eu bien des
Indienne de Manille.
mélanges dans ce coin de terre : Negritos, Malais, Chinois,
gens arrivés de divers pays d'Inde et d’Indo-Chine, Mexi-
eains, Espagnols et autres Européens. De tout cela se
° 4
a
50 VOYAGE AUX PHILIPPINES
dégage cependant, pour qui peut observer longtemps le
peuple de Manille, une certaine physionomie commune, un
type tagal, variété du type malais née avant tout du mélange
d’envahisseurs malais avec les Negritos, hommes petits et
plus ou moins noirs (d’où leur nom de Petits Nègres), qui
habitaient ici de temps immémorial. Le type malais est
très accentué dans le sud de Luçon, tandis qu’au nord on
retrouve le type japonais ; quant au Tagal mélangé de
Chinois, il se rencontre partout.
L'administration des Philippines est peu compliquée.
Représentant l'Espagne, un gouverneur les commande;
c'est presque toujours un général.
Ün amiral commande les forces navales de l'archipel,
chargées, avant tout, de surveiller les pirates malais dans la
mer de Soulou.
La colonie est divisée en provinces et en districts.
Les provinces proprement dites ont à leur tête des alcades
qui sont en même temps les juges de tous les procès, aussi
bien de ceux qui s'élèvent entre particuliers que de ceux
qui surgissent entre les administrés et l'administration.
Des officiers de l’armée gouvernent les quelques provinces
nommées politico-militaires et les circonscriptions territo-
riales appelées districts.
Tout repose sur le régime communal. Chaque ville ou
village élit un maire, appelé gobernadorcillo (petit gou-
verneur), et des adjoints, appelés {ententes (lieutenants),
désignés par les Tagals du nom suffisamment emphatique
de cabezas de barangay ‘. Les maires et tous les fonction-
naires de la commune sont élus pour deux ans; ils sont
rééligibles, mais avec certaines restrictions. Les fonctions
de gohernadoreillo sont gratuites et, malgré cela, très dis-
putées, même à prix d'argent.
Au dire de tout le monde, cette situation est très produc-
live. Celui qui aura dépensé pour son élection 500, 600
et même 1000 piastres, rentre facilement dans ses débours.
4. Cabeza, tète, et barangay, barque à rames en usage chez
les Indiens. Cabeza de barangay, chef de vaisseau.
MANILLE 51
Ty a pour cela plusieurs moyens, mais le plus usité con-
sisle à faire travailler les corvéables sur ses terres au lieu
Métisses de Manille.
de les employer à la réfection ou à la construction des
routes de la colonie.
Souvent le maire tagal, bicol ou bisaya, suivant la
région, ne sait pas un traître mot d'espagnol; dans ce cas,
52 VOYAGE AUX PHILIPPINES
on lui adjoint un directorcillo (petit directeur), lequel est
payé et fait toute la besogne.
Dans chaque village, la maison commune ou tribunal
sert à tous les voyageurs, qui ont le droit d’y demeurer. On
leur fournit même un homme qui pourvoit à leurs besoins,
contre rétribution, et qui, notamment, est tenu d'aller leur
chercher de l’eau et du bois.
Un des tenientes est chargé, en principe, de veiller à ce
que rien ne manque aux voyageurs; c'est à lui qu'on
s'adresse pour avoir des vivres; il doit faciliter les ventes
et les achats, mais au lieu de faire baisser le prix des den-
rées, s’il est en même temps le vendeur, 1l vous écorchera
de son mieux. Ce fonctionnaire est aussi chargé de pro-
curer les porteurs, les chevaux ou les buffles pour le trans-
port des bagages.
CHAPITRE IV
DE MANILLE A LA CONTRACOSTA
Le 2% décembre au soir, un petit vapeur partait de
Manille et remontait le Pasig; 1l portait une joyeuse petite
compagnie de Français de Manille allant comme moi visiter
Jala-Jala, sur les bords du beau lac de Bay. De là je me
proposais d'aller à la Contracosta, c’est-à-dire à la contre-
côte, au rivage oriental de Luçon, ainsi dénommé par oppo-
sition à Manille, qui est sur le littoral de l’ouest.
Je ne pus, cette première fois, en nuit pleine, juger de
la beauté des rives du Pasig : à peine si la lune, lorsqu'elle
se leva au moment où nous arrivions à l’endroit où le fleuve
sort du lac, me permit d'admirer de magnifiques bosquets
de bambous hauts de vingt à trente mètres. Le bambou, 1ci
et partout, c’est l’arbre merveilleux, qui sert à tout, dont
on fait tout et qu’on ne peut assez louer. Pour l’apprécier
dignement, il faut avoir voyagé dans les pays du tropique.
On en construit des maisons entières ; parfois le toit lui-
même est formé de bambous fendus au lieu de tuiles; il
. forme les conduits destinés à amener l’eau; soir et matin,
on voit les jeunes gens, surtout les enfants, partir avec leur
seau de bambou de deux mètres de long, se rendant à la
rivière ou au ruisseau voisin pour y puiser l'eau néces-
saire aux besoins de la maison.
Au moment de la sécheresse, le bambou conserve entre
chacun de ses nœuds l’eau des pluies qui s’y infiltre et
54 VOYAGE AUX PHILIPPINES
que le voyageur trouve saine et fraîche en incisant la
plante.
Pour se procurer du feu, il suffit de deux morceaux de
bambou sec, dont l’un est légèrement fendu au milieu
dans le sens de la longueur ; dans cette fente et par-des-
sous, on introduit des copeaux de la même plante, et, avec
le second morceau, on frotte le premier transversalement,
jusqu'à ce que les copeaux s’enflamment. On fait avec le
bambou des voitures, des traîneaux, des radeaux, des
échelles, des échafaudages, des ponts pour les petits cours
d’eau, des nattes grossières que, dans la saison des pluies,
on étend sur les chemins devenus impraticables.
Il sert à la fabrication des salacots de bas prix et des
ustensiles de ménage et de cuisine.
On en tresse des paniers et des nattes de toute sorte, des
lances et des pointes de flèches.
Une autre espèce de bambou, de taille beaucoup moindre,
puisqu'elle ne dépasse pas un mètre cinquante de hauteur,
sert à la confection des chapeaux dits de Manille, de porte-
cigare fins et souples, et de nattes fines excessivement
recherchées.
Une autre plante, le bejuco (sorte de rolin), est. aussi
d'une grande ressource. On en fait des liens pour attacher
les différentes pièces d’une charpente; ils remplacent les
clous dans certaines constructions.
Jamais un Indien ne s'inquiète de savoir si sa voiture est
en bon état ou si le harnachement de son cheval est com-
plet. Il est sûr, s’il lui arrive un accident, de rencontrer
partout du bejuco pour réparer son véhicule ou remplacer
les pièces du harnachement qui se seraient perdues ou
brisées. |
Vers quatre heures du matin, nous abordämes à la pres-
qu’ile de Jala-Jala, qui partage le lac de Bay en deux por-
tions inégales. Elle est bien connue depuis le livre que lui
a consacré notre compatriote le vicomte de La Gironnière.
Le pauvre gentilhomme breton, comme lui-même aimait à
s'appeler, vint mourir ici, presque ruiné, sur les bords du
lac enchanteur, devant la plantation qu'il avait créée.
“err-erer op VUDUE
DE MANILLE À LA CONTRACOSTA 57
Depuis ce pionnier, la presqu'ile de Jala-Jala n'a cessé
d’appartenir à des Français ; le propriétaire actuel, M. Jules.
Dailliard, m'y reçut de tout cœur, en gentilhomme, en ami. ‘
Non content de mettre à ma disposition sa maison et ses
chevaux, il me prêta encore ses chasseurs et tout son per-
sonnel pour m'aider dans mes excursions zoologiques. Je
suis heureux de pouvoir ici lui exprimer de nouveau ma
sympathie et mes remerciements.
L’hacienda de Jala-Jala est devenue une ferme modèle, et
c’est, aux Philippines, la première plantation, la seule jus-
. qu’à présent qui ait un chemin de fer Decauville pour le
transport de la canne à sucre. L’hacienda a deux centres
de travail : lhabitation et le village de Jala-Jala sur la côte
ouest de la presqu'île, et Bagombum sur la côte est.
Le village est bâti sur un emplacement donné par l'ha-
cendero. Il est composé en presque totalité de travailleurs
appartenant à l’hacienda ; il possède une église construite
en planches, dont le curé est indigène, et un cuartel de
guardia civil (gendarmes) commandé par un sergent.
La maison de l’hacendero, bâtie près du village, en est
séparée par des haies de bambou. C’est un grand corps de
bâtiment composé d'un seul étage, tout en pierres, et cou-
vert en tuiles rouges ; près de l'habitation sont une scierie
à vapeur, les moulins, également à vapeur, et les four-
neaux, avec de grandes cuves en fonte où bout le jus de la
canne à sucre. Derrière ce corps de bâtiment s'étendent à
perte de vue, jusqu’au pied des montagnes, les champs de
cannes. Ces montagnes coupent la presqu'île en deux, dans
toute sa longueur. Sur la côte est est l’autre établissement,
mais de moindre importance.
Dès le jour de mon arrivée, on organisa une partie de
chasse à laquelle mon état de santé m’empêcha de prendre
part. Ces messieurs revinrent avec deux cerfs et un sanglier.
Ces animaux sont très nombreux dans la presqu'’ile; les
chiens et les chasseurs en détruisent chaque semaine huit
ou dix. La chair de ces animaux ne sert pas seulement à la
consommation de M. Dailliard et de ses hôtes : on en fait
encore de la tapa, que l’on vend à Manille.
58 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Pour préparer la tapa, on découpe la viande en morceaux
très minces, on la sale légèrement, et on la met sécher au
soleil. Une fois séchée, on l’attache par petits paquets, et
on la vend à Manille aux métis et aux Indiens, qui la pré-
férent à toute espèce de viande fraîche. La tapa de cerf, ou
venado, est surtout recherchée. Quant à moi, j'avoue ne
pas partager leur goût, et le manque de tout autre mets
m'a seul obligé à en manger.
Les Indiens et les métis sont aussi très friands d'œufs
couvés, que l'on fait cuire au moment où le petit poulet va
sortir de sa coquille. Ces œufs sont importés en grande
partie par les Chinois, qui en sont amateurs. Quelques voya-
geurs ont dit qu’ils mangeaient des œufs pourris. Ces œufs
ne sont pas pourris, mais couvés ; vers le vingtième jour,
on les jette dans l’eau bouillante saturée de sel, et on les y
laisse bouillir très longtemps, puis on les expédie. Ainsi
préparés, ils se conservent indéfiniment ; quelques-uns de
mes amis les ont trouvés délicieux ; pour moi, ces petits
animaux à peine formés sont loin d'être un régal.
Un autre mets dont les indigènes raffolent et qui me ré-
pugne davantage, ce sont de petites crevettes presque micros-
copiques qu’on laisse plus ou moins pourrir au soleil et qui
répandent une odeur infecte.
Bien reposé, je pus le lendemain, 27 décembre, prendre
part à une chasse aux carabaos (buffles) et aux taureaux
sauvages. Il s’agit de prendre ces animaux vivants pour les
domestiquer avant de les conduire au marché.
Pendant la nuit on avait envoyé des rabatteurs et des
chevaux sur le terrain de chasse, et, à quatre heures du matin,
nous nous embarquions dans une banca (sorte de pirogue
à balancier). Nous côtoyàmes la presqu'ile, et, au lieu
convenu, nous attendimes les piqueurs et les chiens venus
par terre. Nous étions dans la grande plaine de Taclobon,
sur la lisière de laquelle nous retrouvâmes nos hommes
et nos chevaux.
Notre rôle fut plutôt celui de spectateurs que de chas-
seurs, car 1l n’y a guère que les Indiens qui puissent courir
après les buffles .et leur passer le lazzo autour des cornes.
DE MANILLE À LA CONTRACOSTA 59
Cela tient à ce que les chevaux indiens, petits de taille, ne
peuvent fournir une course longue et rapide avec un cava-
lier européen, plus grand et plus lourd qu'un cavalier indi-
gène, généralement petit, mince et, par conséquent, plus
léger.
Au moment de partir, les chasseurs fixent au bout d’un
long bambou une corde terminée par un nœud coulant
qu'ils doivent passer autour des cornes de l'animal. L'autre
bout est fixé solidement au milieu de la perche.
A dix heures, on signale les carabaos ; les Indiens partent
à franc étrier, et trois d’entre eux s’élancent vers l’animal,
qui cherche à traverser la plaine.
Longtemps nos chasseurs, courbés sur leurs montures,
poursuivirent le gibier sans l’atteindre : l’un d'eux qui,
depuis cinq minutes, suivait le buffle presque côte à côte,
parvint enfin à passér son lazzo autour des cornes et lâcha
le bambou, que le carabao traina derrière lui jusqu'au mo-
ment où il fut arrêté par un fourré.
Les deux autres chasseurs arrivèrent, lui passèrent aussi
leur lazzo autour des cornes et l’attachèrent à un arbre.
Quand le carabao est dans cet état, on se contente parfois
de le marquer avec un fer rouge, puis on le relâche. D'au-
tres fois, on l’emmène pour le domestiquer, et on l’attache
à un outre carabao déjà apprivoisé, qui le conduit ainsi
jusque dans l'enceinte du corral, où l'animal reste plusieurs
jours sans manger. Quand il est un peu calmé, on l’attache
à un arbre ou à un poteau, et, avec un bambou pointu, on
fait dans la cloison du nez un trou dans lequel on passe un
anneau de fer qui servira à le conduire. La première per-
sonne qui s'approche ensuite du carabao est ordinairement
un enfant, qui lui saute sur le dos, et, avec une corde passée
dans l'anneau, en fait à peu de chose près tout ce qu'il veut.
Il arrive parfois, quoique rarement, qu’un buffle poursuivi
et cerné se retourne et éventre le cheval qui le poursuit :
si l'homme ne monte pas assez vite sur un arbre, il subit
le même sort.
Le carabao est presque indispensable à l'Indien pour la
culture du riz, bien qu'il n’ait pas de résistance et qu'il
60 VOYAGE AUX PHILIPPINES
craigne beaucoup le soleil. Il peut traîner de lourdes charges,
à condition de ne pas tirer plus de deux heures; on en use
aussi comme de monture, monture infatigable, mais qui va
lentement, très lentement, et qui a la passion de se vautrer
dans la vase ; libre, il y passe sa vie; domestique, il saisit
toute occasion de tremper son cavalier dans les deux pieds
de boue qu'on appelle ici des chemins, des routes. Pour
empêcher cet accident, on tient d’une main une corde atta-
chée à l'anneau passé dans son nez el à la queue de l'animal.
À la moindre tentative on tire brusquement, et on évite ainsi
le bain de boue. |
Les carabaos sont presque toujours noirs ; on en trouve
cependant de rougeâtres et même fréquemment d’albinos.
Ces derniers ont le poil très blanc et la peau rose tendre.
Les cornes sont courtes et recourbées chez les sujets
sauvages, généralement très longues et affectant toutes
sortes de courbes chez les animaux nés dans les fermes.
Quant au prix, un mâle vaut actuellement de douze à seize
piastres (soixante à soixante-quinze francs). Les femelles,
moins fortes, se vendent un peu moins cher. Les animaux
dressés valent de vingt à trente piastres (cent à cent cin-
quante francs). Il est défendu de tuer les carabaos pour la
boucherie, du moins sans une autorisation.
Pour livrer ces animaux à la boucherie, il faut payer un
droit de deux à quatre reales fortes (un franc vingt-cinq à
deux francs cinquante) au contratista, à qui l’on donne en
outre la peau de l'animal.
Quand un buffle meurt, il faut le faire constater, sous
peine d’une amende très forte. Tous les ans on fait, ou l’on
doit faire un recensement de ces animaux.
Le 17 janvier 1880 je quittais Jala-Jala avec M. Sébas-
lien Vidal, ingeniero de montes, ou, comme nous dirions
en France, inspecteur des eaux et forêts et directeur du
jardin botanique de Manille.
M. Vidal emmenait avec lui M. Garcia, dessinateur habile.
Nous devions pousser jusqu’à la côte est de Luçon, la
Contracosta, et visiter l’ile de Polillo.
Partis en barque, nous doublämes la pointe de Jala-Jala,
DE NANILLE A LA CONTRACOSTA 61
où nous fûmes surpris par le vent du nord, qui soulevait les
eaux du lac. Notre route étant presque dans la direction du
vent, nous dûmes louvoyer, manœuvre assez difficile avec
notre embarcation et nos marins peu expérimentés. Enfin,
après huit heures de lutte, nous relächons à PBagombum,
sur la côte est de Jala-Jala.
Les gens de notre ami Dailliard nous reçoivent fort bien,
et nous changeons avec bonheur de vêtements, car nous
sommes trempés jusqu'aux os.
Pendant que nos hommes préparent le repas, nous faisons
attacher nos batangas (balanciers). Les bancas ou canots
chavirent facilement, surtout quand le lac est soulevé par
les vents du nord. Pour obvier à cet inconvénient, les indi-
gènes se servent de balanciers placés de chaque côté du
canot et parallèlement au bordage, sur deux bambous posés
en travers de l’embarcation. Le tout forme une espèce de
rectangle, et les bambous sont plus ou moins forts, suivant
la grandeur de la pirogue, au centre de laquelle ils sont
amarrés de telle sorte que, lorsque la banca est en équi-
libre, les extrémités du balancier effleurent à peine les eaux.
Toutes ces embarcations ont des mâts trop hauts et des
voiles trop grandes pour leur dimension ; quand le vent
est trop fort, les matelots sont obligés de courir au bout
des batangas et de se mettre quelquefois à plusieurs pour
maintenir le bateau en équilibre. On les voit courir sur les
bambous avec autant d'adresse que des singes, et, suivant
la force du vent, s'éloigner et.se rapprocher de la barque.
Quand ils ne reviennent pas assez vite, ils prennent un bain
plus ou moins complet.
L'embarcation chavire rarement, sauf cependant quand
un fort coup de vent casse un côté de la batanga. Dans ce
cas, l'embarcation surnage, bien que remplie d'eau, ce qui
permet aux hommes de se sauver. Du reste, tous les rive-
rains sont excellents nageurs.
Le 18 au matin, profitant d’une accalmie nous reprenons
notre route vers Siniloan, où nous arrivons sans encombre
vers dix heures du matin.
Siniloan est à cheval sur la petite rivière du même nom,
62 VOYAGE AUX PHILIPPINES
et les deux parties de la ville sont reliées par un pont. Elle
est construite sur des terrains d'alluvion extrêmement fer-
tiles, qui peuvent donner deux et quelquefois trois récoltes
de riz par an. À la saison sèche, les cultures empiètent sur
le lac; à la saison pluvieuse, on installe des pêcheries sur
les hauts-fonds au travers desquels la petite rivière de
Siniloan a peine à se frayer un passage.
Dans cette partie de Luçon on élève beaucoup de cara-
baos qui servent à la cukture et au transport.
On remarque à Siniloan une église et un très grand
couvent habité par deux moines franciscains, le curé et le
vicaire.
Il doit y avoir dans chaque tribunal un tarif indiquant le
prix de tous les objets nécessaires. Dans presque toutes les
provinces, ces tarifs datent du siècle dernier, et les denrées
y sont portées à un prix bien moindre de leur valeur
actuelle. Aussi est-il devenu introuvable, et souvent j'ai été
obligé, pour avoir des hommes, de les payer le double du
Sprix du tarif. Il varie de province à province, et, dans
celles qui en ont un nouveau, le prix des hommes et des
chevaux est fixé à tant par kilomètre. Dans les anciens
larifs, on compte de village à village, sans avoir égard à la
distance qui les sépare. Les hommes sont généralement
payés moitié moins que la location d’un cheval.
Siniloan possède une caserne ou cuartel de guardia
civil, que l’on était en train de construire, et qui devait
être renversée avant son achévement, quelques mois après,
par un tremblement de terre.
Nous descendons au tribunal; mais à peine commencons-
nous à y trouver une place que nous voyons arriver le
señor don Antonio Ybas, alferez de la guardia civil (sous-
lieutenant de gendarmerie), qui nous donne l'hospitalité
presque malgré nous dans son cuartel, où sa jeune femme
nous reçoit de la façon la plus cordiale.
C'est aujourd’hui dimanche, le jour des mariages et des
baptêmes. À moins qu'il y ait danger de mort, tous les
enfants nés dans la semaine ne sont baptisés que le di-
manche; presque toujours on donne aux enfants le nom
_s"_—7
DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 63
du saint qui est fêté le jour de leur naissance ou de leur
baptême. IL se trouve parfois que les noms ne répondent
pas au sexe de l'enfant, mais cela importe peu; cela est
arrivé précisément pour un des domestiques de mon ami,
M. C., qui portait le nom de Roso fabriqué avec Rosa.
En arrivant à l’église, nous assistons à la sortie d'une
noce qui s'en va par morceaux. La musique reconduit
d’abord la belle-mère à la maison, puis revient chercher
les mariés et le reste de la noce. Les personnes marquantes
sont également ramenées chez elles, musique en tête.
À quatre heures de l'après-midi, nous allons faire une visite
aux nouveaux mariés. La maison est toute garnie de feuil-
lage, et une arcade de fleurs traverse la rue et conduit à la
salle du festin. A la porte d'entrée, nous voyons toutes
sortes de victuailles suspendues an milieu des fleurs et
servant d’ornements. Dans la salle à manger, sur toutes
les tables, sur les meubles, on a entassé les pâtisseries,
toute espèce de fruits du pays, des conserves venues d’Eu-
rope, elc.
Nous sommes absolument. forcés de prendre quelques
rafraichissements, car nous ne voulons pas rester pour le
diner ; nous demandons à voir les jeunes époux ; notre curio-
sité est décue ; on nous répond que la mariée vient de faire
la sieste avec son mari et qu’elle n’ose pas se présenter devant
nous.
Nous visitons ensuite la maison d’un riche Indien. Comme
toujours, rez-de-chaussée en pierre, étage en bois, avec
loiture en tuiles. Le salon forme une grande pièce carrée à
colonnade ornementée et dorée. Le plafond et les murs
sont couverts de feuillages d'or, et là encore il faut accepter
les rafraîchissements. Les chambres à coucher, dans les
maisons indiennes, ne sont guère que des réduits, et le lit
en est presque toujours absent. On le remplace par des
nattes qu'on déroule le soir sur le plancher et qui forment
toute la literie avec deux ou trois oreillers. Les maisons
bien montées possèdent cependant de véritables lits. Ils se
composent d’un cadre élevé de terre sur quatre montants;
un sommier en rotin est attaché à ce cadre et tient lieu de
64 VOYAGE AUX PHILIPPINES
matelas; on place la natte dessus, au lieu de la poser à
terre. Ces lits sont ceux qui conviennent le mieux aux pays
chauds, car on y est au frais.
Le reste du mobilier se compose encore de butacas, sorte
de chaises longues à l’usage des gens riches, qui y passent
Ja plus grande partie de leur existence, une table, très sou-
vent un piano ou une harpe. On voit rarement des com-
modes ou des armoires, car presque tous les objets de
toilette sont renfermés dans des coffres. |
L’éclairage se compose de lampes à pétrole et du vaso
de luz (verre de lumière), le seul éclairage du peuple; c’est
une grosse veilleuse, un verre plus ou moins grand que
l'on remplit moitié d’eau et moitié d'huile de coco. Une
petite bande de fer-blane percée d’un trou au milieu reçoit
la mèche, la seule chose remarquable de l'appareil. Elle
n’est pas faite de coton, comme en Europe, mais d’une
espèce de moelle de sureau qui vient de Chine et appelée
« tin-toin ». Cela brûle parfaitement et n’a pas de valeur.
Les négociants chinois, chez lesquels les domestiques vont
faire leurs petites provisions, la donnent par-dessus le
marché.
À quelque distance à l’ouest de Siniloan, sur la côte orien-
tale de la presqu’ile de Jala-Jala, jaillit une source thermale
sulfureuse recommandée contre les maladies de peau. Nous
allons la visiter le 49 janvier et je pris un échantillon de cette
eau, qui arriva détériorée à Paris 1.
Elle est chaude et dégage une forte odeur sulfureuse ; au
pied de la source, d’un médiocre débit, on a creusé un trou
qui sert de baignoire.
Le 20 janvier, excursion dans la forêt de Santa-Maria,
au-dessus du village de ce nom et au nord-ouest de Sini-
Joan.
1. Voici les résultats de l’analyse faite au laboratoire de
chimie du Muséum : absence de sulfures le jour même de la
remise de l’eau, résidu de 0,620 milligrammes par litre composé
principalement de sulfate de soude, sulfate de chaux et de ma-
gnésie, de sulfate de fer en faibles quantités, et traces sensibles
de chlorures alcalins.
DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 65
À cheval dès six heures du matin, nous suivimes la route
qui contourne le lac jusqu’au village de Mabitag, bâti au pied
d'une petite montagne sur laquelle sont construits l’église et
un vaste couvent.
Tribunal, église et couvent ou presbytère reviendront à
propos de chacune des localités que nous traverserons au
cours de ce voyage ; nous avons dit du tribunal ce qu'il est
et quel est son usage; l'église et le couvent sont aussi
indispensables que lui, et, dans toutes les localités des Phi-
hippines, ces édifices sont de beaucoup les mieux construits
et les plus ornés. | |
Du couvent de Mabitag on découvre tout le lac, et, par
un beau temps, on distingue parfaitement tous les villages
riverains : Panguil, Paquil, Paete, San-Antonio, Lon-
gos, etc., etc. Nous poursuivons notre route jusqu'au village
de Santa-Maria, où nous laissons nos chevaux pour nous
rendre à la montagne. En sortant du village nous inelinons
brusquement au N.-E., et nous commençons péniblement
l'ascension de la montagne entièrement boisée et dont la
forêt n’a pas encore été ravagée.
Aux deux tiers de notre ascension, nous sommes surpris
par un orage, le chemin creux qui sert de route devient un
torrent, nous tombons sur la glaise; bon gré mal gré, il
faut redescendre, et plus que jamais nous glissons et fai-
sons des chutes heureusement sans gravité.
La pluie a évoqué des millions de petites sangsues déliées
comme un fil. Ces sangsues sont une malédiction ; elles nous
envahissent. Nos hommes sont bientôt couverts du sang qui
coule des piqûres. On les évite plus ou moins en se frottant
de savon de pied en cap, et, quand on s'aperçoit qu'elles
veulent se fixer, on les fait tomber avec du jus de tabac ou
de bétel, suivant la manière indienne. Elles pénètrent par-
tout, dans le nez, dans les yeux, dans les oreilles. C’est
l'animal que je redoute le plus au monde; je crains moins
les moustiques, qui sont pourtant, eux aussi, le supplice
des supplices. Trois heures après notre départ nous ren-
trions à Santa-Maria, et le soir même à Siniloan.
Le lendemain nous partions en grand appareil de Siniloan
à)
06 VOYAGE AUX PHILIPPINES
pour la côte du Pacifique, d’où nous pensions gagner la
grande île de Polillo.
En grand appareil, dis-je, car nous emportions trois jours
de vivres pour nous et nos hommes, tout notre encombrant
bagage de naturaliste, des munitions, des vêtements de
rechange, bref, la charge de vingt hommes, plus des por-
teurs de hamac, parce que nous n'osions affronter les sen-
tiers de la forêt, à peine accessibles aux indigènes.
Et sachez qu’un hamac demande de huit à dix porteurs,
voire douze pour un homme gros et gras comme je menace
de le devenir malgré tant de fièvres et de fatigues. Le hamac
de voyage est en rotin et suspendu à une canne (bambou) ;
le tout est recouvert d’un toit en paille qui vous laisse passer
tout juste.
Une fois installé, on ne serait pas trop mal, si à chaque
mouvement on ne venait heurter de la tête contre ce maudit
bambou, si les porteurs de devant ou ceux de derrière ne
tombaient pas comme à tour de rôle en làchant tout dans
leur chute, si, quand on arrive à une montée, on ne se
trouvait pas subitement la tête en bas et les pieds en l'air, si
vos hommes ne vous cognaient à tout propos et hors de propos
contre un arbre, s'ils ne vous accrochaient pas à des bran-
ches, s’ils ne tournaient pas trop court, s’il ne vous met-
laient pas le dos en marmelade en sautant par-dessus un
rocher, s'ils ne vous déposaient pas délicatement dans une
flaque d’eau, si, si, si.
Du reste, c'est Je pire moyen de locomotion que je con-
uaisse, et j’aime encore mieux les éléphants de la péninsule
inalaise. Et nous payons tous ces agréments cinq francs
par jour et par homme, plus la nourriture, qui, d’ailleurs,
est à très bon compte : on donne du riz, du poisson see,
el, à la fin de la journée, un peu de tabac. Les porteurs de
ballots ne sont payés que 3 fr. 75 cent. par jour.
M. Vidal et son aide, moi et mes deux chasseurs, quatre
domestiques, vingt porteurs pour les bagages, dix porteurs
par hamac, quatre hommes et un caporal à nous officielle-
ment octroyés pour surveiller nos porteurs, qui sont des gens
de corvée et devront payer l’impôt sur les gains de ce voyage,
DE MANILLE À LA CONTRACOSTA 67
telle était notre imposante caravane quand elle quitta Sini-
loan, le matin du 21 janvier.
Le départ est assez gai, tant que nous restons dans le vil-
lage ; mais, à peine hors du village, nous tombons dans des
plaines inondées par les pluies des derniers jours. La marche
sur ce terrain glissant fatigue beaucoup nos hommes, et
nous n'arrivons qu’à huit heures trente à la lisière du bois,
qui descend jusqu'au pied de la montagne. La direction de
la route a été jusqu’à présent presque nord.
Nous remontons d’abord la vallée du Rio de Siniloan, l’une
des plus fertiles peut-être de tout Luçon, encaissée entre deux
montagnes qui recoivent les pluies des deux moussons, et
‘dont les ruisseaux maintiennent la plaine humide dix mois
sur douze, condition excellente pour la culture du riz. Aussi
arrive-t-1l parfois qu'il y a jusqu’à trois récoltes par année.
De la vallée du Rio de Siniloan nous nous élevons sur les
flanes du Palipasan jusqu’à un plateau de 360 mètres d’alti-
tude infesté de sangsues, et, le col passé, nous voilà sur le
versant de la Contracosta sans que j'aie ajouté un seul spé-
cimen à mes collections zoologiques.
L’ascension du Palipasan n’est pas trop facile et nous ne
faisons que très peu usage de nos hamacs, car nos hommes
ne pourraient faire un pas en avant en nous portant.
Enfin, à deux heures quarante, nous sommes arrivés au
sommet. Nous constatons alors que la direction de notre route
a incliné légèrement à l’est pendant les mille détours de la
marche.
Les hommes ont posé leurs charges et tuent les sangsues
qui se sont prises à eux.
Nous nous étions attaché les poignets et le col de chemise
avec un mouchoir et mis du coton dans nos oreilles pour
éviter ces maudites petites bêtes. Un de ces annélides s’est
introduit dans le nez d’un de nos compagnons. Elle n’est
tombée que dans la nuit, une fois complètement gorgée.
Nous ne restons que très peu de temps sur ce plateau;
au moment de partir, il nous manque deux hommes, qui
ont laissé là leur charge et se sont sauvés : nous les rem-
plaçcons par deux des porteurs de hamac.
68 VOYAGE AUX PHILIPPINES
La descente s'opère par des chemins semblables à ceux
de la montée. Nous traversons plusieurs ruisseaux dont le
lit est semé de rocs, parmi lesquels je trouve quelques
mollusques et de petites crevettes à longs bras armés de
pinces deux fois plus longues que leur corps. Ces cours
d’eau se dirigent tous vers le Pacifique; ceux de l’autre
versant du Palipasan vont à la laguna de Bay.
À 310 mètres d'altitude, nous installons le campement
au bord de la rivière Bilan-Sologan. Les hommes coupent
des branches d'arbre pour s’en faire un abri; on suspend
nos hamacs sur des fourches et nous nous couchons.
Le souper est assez court; mais Samy nous a fait une
soupe de purée de pois que nous mangeons bien chaude,
et, après avoir changé de linge, nous sommes presque dans
notre état habituel. En route nous avons eu cinq ou six
averses qui nous ont trempés. Nos hommes sont exténués,
et nous accablés de fatigue, car nous avons fait à pied les
trois quarts du chemin. M. Vidal a pu ramasser quelques
plantes; quant à moi, je n’ai pas vu un seul animal.
Ces grandes et belles forêts sont absolument désertes ; les
arbres y sont superbes, mais les broussailles et les fleurs v
sont rares. Les essences principales sont le molave, le narra,
l’anubing, le bamabo.
Le molave (Vifex geniculata, BI.) est respecté par les
fourmis blanches les plus voraces, que je retrouve là accom-
plissant les mêmes ravages qu'en Afrique et dans les autres
pays où je les ai vues à l'œuvre. Le molave est excessive-
ment dur et résiste à l'humidité très grande de ces climats.
On l’emploie comme pilotis pour les maisons et pour toute
construction qui doit séjourner dans l’eau et dans un terrain
humide.
Le narra (Pterocarpus) sert surtout à faire de l'ébénis-
terie:; il se travaille facilement ; le vernis lui donne une
belle teinte jaune foncé tirant sur le rouge.
L’anubing (Artocarpus ovata) résiste à l’humidité presque
autant que le molave.
Le bamabo (Lagærstremis speciosa) est aussi très élevé,
de 12 à 45 mètres; il donne de fort belles fleurs rouges;
DE MANILLE À LA CONTRACOSTA 69
son bois est également rouge ponceau et peut servir à toute
espèce de boiserie.
Le 22, nous réveillons nos hommes avant six heures pour
faire cuire le riz pour la journée, car on ne fera qu'une
petite halte. À sept heures, tout le monde est en route, et, à
midi et demi, nous sommes sur le plateau du mont Pals, à
#00 mètres d’élévation. Là nous rencontrons fort à propos
une nouvelle équipe d'hommes que nous envoie de Binan-
gonan de Lampon le commandant Seco. Ces porteurs sont
accueillis avec des cris de joie par les nôtres, qui s’empres-
sent de leur céder la place. Je crois bien que les Tagals
sont aussi paresseux que les nègres, dont ils partagent en
grande partie les défauts et les vices.
Nous venons de faire dans cette marche une courbe vers
le nord, et la route n’a pas été beaucoup plus variée que
la journée d'hier; à part un cerf qui a passé à peu de dis-
tance et que les chasseurs ont poursuivi en vain, nous
n'avons rien vu de vivant.
À une heure il ne pleut plus, nous repartons, et, à la des-
cente, nos hommes nous font monter dans nos hamacs.
pour nous montrer qu'ils sont plus forts. Ils se mettent à
descendre en courant, en nous heurtant à tous les arbres
du chemin. Toutefois, nous n'osons rien dire, car le temps
presse et tout à l'heure nous devons traverser une rivière
large et profonde, dont le courant est, parait-il, assez fort ;
le passage prendra plusieurs heures.
Cette fois, nous allons plus à l’est, toujours en descendant :
nous arrivons à quatre heures sur les bords du Ticnauan,
dont les eaux sont torrentueuses.
Nos hommes se déshabillent, ce qui est vite fait : les plus
vêtus n’ont qu'un pantalon, et quatre d’entre eux vont cher-
cher le gué ; l'ayant trouvé, ils reviennent et il s’agit alors
de nous faire traverser. MM. Vidal et Garcia passent les
premiers ; je reste avec les bagages. Ils sont montés dans
leurs hamacs, portés chacun par vingt hommes, qui résis-
tent avec peine au courant, qu'ils coupent d’ailleurs obli-
quement. L'arrivée sur l’autre bord se fait sans autre désa-
grément qu’un bain un peu trop énergique. Heureusement
70 | VOYAGE AUX PHILIPPINES
les hommes n ont pas lâché tout au milieu de la rivière, car
même un bon nageur aurait couru un grand danger.
Une heure après, tous les bagages sont sur l’autre rive,
mais les hommes ne veulent pas me mettre en hamac : ils
préfèrent me porter sur leurs épaules, pendant que les
autres se tiennent en aval pour amoindrir la force du cou-
rant. J'arrive à mon tour sur la rive gauche ; je ne suis
mouillé que jusqu’à la ceinture. Le campement est établi
et la soupe m'attend.
Le temps s’est rafraichi, et le bain, pour n'être pas com-
plet, n’en est pas moins un peu froid.
Le thermomètre marque 22 degrés et nous sommes
à 24 mètres au-dessus de la mer.
Le 23 janvier, au moment du départ, nos hommes déela-
rent que quelques collines seulement nous séparent du
Pacifique.
Départ à six heures. À 150 mètres du campement, nous
rencontrons un torrent excessivement pittoresque et d'un
aspect très sauvage, parsemé d'énormes rochers et coupé
par deux chutes.
Des deux côtés, la montagne vient y plonger le pied
presque à pie, et les grands arbres se penchent sur l’abime
jusqu’à ce qu'ils soient venus s’abattre au travers du ravin
et barrer la route.
Tout cela est sans doute très pittoresque, mais fort gênant.
sur une route où nous n’avançons la plupart du temps qu'en
sautant d’une roche à l’autre, ou en nous accrochant comme
des singes, dont nous n’avons malheureusement ni l’adresse
ni la légèreté. Je ne parle pas ici de nos hommes, ils sont
d’une très grande agilité et peu gènés pour les vêtements
et les chaussures.
Après deux heures d’ascension, nous atteignons le som-
met de la colline, et nous redescendons aussitôt par un
chemin non moins raide que celui que nous venons de
quitter et qui nous mène sur un terrain vaseux, couvert
de plantes marécageuses.
Enfin, à onze heures quarante-cinq, nous sommes arrêtés
sur la grève du Pacifique, éclairé par un beau soleil, qui
DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 71
nous a presque complètement fait défaut dans la traversée
de la forêt. Devant nous, l'immensité de l'Océan, un peu
brumeux ; dans la direction du nord, un bois de palétuviers
qui s’avance dans la mer, et. au large, l'ile de Polillo, but
extrême de notre voyage.
Il est une heure quand nous nous remettons en roule, en
suivant la plage. Je ramasse quelques mollusques, mais ils
sont tous roulés, sur cette côte que le Pacifique vient
frapper avec fureur en émiettant ses roches madréporiques.
A la marée haute, la mer vient baigner le pied des grands
arbres de la forêt.
À trois heures, nous arrivons au Castel Real, poste-vigie
chargé de signaler l'approche et les descentes des Moros
(pirates malais). Mais les razzias de ces pirates sont de plus
en plus rares, surtout depuis la prise de possession des îles
Soulou (Jolô) par l'Espagne. Ces sortes de postes, élevés
sur pilotis, servent d’abri aux voyageurs comme les tribu-
naux.
Nous réquisitionnons, en payant bien entendu, toutes les
bancas, et, à quatre heures, nous nous dirigeons sur Rinan-
yonan de Lampon par des canaux bordés de palétuviers.
Deux heures plus tard, en débarquant, nous enfoncons
jusqu’à mi-jambe dans le terrain vaseux qui borde la côte,
et nous nous arrêtons dans une maison indigène pour
attendre les chevaux qui doivent nous conduire en ville.
Pendant cette halte, les hommes me montrent. un pa-
nique (grande chauve-souris du genre Roussette) ; je l’abats
d’un coup de fusil. À leur grand étonnement, les indigènes,
qui croyaient ramasser un animal à poil roux, en trouvent
un blanc. L’albinisme est fréquent chez les animaux des
Philippines : buffles, singes, oiseaux.
À sept heures arrive le commandant Seco, suivi des auto-
rités civiles de Binangonan.
Nous nous metions en selle, et, pour abréger la route,
nous coupons à travers des rizières, en marchant à la file
indienne.
La nuit est tout à fait noire, et trois ou quatre torches,
portées par des cavaliers, nous aveuglent sans nous éclairer.
79 VOYAGE AUX PHILIPPINES
La pluie tombe fine et froide. Enfin, nous voilà sur la route,
où nous attendent tous les musiciens du village. Ils se
inettent immédiatement à souffler dans leurs instruments.
et, sans vouloir donner de leur talent une opinion trop
élevée, je puis dire qu’ils valaient bien le fameux orphéon
de Fouilly-les-Oies. Nous faisons donc notre entrée, mu-
sique en tête, dans le pueblo. Toutes les maisons sont
illuminées en l'honneur des visiteurs européens, apparition
fort rare jusqu’à ce jour à Binangonan de Lampon.
1
t
CHAPITRE V
BINANGONAN DE LAMPON — PROVINCE DE LA LAGUNA
RÉGION DES MINES
Binangonan de Lampon est la résidence d’un capitaine
d'infanterie qui commande le district de l’Infanta. C’est
par conséquent le chef-lieu et presque l'unique ville du
district, car, à l'exception de l’île de Polillo, qui possède
une population de pêcheurs, tout ce littoral est presque
désert; mais 1} se peuple maintenant quelque peu; des
barrios, des villages et bourgades se fondent, à l’une des-
quelles le commandant Seco a bien voulu donner le nom
de Alfredo en souvenir de mon passage.
Binangonan de Lampon est fait de cent cinquante à deux
cents cases sur pilotis, disposées en cinq ou six rues. Parmi
les cases s'élèvent quelques maisons en planches, et de
celles-ci la plus belle de beaucoup, c’est la résidence de
M. Seco, la Maison Royale (Casa Real), vaste demeure où
nous hébergea le capitaine. Ai-je besoin de dire qu’en ce
pays d’hospitalité franche nous fûmes reçus comme de
vieux amis dans cette charmante famille?
Ville et banlieue, la population est de 2500 tributos,
soit 40 000 à 12000 personnes. Un tributo, c'est une
famille, père, mère, enfants. |
La ville de Binangonan est située sur un terrain plat,
entouré de belles rizières qui s'étendent du pied des mon-
lagnes à la mer.
14 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Tout le monde n’avait d'yeux que pour nous, les voya-
geurs; mais, dût ma gloire en souffrir, on admirait surtout
Samy.
Qu'est Samy?
Un Hindou de Pondichéry, que j'ai engagé à Poulo-
Penang et qui depuis est resté fidèlement attaché à mon
service. Son teint est d’un bel ébène, ses traits sont régu-
liers ; il éclipse totalement son maître. On me nomme don
Alfredo ; lui, c’est le señor Samy, et, par surcroit. la
coqueluche du beau sexe.
Rien de remarquable à Binangonan, à moins qu'on ne
‘“nsidère comme tel une église à tour carrée, avec eloches
qu’on sonne à la main, et un vaste couvent semblable aux
autres conventos des Philippines.
Le 25 janvier étant un dimanche, jour de messe offi-
cielle et obligatoire, n'oublions pas que nous sommes en
pays espagnol, nous nous rendons en cortège à l’église,
mes compagnons de voyage, le commandant Seco et moi.
La musique de la ville ouvre la marche et joue les airs
de son répertoire avec le plus grand entrain, et ces airs
variés continuent tout le temps que dure la cérémonie
religieuse. |
L’autel de l’église de Binangonan est fait pour sur-
prendre au premier abord. Tout enjolivé d’ornements mé-
talliques repoussés, on est porté à se demander si c’est de
l'argent ou du fer-blanc. Le couvent est près de l’église,
et devant cet ensemble de bâtiments s’étend une grande
place où sont encore accumulées les ruines du grand trem-
blement de terre de 1868.
Ce mot « convento » revenant très souvent dans ce récit,
Je crois devoir donner une description de ces édifices, qui
se ressemblent tous. Le convento n’est autre chose que le
presbytère où habite le curé de la paroisse ; c'est générale-
ment un grand bâtiment en pierre, et toujours le plus spa-
cieux ét le plus confortable du pays. Les chambres y sont
vastes et nombreuses, et quelques-uns de ces conventos sont
de véritables palais. La plupart des curés des Philippines
reçoivent très bien les voyageurs, el les Espagnols n’hési-
BINANGONAN DE LAMPON 15
tent pas à descendre chez eux, même sans invitation. Celle
manière de s’imposer ne laisse pas que d’être une charge oné-
Samy,
reuse pour les curés des villages. Le presbytère est toujours
voisin de l’église et, à peu d'exception, près, en commu-
nication avec elle.
16 VOYAGE AUX PHILIPPINES
À la sortie de l’église, nous rencontrons un groupe de
Negritos, que le commandant Seco avait envoyé chercher à
mon intention. Pendant tout mon séjour je n'ai pu en
mesurer que dix, non sans de grandes difficultés.
Ces individus, de race pure, sont de petite taille et
trapus. Leurs lèvres sont rarement épaisses et déroulées,
le nez est plat dans toute sa longueur, les yeux sont d’un
brun jaune, et les oreilles, d’une grandeur moyenne, s’écar-
lent très peu de la tête.
Ils sont velus, et leurs cheveux crépus paraissent dis-
posés par touffes.
Ils sont tous affectés de maladies de peau, condition fort
désagréable pour celui qui doit les manier pour prendre
les mesures anthropologiques.
Les Negrilos sont monogames. Ils n’ont pour armes que
l'arc et les flèches. L’arc est fabriqué avec la nervure de la
feuille du palmier (Canyota). La hampe de la flèche est
faite d’un petit rotin; les pointes sont tantôt en bambou,
tantôt en bois très dur, quelquefois en fer ; presque toutes
sont recouvertes d’un poison qui, disent-ils, est très violent.
Une feuille de palmier enroulée sur elle-même sert de
carquois.
Le vêtement des hommes se compose d’une ceinture faite
avec l'écorce d’un Ficus (Ficus inostigona Sp.). Les
femmes ont un petit jupon très court, mais je n’assurerais
pas que dans la montagne elles en usent beaucoup, car
les Negritos que l’on voit sont amenés par les Indiens, qui
prennent la précaution de les vêtir plus que de coutume.
Très pauvres, ils n'ont guère d’ornements, du moins ceux
de cette partie de Lucon. Ils portent tous au bras un anneau
fait en corne de buffle dans lequel ils enlacent des fleurs
très odorantes.
Les femmes se parfument, si on peut appeler cela ainsi,
avec de l'huile de coco, qui ne tarde pas à sentir, rancit
très vite et répand une odeur aussi mauvaise que l’huile de
palme dont se servent les négresses d'Afrique. Elles portent
toutes des faux cheveux et les coupent courts sur le front,
mode qui s’est récemment introduite chez nous (coiffure à
BINANGONAN DE LAMPON 11
la chien). Je demandais à l’une d’elles pourquoi elle se
mettait de faux cheveux : « Mais, me dit-elle, ils sont à
moi ; ce sont les miens qui sont tombés et que j'ai réunis. »
Combien de mes lectrices n’en pourraient dire autant?
En dehors des Negritos montagnards, les habitants de
cette partie de Luçon sont des Tagals ou des métis chi-
nois. Ils cultivent le riz, le maïs et le cacao; ils vont aussi
dans les forêts, où abondent les abeilles, récolter le miel et
la cire; mais leur plus grand commerce est l’exportation de
l’huile de noix de coco. On trouve aussi auprès des habi-
tations des caféiers qui donnent de très bons fruits. Au
moins une fois par semaine, ils vont à Siniloan en caravane
vendre leur huile, qu’ils emportent dans des bambous. Au
retour, ils reviennent avec des marmites en fonte, des
étoffes et d’autres menus objets.
Quelques Chinois viennent par mer acheter le riz et le
CACAO.
Les Tagals fabriquent eux-mêmes leurs bougies avec la
cire récoltée dans les forêts : pour les blanchir, ils les
exposent au soleil et les arrosent de temps en temps.
Depuis notre arrivée, la pluie n’a pas cessé de tomber,
la pluie, et quelle pluie!! Les chemins sont impraticables,
tous les ruisseaux débordés, et la mer si mauvaise que le
commandant Seco refuse absolument de nous laisser
embarquer; du reste, pas un pêcheur du pays n'aurait
essayé de nous conduire à l’ile de Polillo.
Ainsi contraint, je bus jusqu’à la lie les plaisirs de la
capitale de l’Infanta. Cependant notre aimable hôte s’efforça
de nous rendre tolérable le séjour à Binangonan. Entre
autres distractions j'assistai à une noce.
La cérémonie du mariage n’a lieu qu’à l'église; c’est la
seule consécration : le mariage civil n’est pas encore connu.
Le great attraction consiste principalement dans le fes-
tin ou plutôt dans les festins, car il y a toujours trois et
même quatre tables.
I y avait d’abord la table des Castillas (nom donné à tous
les Européens en général), la table d'honneur des autorités,
puis celle des capitanes anciens et actuels (gobernador-
18 VOYAGE AUX PHILIPPINES
cillos) avec leurs femmes, puis la table des jeunes gens,
quelquefois les filles seules d’abord et les garçons après,
enfin celle des domestiques et du menu fretin de la noce.
A notre table, les Castillas, le commandant Seco, sa
femme et ses trois enfants, dont deux charmantes jeunes
filles, Vidal, Garcia, le curé, flanqué de son coadjutor,
Indien de pure race, et enfin votre serviteur.
Dérogeant aux coutumes, nous obligeâmes le marié et la
mariée à diner à notre table pour leur faire honneur, mais
les malheureux, tout interdits, n'ont osé manger ni même
lever les yeux pendant toute la durée du repas.
J'étais placé entre les deux curés; l’Indien, les deux
coudes sur la table, entourait son assiette de ses deux bras.
et, pour ne pas perdre de temps, raccourcissait encore la
distance de sa bouche à son assiette en se couchant dessus.
Ce qu'il a ainsi dévoré est prodigieux ; il a mangé de tout et
plutôt deux fois qu'une; il y avait au moins vingt plats de
viande et une trentaine de desserts. Aussi, quand il s’est
levé de table, j'ai cru qu’il allait éclater. Je n'hésite pas à
reconnaître mon unpuissance en face de cette énorme pro-
fusion de victuailles.
Après comme avant et pendant le repas, on a dansé avec
le plus grand entrain. Cette noce a duré trois jours; je
n'ai pas besoin de dire que nous l'avons quittée dès les
premières heures.
Devant l'impossibilité reconnue de mettre le cap sur l’île
de Polillo, Vidal et moi nous nous décidons (à contre-cœur)
à prendre le chemin du retour. Le 31 janvier 1880: nous
remontons en hamac, et, musique en tôte, comme au jour
de l’arrivée, nous quittons Binangonan, par une pluie bal-
tante, indisconlinue, et ici tous les adjectifs qui conviennent
aux averses tropicales.
Nous quittons la famille Seco avec regret : tous ont été
si prévenants et si aimables pour nous qu’il nous semble
laisser de vieux amis. Je ne parlerai pas du retour, qui
s’est opéré à peu de chose près dans les mâmes conditions
que l'aller : la pluie, toujours la pluie.
Le 2 février, à six heures du soir, j'étais seul en arrière
BINANGONAN DE LAMPON 19
avec mes hamaqueros sur le plateau de Palipasan, qu'il
fallait descendre pour arriver à la plaine de Siniloan; lais-
sant mon hamac, je prends un homme, et me voilà dégrin-
golant la montagne. La nuit arrive, et, après une heure de
marche, mon guide avoue qu'il a perdæ# le chemin ; nous
continuons toutefois à descendre ; la pluie ne cesse de
tomber : tout d’un coup nous sommes entourés de champi-
gnons phosphorescents : ici. une vaste et puissante traînée ;
là, des plaques grandes ou petites: ailleurs, c’est comme
une liane de plusieurs mètres de long qui paraît en feu;
tout cela est magnifique, mais n'éclaire pas la route; au
contraire, cela forme des ombres qui occasionnent plus
d’une chute.
Tout d’un coup et de la façon la plus imprévue, je tombe
le nez dans le dos de mon ami Vidal, qui a de même perdu
sa route ; et 1l est enchanté de notre rencontre, bien qu'elle
ait été un peu. brusque. Deux hommes le soutiennent dans
sa marche ou, pour mieux dire, l’accompagnent dans ses
chutes fréquentes. Nous ignorons absolument où nous
sommes, mais, au dire de nos hommes, dans une demi-
heure nous serons rendus; nous marchons encore pendant
quatre heures avant d'arriver à notre halte.
A onze heures trente nous sommes enfin dans la plaine ;
quelques-uns de nos porteurs nous ont rejoints; ils sont
épuisés de fatigue : ils se couchent insouciants. Nous cô-
loyons la rivière et prenons un bain plus ou moms complet
en traversant des fondrières; enfin nous rencontrons une
case dans laquelle Garcia et ses hommes se sont mis à l’abri.
Ce n’est pas sans besoin que nous demandons à boire, à man-
“er, et des vêtements pour nous changer. Il n’y a rien, nous
dit-on; nous mourons de faim, et nous sommes trempés.
Garcia parvient à faire bouillir une poule ; nous buvons
le bouillon, les hommes mangent la poule, et, après avoir
quitté nos vêtements décidément trop humides, nous nous
étendons tels quels sur une natte.
Enfin, le soleil du 3 février se lève et vient nous ré-
chauffer et sécher nos vêtements.
Nos hommes arrivent un à un, Samy en tâle, mais
80 VOYAGE AUX PHILIPPINES
l'oreille basse. Il était tombé d’une roche dans la rivière.
à 300 mètres de la case, et n'avait pas eu le courage de
continuer : il avait passé la nuit mourant de peur et gre-
lottant de froid. Nos hommes rassemblés et nos caisses
réunies, nous réparons le désordre de notre toilette, puis
nous repartons en hamac au pas de course. Une heure
après, nous étions de nouveau près de notre ami, l’alferez
Ibas, qui rit beaucoup de notre mésaventure, mais qui, ce
qui valait mieux, se hâta de nous faire préparer un déjeuner
solide et copieux. Le soir, à sept heures, nous étions à Santa-
Cruz de la Laguna. Nous allons directement à la maison
de l’alcade, dont les fenêtres resplendissaient de lumière.
Il y avait réception. Vu mon costume par trop fantaisiste.
je me retirai chez un métis, parent de Garcia, et M. Vidal
se présenta seul.
Une démi-heure après, l’alcade don Francisco Yriarte
m'envoyait sa voiture; Vidal était chargé de me ramener.
L’alcade s'empressa de mettre à ma disposition les objets
les plus nécessaires ; ma toilette terminée, 1l me présenta à
sa femme et à ses invités; on se mit gaiement à table, où
nous attendait un festin de Balthazar. Repas en musique
et contraste complet avec la journée de la veille, où, comme
musique, nous n'avions eu que le coassement des gre-
nouilles et le chant des moustiques, comme festin, qu'une
gorgée de bouillon de poulet sans sel, et comme lit, le
mauvais plancher à claire-voie d’une case indienne.
Le 4 au matin, je pris congé de Vidal, qui retournait à
Manille par le petit vapeur de la Laguna. M. Yriarte me
prêta son canot pour me reconduire à Jala-Jala.
Pendant ce nouveau séjour à l’hacienda de Jala-Jala, je
profitai des dispositions bienveillantes de mon hôte et ami,
M. Dailliard, pour parcourir les régions voisines.
Le 9 février, dès quatre heures du matin, nous partions
en banca pour Boso-Boso.
La partie du lac que nous parcourons est comprise entre
la presqu'île de Jala-Jala à l’est, l’île de Talim et la pointe
de Binangonan à l’ouest. Nous piquons droit au nord, et
après une courte navigation nous prenons terre à Pililla.
BINANGONAN DE LAMPON #1
Après un repas sommaire el rapide, nous partons vers
l'ouest pour Morong, chef-lieu du district, en suivant les
bords du lac et en passant au milieu de superbes rizières.
La récolte est faite, et les troupeaux de bœufs, de chevaux
et de carabaos y paissent en attendant les nouvelles se-
mailles.
À Morong, nous prenons des chevaux pour gagner Boso-
Boso.
Nous traversons d’abord des rizières étendues au pied
des montagnes, qui offrent en cette saison un terrain solide,
puis nous gravissons de petits mamelons et nous nous éle-
vons peu à peu jusqu'à près de 300 mètres d'altitude,
Toutes ces montagnes sont à peu près complètement dénu-
dées : la seule végétation qui les couvre est le cogon,
graminée de grande taille. qui n’est bonne pour les bestiaux
que lorsqu'elle est jeune. Le cogon est utilisé pour con-
fectionner les toitures des cases : très inflammable. il de-
vient une cause d'extension facile des incendies. Quand
une case brûle, la moindre flammèche qui tombe sur un
autre toit l’'embrase immédiatement, cela fait trainée de
poudre, et, en peu de temps, tout un village est détruit.
Nous sommes surpris par la nuit, près d’une hacieuda
appartenant à un Américain naturalisé espagnol ; nous nous
dirigeons vers sa demeure; en nous approchant, nous
voyons une maison trois fois plus haute que les cases du
pays. Son élévation donnerait trop de prise au vent et com-
promettrait sa stabilité, aussi le Yankee, homme pratique, l’a-
til amarrée aux quatre angles par des chaines de navire
fixées à des ancres profondément enfoncées dans le sol.
M. Wilson est perché tout au haut, de peur qu'on ne
vienne le voler où l’assassiner la nuit. Crainte qui nous
parut ridicule, et qui fut malheureusement justifiée. Quel-
ques mois plus tard il fut tué, et son fils presque assommé
par un Indien qui lui avait volé du bois et qu’il voulait
arrêter.
Nous sommes reçus d’abord par les chiens, puis par
M. Wilson lui:même, qui commence par s’enquérir de nos
projets d’excursion. Il nous déclare qu'il n’a rien à nous
6
82 VOYAGE AUX PHILIPPINES
offrir el que, du reste. le village est proche de chez lui.
Nous lui répondons que nous venons simplement lui de-
mander un guide pour nous conduire jusqu'à Boso-Boso.
Il appelle immédiatement des hommes et nous fait préparer
des torches de bambou. Pendant les préparatifs du départ,
il a reconnu Dailliard, et, apprenant que le médecin de
Morong nous accompagne, 1l nous fait entrer chez lui.
Le bas de sa demeure sert de grange où s’entassent les
charrues et les machines agricoles perfectionnées dont il
avait voulu doter les Philippines. Mais les « Indios » ne
sont pas près d'abandonner la charrue de leurs pères; ent
un tour de main, 1ls brisent ou faussent les instruments
dont ils dédaignent de se servir.
M. Wilson nous conte ses malheurs et ses projets; il
regrette que nous ne restions pas jusqu’au matin, parce
qu'il nous ferait boire du lait comme jamais nous n’en
avons bu; lui et sa famille ne vivent que de cela. Il appelle
sa femme et ses enfants, qu'il nous présente et qu’il ren-
voie aussitôt, puis 11 nous fait apporter une collation pour
nous faire prendre patience.
Nous ne partons pas toutefois sans qu’il nous ait montré
ses taureaux et ses vaches, qui sont, il faut l'avouer, les
plus beaux de la contrée, et qui font, avec juste raison, l’or-
gueil de notre amphitryon.
À 8 heures enfin, nous parlions avec nos guides, porteurs
de torches de 3 à 4 mètres de long, formées d’un paquet de
bambou sec; cela donne une grande flamme et éclaire fort
bien nos chevaux, qui, sans cela, trébucheraient à chaque
pas.
À 9 heures, nous arrivons à Boso-Boso, nous descendons
au Guartel, et tous, sauf un, nous nous couchons par terre
sur des naîttes. Celui-ci, plus heureux, peut s'étendre sur
le seul lit de bambou qui se trouve dans le poste. Nous
avons joué en cent points secs au domino pour savoir quel
serait le favorisé ; M. Dailliard nous a battus, mais pour
son malheur : le froid ne l’a pas épargné. Notre sommeil
fut court; le froid très vif de la nuit nous réveilla. Aussitôt
le jour, nous nous mellons à courir dans les rues du vil-
BINANGONAN DE LAMPON 83
lage, pour nous réchauffer. Mon thermomètre est cassé, ce
qui nous empêche de connaître la température exacte :
elle n'est certainement pas de plus de 8 ou 10 degrés centi-
grades.
Nous avions, dès le malin, rendu visite au curé de Boso-
Boso, un Indien, tout ce qu'il y a de plus Indien. Je lui
avais demandé de faire venir des Négritos. « Rien n’est plus
facile, m'avait-il dit, demain vous en aurez plusieurs fa-
milles. »
Buffle et charrue.
Le lendemain et les jours suivants, nous ne vimes rien
venir, bien que, d'heure en heure, on nous annonçât leur
arrivée prochaine. Connaissant par expérience ce que va-
laient pareilles promesses, je ne restai pas oisif. J'organisai
plusieurs parties de chasse qui furent assez fructueuses.
Je dus rentrer à Jala-Jala sans avoir vu un seul Négrito,
et je quittai peu de temps après M. Dailliard, avec pro-
messe de lui faire une nouvelle visite.
Le 3 avril, je rejoignais M. Vidal pour aller visiter les
montagues d'Angat, riches en mines de fer, situées beau-
coup plus au nord du lac de Bay.
44 VOYAGE AUX PHILIPPINÉS
Nous partons en carromata el en calesa, instruments de
supplice dont j'ai donné plus haut la description.
La route, assez belle en cette saison, se dirige au nord
jusqu’à Bocage, bordée de ci de là de nombreuses mai-
sons d’Européens et de métis : — elle passe ensuite par
San-José et, s’inclinant au nord-nord-est, conduit à Angat,
à travers un pays surabondamment peuplé et qui n’est guère
qu'une immense rizière.
À Angat, nous prenons des chevaux et des porteurs pour
les bagages. Nos chevaux sont pourvus de selles du pays
assez semblables aux selles mexicaines, mais excessivement
étroites et tout en bois. Les Indiens, généralement très
maigres, s en servent avec avantage; mais, quand le cava-
lier est un peu fort, il est certain d’avoir les cuisses litté-
talement coupées.
Après la traversée de la rivière d'Angat, affluent du Rio
Grande, nous marchons directement à l’est, sur Bayabas,
situé sur les bords de la rivière d’'Angat, à quatre lieues
environ et en amont de la ville.
Le 4 au matin, nous allons avec M. Centeno, ingénieur
des mines, arrivé à Bayabas depuis deux jours, visiter une
grotie peu éloignée de la rivière et que traverse un petit
cours d’eau ; la lutnière des torches de bambou sec se reflète
sur les stalactites; la grotte, assez vaste, possède plusieurs
couloirs adjacents, entièrement formés de roches calcaires
très blanches. On ne peut y pénétrer qu'à la saison sèche,
envahie qu’elle est à la saison des pluies par les crues du
ruisseau qui la traverse ; nous avons pu reconnaître que le
courant düit y être très fort, car le sol y est recouvert par
une couche d’un sable très fin.
Le 5, pour explorer les montagnes voisines autrefois en-
lièrement boisées, nous abandonnons nos chevaux; la plus
grande partie des arbres a été abattue pour faire le charbon
nécessaire aux fonderies de fer.
L'exploitation du minerai est faite d’une façon très rudi-
mentaite; pour son extraction, on ne pratique pas de larges
et profondes excavations ; on se contente de fouiller, pen-
dant la saison sèche, les petits cours d’eau qui descendent
BINANGONAN DE LAMPON 85
de la montagne, où on trouve quelquefois du minerai très
riche.
A 5 heures du soir, nous arrivons aux hauts fourneaux,
propriété d’une compagnie espagnole.
Cette fonderie, la plus considérable de la contrée, possède
trois fourneaux, d'assez petite dimension, deux construits
à l’européenne, le troisième à la mode chinoise : ce dernier
affecte la forme d'une cloche renversée.
Le soufflet qui sert à alimenter le fourneau est formé
d'un gros tronc d'arbre creusé et légèrement incliné; il a
deux soupapes qui permettent de lancer l'air à jet continu.
L'homme chargé de manœuvrer cette tuyère tient la tige
avec ses mains, marche en avant, puis en arrière, et cela
pendant des heures entières.
Ces fonderies à la mode indienne, extrêmement simples,
presque rudimentaires. ne fabriquent que des fers de char-
rue, mais ces fers sont d’un grain fort beau, qui prend à
l'usage le poli et le brillant de l’acier, et on les préfère à
ceux qui viennent d'Angleterre et de Chine. Dans les grands
fourneaux, on fabrique à chaque coulée huit ou dix paires
de fers de charrue, et dans les petits de trois à cinq, selon la
qualité du minerai. Ces fers se vendent de 2 fr. 50 à 3 fr. 50
la pièce, mais le bénéfice est peu élevé, à cause des frais de
transport relativement coûteux dans des chemins difficiles
en tout temps, principalement à la saison des pluies.
La fonte du minerai se fait au charbon de hois, confec-
tionné de deux façons différentes : la mode indienne ou
chinoise, qui consiste à placer le bois de manière à former
un cône et à le recouvrir de terre quand la transformation
du bois en charbon paraît assez avancée, et la mode an-
glaise, qui permet de transformer de très grosses pièces.
On forme au moyen de poteaux plantés en terre un carré
long, que l’on remplit de pièces de bois de toutes grosseurs
et d'une longueur d'environ 4 m. 40, disposées à côté les
unes des autres et superposées ; on remplit les interstices
avec de menus branchages et des morceaux à moitié car-
bonisés provenant d'une autre charbonnière ; le tout est
entouré de bambous verts, et recouvert de terre. On met
86 VOYAGE AUX PHILIPPINES
ensuite le feu à la charbonnière et il dure environ un mois.
Pour l’éteindre, on prépare une mare d’eau dans laquelle
on jette le charbon incandescent à mesure qu’on le découvre.
Une fois éteint, le charbon est transporté à dos d'homme
jusqu’au camarin ou hangar, où est installée la fonderie.
Le transport des produits de la fonderie se fait à dos de
carabaos ; chacun de ces animaux ne peut pas porter plus
de dix paires de fers, et, pour aller seulement à Angat.
il faut payer 5 francs par homme et par bête, nourriture
comprise.
J'ai fait dans ces régions d’assez bonnes chasses ; mais.
comme dans toutes les grandes forêts tropicales, les oiseaux
perchent à des hauteurs telles que j'étais obligé de tirer les
calaos à balles.
Le 8, nous continuons d'avancer vers le nord-est, pour
nous rapprocher des Négritos si difficiles à atteindre et que
Je voudrais observer et mesurer de nouveau.
Nous visitons en passant une autre fonderie dirigée par
un Chinois et qui ne possède que deux fourneaux. C'est le
minimum que l’on puisse avoir, car on doit fondre jour
et nuit, tantôt dans un fourneau, tantôt dans l'autre.
À 4 heures du soir, nous nous arrêtons à la fonderie du
señor Anchuelo, le premier Européen qui soit venu exploiter
les mines de fer de ces régions. Il n’en est pas plus riche
pour cela. La fortune ne lui a pas encore donné un sourire
favorable. C'est en son genre un véritable type : 1l vit com-
plètement à l’indienne, faisant des marches insensées nu-
tête et nu-pieds, vêtu ni plus ni moins que ses hommes, et
n'étaient ses traits, qui le distinguent des habitants de la
région, on le prendrait tout au plus pour un métis ; garçon
très aimable et très hospitalier du reste. À notre retour à
Angat, où est sa maison de ville, il a voulu à tout prix
nous retenir chez lui. Je dois ajouter qu’en ville il s’habille
à peu près comme tout le monde.
Le lendemain j'allai à la chasse, et je tirai un baleti de
grande taille, un fort beau pigeon qui n’avait pas encore
été décrit. M. Oustalet, aide-naturalisie au Muséum, l’a
décrit et a bien voulu lui donner mon nom. Les pigeons et
BINANGONAN DE LAMPON 87
tourterelles sont très nombreux et très variés aux Philip-
pines. J'en ai tué pour ma part pendant mes deux cam-
pagnes de nombreuses espèces, et parfois ils sont venus fort
à propos sur ma table pour faire un peu diversion au pou-
let traditionnel, pièce de résistance de mes repas journa-
liers. Un autre oiseau qui venait aussi varier le menu, c'est
un grand calao.
Je rentrai à Manille juste à temps pour assister à l'entrée
triomphale du nouveau gouverneur, le capitaine général
Primo de Rivero. marquis d'Estrella. Les rues étaient
pavoisées, toules les musiques étaient allées le recevoir. Le
soir, illumination et réception officielle chez le gouverneur.
CHAPITRE VI
LE MAHAÏJAY — LA PROVINCE DE TAYABAS
UN PAPE INDIGÈNE
Après un repos de quelques jours, je repartais le 20 avril
avec M. Vidal, qui devait m'accompagner jusqu'à Lugban.
J'avais, pour cette excursion, engagé un nouveau chas-
seur, qui eut le soin de faire brûler de l’encens sous son
fusil avant de partir, et qui me demanda si le fusil que je
lui confiais était chaud, c’est-à-dire s’il avait déjà servi à
ner du gibier.
Sur l’un des petits vapeurs qui font un service régulier
entre Manille et Santa-Cruz de la Laguna, nous remontämes
le Pasig, bordé jusqu’à Santa-Ana par les villas des riches
négociants manillans. À Santa-Ana, dont nous pouvons
apercevoir le clocher, vit un de nos compatriotes, M. l’Hé-
ritier, chez qui je me suis plus d’une fois reposé de mes
fatigues.
Puis le fleuve fait un grand coude et nous passons devant
divers pueblos. Le pays est fertile et très peuplé. Nous
croisons bancas et cascos en route pour Manille : les unes
portent de l’eau potable, soit dans de grandes jarres en
terre, soit tout simplement à même l’embarcation ; les autres
emmènent à la ville blanchisseurs ou promeneurs, et celles-ci
sont surmontées de pelits toits pour protéger les voyageurs
contre l’ardeur du soleil; d’autres enfin, celles des saca-
leros, sont chargées de sacate. paquets d'herbe. Presque
LE MAHALAY JA
loutes ont leur coq à l'avant : du reste, l’Indien tagal ne se
sépare qu'avec difficulté de son coq de combat. Les cascos
sont de grands chalands plats affectés au transport des
grosses marchandises ; ils ont une grande voile, mais mar-
chent très doucement ; en rivière ils ne naviguent qu'à la
perche.
De temps à autre, une case s'avance dans l'eau, avec
deux marches formées d’un seul bambou et allant d’un bout
à l’autre de la case : c'est un restaurant tagal à l’usage des
marins du fleuve. Là, le piroguier aime à s'arrêter. Accroupi
sur une des marches, il y passe des heures entières à mâcher
son buyo (betel), buvant peu, car le Taygal s’enivre rare-
ment, et mangeant sa morisqueta (riz cuit à l’eau) et son
poisson sec. C'est là tout son repas, qu'il prolonge le plus
possible, tout en caressant son coq. Ici le Tagal déroge à
l'usage ordinaire. Chez lui, en effet, il a vite fait de prendre
sa nourriture.
Continuant notre route, nous rencontrons une petite cha-
pelle bâtie par un Chinois reconnaissant. Nous rencontrons
ici un miracle nouveau, de valeur égale à tous ceux qui
sont sans cesse signalés. Ge Chinois se baignait dans le Pasig
lorsqu’il aperçut un crocodile se dirigeant vers lui ; on juge
de son effroi, 1l n’était pas possible à notre Chinois de se
sauver. Se voyant sur le point d’être inévitablement dévoré
par le terrible saurien, il fit vœu, s’il en réchappait, d’édifier
à l'endroit même une chapelle à san Iago (saint Jacques).
I n’eût pas plus tôt fait son vœu que l’animal était subite-
ment changé en pierre. Chaque fois que passe un nouveau
venu dans le pays, on ne manque pas de lui faire voir le
crocodile pétrifié. Malgré toute ma bonne volonté, je n'ai
jamais su voir qu'une pierre qui, bien que d’une forme
allongée, demandait plus qu’un effort d'imagination pour
être comparée à la forme d'un crocodile.
Sur le vapeur qui nous porte il y a des classes différentes.
Nous, Européens, nous payons 4 piastres (20 francs) pour
notre voyage, tandis que les métis chinois et les Indiens
ne payent que 4 reales (2 fr. 50) ; il est vrai que ces der-
niers ne Sont pas nourris.
99 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Nous avons droit à un déjeuner, passablement mauvais
et pas toujours proprement servi; on ne lésine pas sur les
rafraichissements, qui sont à discrétion, mais on n'en
abuse pas.
À 10 heures, nous arrivons au seuil du lac, devant la
barre qu'a formée et qu’entretient l'accumulation des sables
à l'endroit où le Pasig sort de la lagune de Bay. Force nous
est de débarquer, suivant l'usage, et de passer en pirogue
sur l’eau sans profondeur de la barre ; de l’autre côté de
l'obstacle, nous montons sur un vapeur qui nous attend.
Cette barre et le peu de fond du haut Pasig empêchent
les bateaux calant plus d’une brasse de remonter dans le
lac, surtout pendant la saison sèche.
À 5 heures et demie nous arrivons au débarcadère de
Santa-Cruz, ville qui a succédé à Pagsanjan dans le rang,
les honneurs et les avantages de capitale de la province de
la Laguna. Nous ne nous attardämes point dans la nouvelle
capitale, d’où nous partimes aussitôt, et nous passâmes la
nuit à Pagsanjan, que nous quittâmes le lendemain matin,
en route pour le sud, par Magdalena, où nous assistûmes
à un enterrement, cérémonie peu lugubre en pays tagal,
surtout quand il s’agit d’un enfant. On le porte à l’église,
puis au eimelière, fardé, dans ses plus beaux vêtements,
entouré de fleurs, entre des flambeaux argentés ou dorés,
au son d’une fanfare qui joue ses airs les plus joyeux : j'ai
entendu jouer durant la cérémonie {a Fille de madame
Angot, des polkas et des valses. Le corps du défunt, prin-
cipalement quand c’est un adulte, est porté sur un bran-
card par quatre hommes; quand le village n’en possède
pas, on prend la première table venue. Généralement, il n'1
a pas de bière. Je parle, bien entendu, de la province, car
à Manille il en est autrement, et le corps est placé sur un
char traîné par quatre ou six chevaux, suivant la richesse :
du défunt. Les Métis et les Chinois font de très grands frais
pour cette cérémonie. Les voitures sont recouvertes d’orne-
ments et d'inscriptions en lettres d'or ; sur le haut de la
voiture figurent une tête de mort et d’autres attributs qui
ne manquent pas de grotesque.
“Kefiwqepg op oeuf
LE MAHAUAY 95
Après avoir changé de chevaux à Magdalena, nous conti-
nuons vers Mahaijay par une route partout bordée de plan-
tations de cocotiers dont on extrait surtout de l’huile et de
l'alcool.
Deux ou trois Européens sont venus récemment créer
des plantations de cannes à sucre, dans ces terrains vierges
et très riches où cette culture prospère admirablement el
donne d’excellents produits.
L'hôtel dans lequel nous sommes descendus est de mé-
diocre apparence et donne encore moins qu'il ne représente ;
ajoutons que les prix sont ici moins élevés que dans les
établissements similaires de Manille et qu’on n'y est pas
sensiblement plus mal.
Le pueblo de Mahaijay se groupe autour d’une très vaste
église en pierre, couverte de briques, bâtie dans un beau
site : elle relève de l’ordre des franciscains.
Nous sommes au pied du Mahaijay, la plus haute mon-
tagne de la région (2233 mètres).
Le lendemain, nous entreprenons l'ascension, mais une
maudite pluie nous empêcha d'arriver jusqu’à la cime : à
1195 mètres, à moitié hauteur, nous battimes en retraite,
mais avec la ferme résolution de recommencer la tentative
du côté de Lugban, ville de la province de Tayabas.
Une partie de la montagne avait été mise en culture ; nous
avons retrouvé à 1800 pieds une ancienne plantation de café
créée par un Suisse, M. Tobler, mais elle a été entièrement
abandonnée depuis sa mort.
Dans cette excursion, j'ai pu tuer quelques oiseaux de
l’ordre des rapaces, dont un d’une grande rareté. Le len-
demain, nous partons pour Lugban, à l’est-sud-est de
Mahaïjay. La roule, jusqu'aux confins de la province de
Tayabas, est dans un état abominable ; elle descend presque
continuellement et n’est, par le fait, qu’un torrent desséché
et encombré de rochers. Je ne sais vraiment pas comment
nos chevaux peuvent marcher, et pourtant, malgré quelques
chutes, nous arrivons sans avoir éprouvé de trop graves
avaries,
Nous rencontrons en route des caravanes de chevaux
96 VOYAGE AUX PHILIPPINES
porteurs de petits tonneaux remplis d'huile de coco. Us ont
l'air de véritables chèvres : petits de taille, ils sautent d'un
rocher sur l’autre, tout en arrachant un brin d’herbe par-ci
par-là ; ils glissent, tombent, se relèvent d'eux-mêmes géné-
ralement. Quand la chute a été trop malheureuse, le con-
ducteur vient détacher les barils, et l’animal se relève, puis
se remet à brouter l'herbe pendant que son maitre le re-
charge. Ces vaillantes petites bêtes sont très mal entretenues.
pleines de blessures causées par le bât en bois sur lequel
on attache la charge, et très maigres.
Après avoir passé un petit cours d’eau encaissé entre deux
montagnes, nous nous trouvons en face d’une belle route el
dans la province de Tayabas. À 11 heures, nous sommes
arrivés. À Lughan, installation chez une Indienne, la signora
Vicenta, qui a pour spécialité de recevoir les étrangers et
de vendre des orchidées ; elle s'occupe aussi d'histoire natu-
relle, une collègue par conséquent.
Notre arrivée est bientôt signalée, el nous recevons une
invitation à diner de la part des officiers de la province el
du curé. Le diner a lieu au tribunal, lequel est très beau
et très confortable : il a trois ou quatre chambres séparées
el un grand salon commun. C’est le plus beau que j'aie
rencontré aux Philippines.
Le soir, pendant le diner, la musique vient nous jouer
quelques airs : nous sommes vraiment étonnés de son exécu-
lion; c’est, du reste, le Padre, un fort bon vivant et un
musicien en même temps, qui l’a formée ; il en est très fier,
et avec raison.
Petite ville fort remarquable, que Lugban. Elle est sur
le versant nord-est du Mahaijay, par 240 mètres d'altitude;
l'air y est frais ; l’eau coule en abondance dans toutes les
rues, et les Indiens y sont beaucoup plus travailleurs que
dans les autres parties de Luçon. Il est rare de les voir
passer la journée à leurs fenêtres ou assis dans les rues à
caresser leurs coqs; ici, tous travaillent ou font le com-
merce. Les femmes s'occupent tout le jour à faire des cha-
peaux ou des porte-cigarettes en leuri (espèce de palmier)
qui sont très recherchés.
Famille tagale.
LE MAHAUAY 99
Le curé me fait remarquer qu'il n'y a pas iei un stul
Chinois, que les Indiens font tout eux-mêmes, commerce et
cultures ; aussi est-ce une des meilleures cures de ces con-
trées : elle doit rapporter de 8 à 40 000 piastres par an.
Je vais voir un forgeron indien qui confectionne une
grille pour l’église ; il coule les ornements de la grille dans
des moules en bambou et les rattache au marteau sur les
barreaux ; le tout est fait proprement et avec assez de goût. Il
fait aussi des bolos ‘ ou couteaux de chasse qu'il incruste
d'or ou de cuivre, d’un dessin original. Je n’ai pas pu m'en
procurer, car il les vend très cher.
Les Indiens sont, comme les Chinois, très adroits pour
reproduire d’après un modèle, :et 1ls poussent le talent
d'imitation à l'extrême.
Nous allons voir aussi un peintre indigène, et j'achète
une de ses œuvres, une scène champêtre peinte sur une
plaque de fer-blanc provenant d’une caisse d'emballage.
Le lendemain, nouvelle attaque du Mahaïjay, et nouvel
échec : nous sommes battus honteusement. Le curé nous
console. « Dans deux mois, les pluies passées, le terrain
sera meilleur, dit-il, et je ferai tracer par mes Indiens un
sentier jusqu’au sommet. » Le bon Pare, comme disent les
indigènes, au lieu de Padre, a tenu parole, et, deux mois
après, M. Vidal a gravi la montagne, dont d’ailleurs plu-
sieurs Européens avaient déjà foulé le sommet.
Le 25, le curé nous invite à un grand déjeuner qu'il
donne à l’occasion d’une fête. Aux Philippines, les fêtes sont
très nombreuses, et il y en a à propos de tout et à propos
de rien, et monsieur le curé de quelque nouveau saint
charge toujours son prône. D'ailleurs, tout est prétexte à
réunion, diner et bal.
Le matin, un peu avant le déjeuner, nous allons visiter
l'église, très vaste et ornée d’un très grand nombre de
statues qui sont l’objet de la vénération des fidèles le jour
1. Le bolo est à la fois un couteau de chasse, un sabre
d’abatis, assez analogue au machette des Mexicains. Bolo et
machette sont indispensables pour se tailler une route dans la
forêt envahie de lianes. :
100 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de ‘la fête du saint qu'elles représentent. Presque toutes
sont en bois, faites par des artistes indigènes; les autres
sont en plâtre ou en pierre et de fabrication européenne.
Pendant les offices les hommes et les femmes sont séparés
par l’allée du milieu, qui, de chaque côté, possède un banc
où vient s'asseoir le monde officiel du pueblo.
C'est jour de fête, aussi chacun a revêtu son costume de
cérémonie, des souliers vernis, mais sans bas ni chaussettes
à de très rares exceptions près, un pantalon de drap noir ou
quelquefois de toile blanche, une chemise de toile ou de
piña, dont les pans écoûrtés passent par-dessus le pantalon,
et une petite veste de garçon de café.
La coiffure varie beaucoup : il y a vingt ou trente ans, les
gobernadorcillos portaient le chapeau haute forme, mais
maintenant celui-ci n’est plus de mode, et il est remplacé
par le petit chapeau rond. La coiffure ordinaire du pays est
le salakot ; les jours de fête, il est orné d’or ou d'argent et
d'un prix plus ou moins élevé selon les ornements qui le
décorent. On se sert aussi de chapeaux en paille de buri,
dont quelques-uns sont excessivement fins et se payent fort
cher.
Toutes les autorités se promènent une badine à la main :
le maire a un jonc à pomme d'or sur laquelle sont gravées
les armes d’Espagne; le bâton est un emblème 'd’autorité
chez les Espagnols.
Une course bien plus facile que l'ascension du Mahaijay,
c'est la visite à la cascade de Butocan, très célèbre aux Phi-
lippines, et, d'après moi, beaucoup trop vantée au préjudice
d'autres accidents de la nature, plus beaux et plus rares,
dont l'archipel abonde. La chute est formée par une petite
rivière dont le cours est coupé tout d’un coup par un pré-
cipice d'environ 60 mètres de profondeur, encaissé entre
deux hautes montagnes; les eaux tombent en une seule
nappe et vont se briser avec bruit au fond du précipice.
Un autre jour je fis une excursion à Sampaloc, dans la
direction de la Contracosta, en compagnie de mon hôtesse
la señora Vicenta, laquelle portait le costume équestre du
pays : il ne diffère du costume ordinaire que par le petit
LE MAHAÏAY 401
chapeau ovale dont l'écuyère est coiffée. Les femmes ici
montent aussi bien à califourchon qu'en amazone; elles
mettent les jambes aussi bien à gauche qu'à droite ; elles
se tiennent aussi assises sur la selle, les jambes croisées sur
le cou du cheval.
Affreuse était la route et mon coursier s’abattait de temps
en temps ; mais 1l était si petit, si petit que, lui par terre,
Je me trouvais debout, sans accident, avec la bête entre les
jambes.
Le culmen de la route est à #00 mètres ou un peu
plus d'altitude, sur le faite entre le bassin du lac de Bay et
le versant de la mer Orientale. Nous y arrivons tant bien
que mal et descendons Lx jusqu’à Sampaloe, dont la hau-
teur au-dessus des océan$ n’est que de 27 mètres, dans une
vallée très belle où viennent se réunir les torrents qui for-
ment le rio Mapon, dont l’embouchure est près de Mauban.
Mes chasses furent loin d’être fructueuses à Sampaloe, et
je reviens à Lugban, sans pousser jusqu’à Mauban, aïnsi
que je l'avais projeté d'abord.
Cependant, dans les environs de Lugban, les mollusques
terrestres sont plus nombreux et plus variés que dans les
parties de l’île de Lucon que j'ai déjà visitées ; il y a, entre
autres espèces, une grande hélix, qui, au dire des habi-
lants, siffle très fort. Un soir, à Lugban, j'ai entendu siffler
dans le jardin du tribunal, mais je n’ai pu savoir si ce
sifflement devait être attribué audit mollusque ou si quelque
gamin s’amusait de cette façon.
Rentrant un jour de la chasse par un temps de pluie, je
marchais en avant, suivi de mon boy; j'étais pieds nus, ne
faisant aucun bruit sur la terre détrempée, quand, à un
appel de mon homme, je m'arrête. Il me montra alors, à
environ ? mètres de moi, un dagum-palay, serpent des
rizières très dangereux, qui, dressé sur la route, était à la
chasse des grenouilles.
Prenant une baguette, j'en donnai un coup léger à
l’animal, et, le prenant par le cou, je me retournai pour le
passer à mon chasseur, qui s'était sauvé en toute hâte et
de loin me criait de jeter cette vilaine bête; je lui intimai
102 VOYAGE AUX PHILIPPINES
l'ordre de me suivre, et, ayant fendu la baguette qui
m'avait servi à le frapper, je pinçai le cou du reptile, qui
s’enroula autour du bâton, ce qui me permit de le porter
sans aucun risque jusqu’à mon flacon d'alcool. Tout le
monde, en me voyant, de se sauver ou de me suivre de loin.
se demandant ce que j'allais faire de l'animal. Samy ayant
expliqué aux curieux que la bête était renfermée dans une
bouteille, ce fut à qui envahirait ma case pour voir ce pri-
sonnier d’un nouveau genre. Ennuyé de ce voisinage, je
donnai tout d’un coup l’ordre à Samy de retirer le bou-
chon; sur ce, mes gens, pris de peur, de s'enfuir au plus
vite par toutes les issues. Alors on me laissa tranquille.
Je quittais Lugban le 11 mai, pour continuer mes
chasses, en contournant le groupe de montagnes qui do-
mine le Mahaijay, et j'arrivais à 40 heures du matin à
Tayabas, fort beau pays « à taille de guêpe » qui est
comme un isthme de Panama entre un golfe de la mer de
l'Est et la mer du Midi. C'était la ville la plus considé-
rable de ces régions; mais, 1] y a quatre ou cinq ans, un
incendie a tout anéanti, à l'exception de l’église en pierres ;
on commence à rebâtir les maisons, et, en attendant, les
habitants sont campés provisoirement. Aux Philippines, le
provisoire, c'est le définitif.
Le gobernadorcillo m'offrit l'hospitalité, me retint de force,
et, après un déjeuner fort gai, je poursuivis au sud-ouest
vers Sariaya, par une route peu sûre naguère, et infestée
de voleurs.
Au sortir de la ville, nous traversons sur un pont de
pierre un cours d’eau assez large, encombré de rochers
contre lesquels l’eau se précipite en bouillonnant. La route,
bien entretenue, est bordée de ci de là de fermes placées
parfois dans des sites très pittoresques.
Avant d'arriver à Sariaya, nous rencontrons un poste de
cuadrilleros, veilleurs de nuit ; près de la porte est pendu
un trône d'arbre creusé qui sert de cloche d'alarme, et, dans
l'intérieur, nous voyons une forte planche percée de trous, un
vaste carcan destiné à conserver les suspects en attendant
que la justice les réclame.
LE MAHAÏAY 103
Le peu de succès de mes dernières expéditions comme
naturaliste m'était on ne peut plus désagréable, un véritable
marasme zoologique! Je ne voulais pas rentrer bredouille à
Manille.
_ Je choisis alors pour centre d’excursions de chasse le
pueblo de Sariaya, situé à petite distance de la mer du Sud,
au versant méridional du Mahaijay.
J'arrivai le 11 mai, à 5 heures du soir, et, comme il n’y
avait pas de tribunal pour m'installer provisoirement, je
devins l'hôte momentané du gobernadorcillo, qui mit gra-
cieusement à ma disposition l’une des chambres de sa
maison.
Sariaya devant être mon quartier général, j'y louai
une case à raison de 1 fr. 25 par jour, et, dès le premier
soir, j'eus la bonne fortune d'assister de mon balcon à un
commencement de représentation. C'était une gracieuseté
faite au pueblo par un riche particulier. Quand je dis
commencement de la pièce, cela nécessite une explica-
tion. Comme durée, une pièce aux Philippines dure sou-
vent trois jours et trois nuits. Celle-ci dura trois nuits
pleines. Le théâtre, tout de circonstance, sur la grande
place, est en bambous ; ni rampe, ni coulisses; seulement
deux portes au fond. |
Le directorcillo de Sariaya a l’obligeance de me traduire
la pièce, qui est jouée en tagal. Acteurs, actrices sont pris
parmi les jeunes gens du village. Le principal rôle de femme
est très recherché : il est rare que celle qui le remplit ne
trouve pas à se marier aussitôt la fête terminée; c'est du
moins ce que me dit mon traducteur.
Voici le sujet de la pièce. Une jeune vierge africaine est
aimée de deux princes, l’un bon, l’autre mauvais. Chacun
d'eux a son serviteur amoureux de la suivante, et, après
chaque scène entre les maîtres, scène identique entre les
valets qui font le rôle de comiques.
Les artistes sont couverts de baudriers d’or, et les
costumes, ornés de plumes et de paillettes, sont d’un
rouge écarlate. Je ne dirai pas : le rideau se lève, puisqu'il
n'y en a pas, mais la musique joue une marche, et, par
404 VOYAGE AUX PHILIPPINES
les deux portes du fond, s'avancent, à la queue leu-leu,
emboîtant le pas, les femmes d'abord, les hommes ensuite ;
arrivés à la rampe, ils font demi-tour et s'en retournent
en silence, du même pas cadencé. Puis vient le régis-
seur, qui déclame en vers l'analyse de la pièce. Il dit
tout sur le même ton, sans aucune nuance, sans rien
scander, la colère, la joie, la douleur. I] porte un habit
noir, et, à l'encontre de la mode philippinienne, sa che-
mise esl rentrée dans le pantalon, ce qui amuse énormé-
ment l'auditoire.
Après la sortie du régisseur, les deux premiers rôles
s’avancent, toujours du même pas cadencé, et, tournant sur
leurs talons, vont s'asseoir en face l’un de l’autre.
Le prince fait sa cour à la princesse, qui se lève chaque
fois qu’elle répond à son adorateur, puis se rassied ; alors
se lève le prince à son tour, d’un mouvement automatique.
Même scène a lieu entre la princesse et le mauvais prince,
puis entre messieurs les comiques.
De discours en discours, à la fin des fins, les princes
meltent flamberge au vent; les valets vont, eux aussi, « se
prendre au poil », mais, après réflexion, ils font battre leurs
coqs à leur place : le vaincu sera celui dont le coq aura suc-
combé. La princesse réconcilie les deux princes et meurt.
Pendant la représentation la fanfare du pueblo joue tous
les airs de son répertoire avec un réel entrain.
7 7 Le 42 mai, mon installation dans la case indigène que
j'avais louée était faite, el je prenais mes dispositions pour
la chasse. J'avais bon espoir, car depuis Mahaïjay on me
vante sans cesse les régions qui entourent Sariaya comme
d'excellents terrains de chasse. Je suis plus heureux qu'à
Sampaloc et qu’à Lugban, mais ce n’est pas encore l’Eldo-
rado du collectionneur naturaliste. Peut-être aussi mes
chasseurs ont-ils peur des bandits qui fréquentent ces pa-
rages. La contrée regorge de bestiaux que les voleurs déro-
bent, marquent et contremarquent, puis vont vendre à
Manille, la distance entre cette partie de Luçon et la capi-
tale étant facile à franchir.
C’est principalement entre Sariaya et Tiaon que les bestiaux
LE MAHALAY 105
sonf nombreux, el c'est là que les voleurs, chassés des pro-
vinces voisines. se sont rabattus.
Pour obvier aux réclamations sans cesse renouvelées des
propriétaires de bestiaux volés, l'administration a publié un
arrêté qui enjoint à tout Indien conduisant des bestiaux d’être
porteur d'un certificat d’origine; mais les voleurs ne manquent
pas de complices, qui leur permettront d’éluder l'arrêté.
Quand ils rencontrent quelque Indien bon à dévaliser,
ils s'empressent de le débarrasser de tout ce qu’il porte.
Il est très rare que les voleurs s’attaquent à un Européen,
par crainte soit de ses armes, soit des conséquences. I] faut
dire aussi qu'à l'exception de quelques naturalistes égarés
dans ces régions, il n’y a guère d’autres Européens que le
curé, les officiers de la guardia civil et des carabineros.
À peine installé, j’eus la visite du directorcillo, qui parle
trés bien l'espagnol et est en même temps l'individu le
plus lettré de la localité.
I me demanda de lui expliquer ce qu’est la France, si
c'est loin de l'Espagne et si l’on peut y aller par terre.
Je lui fis sur le plancher un tracé de l’ancien monde, et
je tâchai de lui faire comprendre la place qu'occupe chaque
nation en Europe. Il fut très étonné, et peut-être ne me
crut-il pas quand il vit que la France était si voisine de
l'Espagne, et surtout quand je lui expliquai que de la
Chine on pouvait aller par terre en Europe. Il avait la
ferme croyance que toutes les nations se trouvent sur des
iles plus ou moins grandes.
Le nouveau gouverneur a renouvelé l’ordre de ne choisir,
parmi les candidats à l’emploi de maire, que celui qui sait
le castillan ; assez rares sont les Indiens, en dehors de
Manille, sachant d'autre idiome que le leur; non pas qu'ils
ne soient pas aptes à apprendre, ils ont, au contraire, beau-
coup de facilité pour les langues ; mais les écoles étant sous
la haute direction des curés, ces messieurs, pour des ral-
sons que je n'ai pas à approfondir, mais aisées à com-
prendre, ne veulent pas que les Indiens parlent d’autre
langage que le leur.
Plus tard, au cours d’une excursion, j'ai entendu un curé
106 VOYAGE AUX PHILIPPINES
interpeller vivement un gobernadorcillo qui nous disait
bonjour en espagnol, et lui dire : « Espèce d'animal, parle
donc das la langue. » Le plus souvent, les indigènes, ne
sachant pas l'espagnol, ont constamment besoin du curé
. pour défendre leurs intérêts auprès des autorités; de là
vient, en grande partie, l'influence du clergé aux Philip-
| pines, influence qui commence cependant à décroitre, les
Indiens cherchant de plus en plus à s’instruire.
Comme entomologiste, j'eus quelque succès et mis la
main sur quelques centaines d'insectes intéressants. À ce
propos, je note un fait assez comique.
Un jour, je descendais de la forêt, vers 11 heures du
matin, rentrant de la chasse un peu fatigué ; le fusil sur
l'épaule, et le soleil tombant d’aplomb sur ma tête, j'aperçus
un superbe papillon. Prenant mon filet des mains d’un de
mes hommes, je m'avance avec précaution et je manque
mon lépidoptère. En même temps, je reçois de partout de
l'eau sur la figure. Je cherche d’où vient cette averse. Rien.
Second coup de filet, pluie fine qui m'’arrose le visage.
Troisième coup de filet, nouvelle averse, dégouttant des
branches des arbres. C’étaient des cigales, qui, à chacun de
mes mouvements, me lançaient par l'anus cette pluie mi-
nuscule. Je m'amusai quelque temps à ce jeu, qui se ter-
mina par l” « intégration » de quelques-unes de ces cigales
en un flacon d'alcool.
Le 18 mai, suivi de mes chasseurs, je pars en course jus-
qu’à la plage de la mer du Sud, vers l'embouchure du rio
de Canga, qui se jette dans une grande baie limite sud de la
province de Tayabas. La route court directement au sud à
travers des champs cultivés et des forêts de goyaviers odo-
rants et en pleine période de maturité à cette époque de
l’année.
On m'a bien recommandé d’avoir l'œil aux éoulisins
(brigands) ; je ne négligerai pas cet avertissement, mais je
ne rencontre pendant mon trajet que quelques Indiens, qui
n'ont pas l’air plus féroce que les autres, et dont les cases
bordent la route. Je ne nie pas qu'ils ne soient un peu
voleurs à l'occasion, mais rien ne le prouve, et tous, en
LE MAHAUAY 107
passant, me disent fort poliment : Magandan aräopo (bon-
jour, maître).
La partie de la baie où je me trouve est sablonneuse ; on
y rencontre très peu de mollusques, mais en revanche on
y pêche de très beaux poissons. Une partie est consommée
sur place à l’élat frais; le reste est séché et conservé pour
l'usage local ou expédié à Manille et dans l’intérieur.
Durant cette excursion, j'ai pu observer le manège d’un
petit oiseau qui poursuivait un corbeau, lequel paraissait
assez ennuyé de ce voisinage, mais ne se défendait pas. Get
oiseau a le vol gracieux comme l’hirondelle, avec laquelle,
à distance, on pourrait le confondre : il vit aux dépens du
corbeau ; que celui-ci poursuive une proie, qu'il soit en trait
de la dévorer, le petit tyran voleur survient et s'empare de
la proie sans que le corbeau fasse la moindre résistance.
Le 20 mai, je rentre à Sariaya ; je rassemble ce que j'ai
réuni de collections dans mes dernières excursions et je
pars le 24 mai, toujours à la recherche du pays de mes rêves,
là où, comme les Indiens me le disaient, je tuerais plus d’oi-
seaux que je ne voudrais.
Je me dirige vers l’ouest et, par le nouveau pueblo de
Candelaria, j'arrive à de vastes plaines pierreuses, légère-
ment inclinées vers la mer. Les pluies fréquentes conser-
vent l'humidité du sol, sur lequel poussent des goyaviers
et, de ci de là, quelques touffes d’une plante très goûtée par
les animaux. |
Des troupeaux fort nombreux de bœufs et de chevaux
vivent en pleine liberté; chaque année on pratique une
traque pour marquer les jeunes, et on opère de la même
façon quand il s’agit de prendre les animaux destinés à la
vente. Des cavaliers armés du lazzo entourent le troupeau.
et, avec l’aide de chiens dressés à cet exercice, on le pousse
vers un cCorral, vaste enceinte dont on ferme aussitôt les
portes. Après avoir fait le choix des animaux qu'on veut
garder, ou quand on a marqué les jeunes, on ouvre les
portes du corral et les animaux retournent à la file vers les
pâturages très abondants sur le versant sud des contreforts
du Mahaïjav.
408 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Je m’arrêle pour déjeuner au tribunal de Candelaria. Le
gobernadorcillo me demande si je veux lui vendre de la
poudre, parce que sa situation est assez difficile, qu'il a
de nombreux ennemis, que, dans le pays, il ne peut se
procurer ce produit, et que monsieur l’alcade ne le voit pas
de fort bon œil. Il est vrai que l’alcade n’a pas tous les torts
en lui refusant ce produit, car les gens de l'endroit sont
d'anciens toulisins ramenés à de meilleurs sentiments,
mais depuis fort peu de temps. Je lui réponds que je ne
vends rien, mais que je veux bien lui donner quelques
charges de poudre, à la condition qu'il ne s’en servira que
contre les brigands.
Après déjeuner, je continue ma route en remontant au
nord-ouest jusqu’à Tiaon. L'aspect du pays change à me-
sure que j'avance; le terrain est plus ferme et plus boisé ;
on traverse encore, comme entre Sariaya et Candelaria, des
rivières actuellement à sec, qui, dans la saison des pluies,
courent sur les pentes des montagnes, roulant avec leurs
eaux lorrentueuses des masses énormes de roches et de
galets.
À 4 heures du soir nous arrivons à Tiapn, et nous y pas-
sons la nuit.
C'est encore la maison du gobernadorcillo qui, comme à
Sariaya, sert de tribunal et de refuge à toute la marmaille
du pays.
Tiaon possède une église et un couvent bâtis en pierre el
recouverts en tuiles, mais en très mauvais élat ; il y a aussi
un cuartel de guardia civil, commandé par un teniente
(lieutenant). |
Le 25 mai au matin, par une route ombragée de grands
arbres et bordée de plantations de café, j'arrive en une
chevauchée à Dolorëès, le vrai paradis du naturaliste, assuré
qu'il est de ne jamais revenir bredouille.
J'y loue une maison, je m'y installe au plus vite,
et je tente avec le curé l'ascension du San-Cristobal, le
4: juin 1880.
À 4 heures du matin nous partons, le curé, le ca-
poral de la guardia civil, quelques porteurs, un guide et
LE MAHAÏAY 409
moi; au lever du soleil, nous entrons sous bois, puis, la
forêt qui entoure le pied de la montagne une fois franchie,
nous arrivons à la région du cogon, doni les feuilles raides
nous tranchent les mains et la figure. En passant sur une
crête de 1 mètre à peine de largeur, et où la chute serait
au moins de 200 à 250 mètres, tandis que je regarde autour
de moi, afin de voir si je n’apercevrais pas quelque gibier,
je fais un faux pas et je dégringole ; heureusement, l’épais-
seur du cogon me permet de me raccrocher en route : sans
quoi, plus de chasses, et surtout plus de chasseur !
A 8 heures, le soleil nous importune déjà; la pente esl
rude, nous nous cramponnons au cogon, et, à 44 h. 40, on
arrive aux fameux lacs du San-Cristobal : trois mares,
purement et simplement ; encore deux sont-elles desséchées ;
la troisième, mieux abritée du soleil, n’a pas deux pieds
d’extrême profondeur. Hourrah pour les trois lacs, anciens
cratères du volcan San-Cristobal! L’altitude du lieu est de
4072 mètres au-dessus de Dolorès, de 1216 au-dessus du
niveau de la mer.
Il est décidé que je ne pourrai faire une ascension durant
mon voyage sans subir quelque solide averse. Au moment où
nous arrivons au cratère, une pluie diluvienne vient nous
transpercer, et je n'ai que le temps de quitter mes vête-
ments et de les rouler dans mon caoutchouc pour les con-
server secs.
Des sentiers tracés par les sangliers, montée presque à
pic, nous conduisent au plateau supérieur de la montagne.
Le cogon y a bien 3 mètres de haut et les brins en sont
gros comme le doigl; pour pouvoir regarder l'horizon, nous
sommes obligés de l’incliner et de grimper dessus. Nous
jouissons alors d'une vue superbe. Seule, la partie est, où
se trouve Lugban, nous est cachée par le pic de Mahaïjay ;
mais au nord-ouest nous découvrons en grande partie la
nappe du lac de Bay; en nous tournant un peu plus à
l’ouest, nous apercevons Manille et Cavite, le port militaire
des Philippines et leur grand arsenal maritime; au sud-
sud-ouest étincelle le lac de Bombon, au milieu duquel se
dresse le Taal, l’un des volcans de Luçon encore en acli-
410 VOYAGE AUX PHILIPPINES
vilé. Au sud et au sud-ouest, c’est la mer, avec les iles de
: Mindoro et de Marinduque. Plus près de nous, vers Dolorès
et San-Pablo, brillent sept petits lacs qui, sans doute, furent
aussi des cratères. Le San-Cristobal a 1554 mètres d’élé-
vation.
Nous redescendons par une crête à pic, et, en dix minutes,
nous arrivons au plateau où le campement a été établi pour
passer la nuit. Nous nous couchons, les trois castillas sur
la seule herbe qu'il y ait, et les hommes un peu partout,
sans feu, car il a été impossible de nous procurer du bois
sec pour l’alimenter.
Le lendemain, dès l’aube, naus descendimes par le che-
min le plus court; ce fut une dégringolade qui dura deux
heures. Enfin, nous arrivèmes à la lisière du bois, tout en
sang, déchirés que nous étions par les herbes ; nous atten-
dimes nos chevaux en déjeunant, et nous retournâmes
ensuite à Dolorès.
Un de mes amis, un Espagnol des Philippines, me rendit
facile, agréable, le séjour de Dolorès. M. Guivelondo est un
homme fort instruit, parlant également bien l'allemand,
l'anglais, le français qu’il a appris à Angoulême. Il a créé
une plantation de café très vaste et de tout point magnifique ;
elle donne des récoltes abondantes et un des meilleurs
grains de tout l'archipel. Il serait parfaitement heureux
sans l’animosité qu’on a, dans ces beaux pays, pour tout
nouveau venu.
Avec lui je chassai le tabun, avec lui je cherchai des nids
d’hirondelles, avec lui je visitai le mont du Calvaire, la fon-
taine du Jourdain, le Purgatoire, etc., noms assez inattendus
sur une carte des Philippines!
Le tabun est un gallinacé. Ces oiseaux, de mœurs très
particulières, vivent par couple, toujours isolés, mâle et
femelle ; dans les petites îles, on rencontre leurs œufs enfouis
dans le sable de la plage, à une très grande profondeur; ici,
dans les montagnes, ils les déposent entre les racines d’un
gros arbre mort, toujours sur un point culminant du pays.
Les œufs que nous découvrimes étaient enterrés entre un
mètre et un mètre et demi sous le sol. Il nous fut impos-
LE NAHAÏAY 411
sible de rencontrer ce jour-là un seul de ces oiseaux. Nous
avions fait tout pour les effrayer, ils avaient disparu.
Un de mes chasseurs, indigène de Dolorès, nous avait fait
découvrir le nid des tabuns au pied des grands arbres ; pour
me procurer des spécimens de ces oiseaux, je dus m’adresser
à un autre Indien, qui passe sa vie dans les forêts, sans
cesse en chasse avec ses chiens, aussi maigres que lui. Il est,
malgré son genre de vie isolée, très gai. Il rompt quelquefois
avec ses habitudes de sauvagerie pour venir faire de courtes
apparitions au village, où il se remet de ses fatigues et re-
nouvelle sa provision de riz. Ïl a pu me fournir un mâle et
une femelle de tabun.
Quelques jours plus tard, le 45 juin, Guivelondo me con-
duit à l’est de San-Cristobal, dans un massif calcaire creusé
de nombreuses grottes et excavations dans lesquelles abon-
dent les nids d'hirondelles. Les salanganes auxquelles on
ravit les nids si goûtés des Chinois se tiennent dans les
trous les plus étroits; nos hommes quittent jusqu’à leur
pantalon pour pouvoir y passer, et encore sont-ils forcés de se
lordre comme des serpents. Ces nids sont accrochés aux pa-
rois des grottes ; quelques-uns sont très blancs, d’autres mé-
langés avec des herbes et du cabo-negro (filament provenant
d’un palmier). Quand ils sont blancs, ils se vendent aux Chi- .
nois de Manille jusqu’à 60 piastres (300 francs) les 22 onces.
Mais le moment n’est pas favorable pour faire une récolte un
peu convenable, et je ne puis avoir que deux ou trois nids.
Après la chasse nous allons visiter la montagne, qui
possède une véritable histoire. Dans cette montagne, cer-
taines localités doivent leurs noms à un Indien du siècle
dernier, le mont du Calvaire, la fontaine du Jourdain, le
Purgatoire, etc., etc. Noms significatifs.
Elle servit de refuge, au siècle dernier, à un nommé
Apolinario, espèce de prophète ou plutôt d'illuminé qui
voulut fonder une religion.
Apolinario, élevé au séminaire de Manille, était destiné à
être curé ou vicaire dans un village de l’intérieur. Un beau
jour, chassé pour sa mauvaise conduite, il prit son parli en
brave et se dirigea vers son village.
419 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Bientôt après, 1l se retira dans la montagne, annonca
aux indigènes que les Espagnols avaient un pape blanc,
mais que lui était pape et prophète des Indiens. Il imagina
une religion dont les rites du catholicisme étaient la base.
Elle s’étendit comme une traînée de poudre dans cette
partie de Lucon, car le bon Apolinario, qu'entourait une
bande aussi nombreuse que peu choisie, faisait succéder
miracle à miracle. Après quelque temps, son influence
grandissant toujours, les méfaits des bandits qui l’entou-
raient se multipliant, la sécurité du pays élant compromise,
il fallut prendre les armes contre lui; peu à peu réduit
dans ses forces, un beau jour 1l fut tué, mais les Indiens
croient qu'il n’est pas mort, et qu’à son heure 1l reviendra.
Les lieux qu'il a sanctifiés sont toujours, bien qu’en
cachette, très fréquentés. On y amène des malades, souvent
de fort loin, pour se baigner dans l’eau du Jourdain ou aux
sources miraculeuses, qui guérissent tous ceux qui ont la foi.
Une de ces sources est assez difficile à atteindre ; pour y
arriver, 1l faut se laisser glisser sur le dos entre les rochers.
La fontaine du Jourdain est bien l’un des plus beaux sites
que j'aie vus de ma vie; elle sort du milieu d’une touffe de
fougères plaquées contre la montagne à pic. On venait d’y
découvrir le cadavre d’une femme venue de Mahaïjay, par
les montagnes, pour y chercher la guérison, et qui, en effet,
y avait trouvé le terme de ses maux.
L'eau de la fontaine du Jourdain se déverse dans une
rivière encaissée entre deux montagnes couvertes de forêts,
parmi lesquelles quelques roches couvertes de mousse vien-
nent mêler leurs tons sombres aux vives couleurs des arbres
et des plantes qui tachent le sol de toutes parts.
Le Purgaloire, grotte immense dans le mont du Cal-
vaire, servit longtemps de refuge au prophète et à ses dis-
ciples.
Tous ces lieux sont encore l’objet de la vénération des
indigènes, qui s’y réunissent encore en cachette.
NH n'y a pas longtemps, le curé de Dolorès ayant appris,
probablement par la vente extra-abondante qu’il . avait
faite de cierges bénits, qu’il allait y avoir une grande
LE MAHAÏUAY 113
réunion dans la montagne, avertit la guardia civil ; au jour
dit, les gendarmes tombèrent au milieu des fidèles, qui
s'enfuirent en abandonnant tous leurs cierges, lesquels fu-
rent ramassés par les soldats; le soir, tout le village était
éclairé avec les bougies de cire fichées en terre le long de
la route.
L’Indien chez lequel j'ai loué une chambre est éleveur
el dresseur de coqs de combat. Chaque enq a sa cage spé-
Indiens et leurs coqs de combat.
ciale ; il est, chaque malin, lavé et caressé par son maître,
à tour de rôle. Le Tagal aime son coq par-dessus tout ; il le
porte partout avec lui, le flatte sans cesse, lui parle en lui
lissant les plumes jusqu'au jour où il le fait tuer par un
autre. Si un village brûle, les Indiens commencent par
sauver leurs coqs et s'occupent ensuite des femmes et des
enfants, s'il en est encore temps. La bête colérique paye
assez cher cel avantage; si elle es choyée, elle est aussi
constamment attachée par une patte et regarde avec fureur
8
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414 = VOYAGE AUX PBILIPPINES
ses pareils coqueler avec les poules, dont la compagnie lui
est à jamais interdite.
Le jour où l’on donne une gallera est un grand jour de
fète; même il n'y a pas de bonne fête sans gallera. On se
réunil autour de l'enceinte. Il faut payer pour entrer, car
les galleras sont chose de gouvernement, et c’est l'autorité
qui désigne le juge chargé de prononcer en premier et en
dernier ressort sur les cas douteux. Les combats de coqs
sont l'occasion de paris tout comme les courses de chevaux
chez nous. Quand les paris sont réglés des deux parts, on
altache à la patte droite de chaque combattant un éperon
d'acier fait avec une lame mince légèrement recourbée. Les
propriétaires tiennent chacun leur animal, l’un devant
l'autre. Pour les exciter, chacun cache avec la main la tête
de son coy et le présente à l’adversaire, qui lui donne un
coup de bec et lui arrache une plume du eou.
Bientôt l'ire des deux empennés ne connaît plus de
bornes. Chaque Indien retire le fourreau qui recouvre
l'éperon et, d’un air de défi, le jette aux pieds de son
adversaire; on lâche les cogs, qui se précipitent. À chaque
passe, le public pousse des cris d'enthousiasme pour son
champion préféré. Quand le vaincu s'enfuit ou succombe,
ce ne sont plus des cris, mais des hurlements.
Mes chasses furent très belles dans le pays de Dolorès :
nulle part il n’y a aulant d'oiseaux dans les Philippines, et
chaque jour j'ajoutai quelque espèce nouvelle à mes col-
lections. J'étais pour cela admirablement secondé par
l’un de mes chasseurs, esclave, ou presque l'esclave,
d'un des principaux propriétaires du pays. Je n'ai pas
besoin de dire que l'esclavage est rigoureusement prohibé
par le gouvernement espagnol, mais il n’en exisie pas
moins sous une forme déguisée, au vu el au su de tout le -
monde.
Un indigène emprunte-t-il quelques piastres à un pro-
priétaire indien ou métis, 1l lui laisse, comme gage, son fils
ou sa fille : l'enfant doit travailler jusqu'à ce que la somme
soit remboursée : 1l va de soi qu'elle ne l’est presque
jamais, el, si elle l’est, c'est l’exceplion, Le maitre profite
LE MAHAUAY 445
du travail el ne doit à l'esclave que la nourriture, l'habil-
lement et le tabac; s’il va travailler chez les voisins, le
salaire appartient au maïtre; du reste, tout cela se passe
en famille.
Les individus laissés ainsi en gage font partie de la
maison ; ils sont souvent très jeunes et élevés avec les
enfants du maitre, un peu plus jeunes qu'eux, auxquels ils
sont spécialement attachés et qu'ils ne quittent plus.
Un autre genre d’esclavage, celui-là volontaire, est celui
du jeune homme qui veut se marier. Dans beaucoup d’eu-
droits, il est tenu de travailler pendant deux ou trois ans
comme un simple domestique dans la maison du père de
sa fiancée; pendant ce temps, il est nourri, mais ne prend
jamais place à la même table que la jeune fille ; il va se
promener partout avec elle et a l’avantage de dormir sous le
même toit que sa bien-aimée, quelquefois même assez près.
Quand l’amoureux a terminé son stage, il doit, avant Ja
cérémonie du mariage, bâtir une maison, puis faire les
achats indispensables. À sa charge sont aussi les dépenses
occasionnées par le mariage religieux.
Mais tout ne se termine pas toujours aussi régulièrement
qu'on pourrait le croire. Quelques pères de famille cher-
chent parfois une mauvaise querelle à leur futur gendre
au moment où il a fini son stage, et, à sa place, admettent
un nouveau soupirant, qui travaille pour ce père peu scru-
puleux. Dans ce cas, la case bâtie par le malheureux évincé
lui reste comme fiche de consolation.
Il y a encore, aux Philippines, nombre de malheureux
vendus comme esclaves, particulièrement des enfants, soit
qu'ils aient été enlevés à leur famille, soit que celle-ci les
ait vendus à un autre individu qui les revend.
Un dimanche matin, à Manille , j'étais à table chez
M. Warlomont, lorsque Samy vint mie dire :
« Monsieur, il y a des hommes qui viennent vendre ün
petit Negrito. ,
Comme j'avais déjà acheté des squeleles de Negritos et
que plusieurs individus s’étätent engagés à m'en rapporter
d’autres, je dis à Samy :
416 VOYAGE AUX PHILIPPINES
« Vois s'il est complet, et, s’il n’a rien de cassé, après
déjeuner je le verrai.
— Mais, monsieur, me répond Samy, 1l est entier; c’est
_un tout jeune, il a à peine quatre ans.
— Cela ne fait rien, regarde si la tête n'est pas cassée.
— Mais, monsieur, il n’a rien de cassé, puisqu'il est
vivant.
— Comment, vivant ?
— Oui, monsieur.
— Et ils veulent le vendre?
— Oui, monsieur. »
Samy appelle les Indiens, qui arrivent à deux, conduisant
un enfant de quatre ans à peine.
Par curiosité, je fis semblant de vouluir l’acheter, et de-
mandai combien ils en voulaient. « 40 piastres (200 francs) »,
me dirent-ils. Je marchandai, et, par mes questions, je
m'efforçai de savoir d’où venait ce petit malheureux et com-
nent se l’étaient procuré les deux vendeurs. Mais, en gens
prudents, ils dirent qu’il venait de Bataan, de l'endroit où
j'ai récolté une grande partie de mes squelettes de Negritos.
Je les congédiai en les engageant à faire donner à téter à
l'enfant, leur disant que, lorsqu'il serait plus grand et mor!l,
ils pourraient m'en apporter le squelette. Il n'y a pas à
craindre qu’ils fassent ici comme le Malais de la presqu'ile
de Malacca.
Dans les environs de Dolorès se trouve un petit lac, aux
bords à pic et très profond; auprès, une source sulfureuse
sourd de dessous un rocher formant grotte. On pouvait
naguère y pénétrer à la nage, mais un éboulement occa-
sionné pat un tremblement de terre a presque entièrement
obstrué l’orifice.
Il y a environ huit mois, un Indien avait tué par jalousie
amoureuse un camarade, et, profitant de la circonstance,
après l'avoir dépouillé de ce qu'il possédait, il s'était dé-
barrassé du cadavre en le précipitant dans le lac, se croyant
assuré de l'impunité, la profondeur en étant regardée
comme insondable. À son retour au village, on lui demanda
où était son ami; il répondit qu'il n’en savait rien. Cepen-
LE MAHAÏAY 417
dant, quelques indices firent penser à un crime, et quelques
traces amenèrent la police à faire des recherches sur les
bords du lac, sans que l’on pût retrouver le corps.
Mais le gobernadorcillo acheta au curé deux cierges bénits
qu'il fixa sur deux bouts de planche qu'il lança sur l’eau ;
on fit des prières, et les cierges allèrent s'arrêter au centre
du lac; on attacha alors plusieurs bambous ensemble, et,
en fouillant le fond, on parvint à retirer le cadavre. Devant
ce miracle, le coupable fit des aveux complets et fut con-
damné à mort. Je cherchai vainement à faire comprendre
au gobernadorcillo, qui me le demandait du reste, ce qui
s'était produit. Je lui fis remarquer la forme conique de la
cuvette du lac et le léger remous que l’on aperçoit au centre
quand le vent ne ride pas sa surface, remous qui devait
attirer aussi bien le cadavre que les chandelles au milieu du
lac; mais je dois avouer que je perdis mon temps et que le
miracle resta avéré. Le merveilleux a toujours plus de poids
sur les intelligences faibles et ignorantes que le raisonne-
ment et le fait observé.
Dolorès, petite bourgade de quelques cases, possède une
église et un couvent en bois. Le curé est très jeune et assez
désagréable pour ses voisins, mais 1l a fait tout ce qu'il a
pu pour m'être utile; il montrait parfois une fatuité par
trop grande, qui nous donna plusieurs fois l’occasion de
rire à ses dépens.
M. Guivelondo possède une bibliothèque très bien fournie
en auteurs espagnols, anglais, allemands et français; il
l'avait complaisamment mise à ma disposition. J'étais un
jour en train de lire une traduction française de Shake-
speare, quand arrive le curé.
« Que lisez-vous, me dit-11?
— Les œuvres de Shakespeare, » lui dis-je, et j'ajoute :
« un des meilleurs auteurs anglais. »
Sur ce, il prend un des volumes, se met à lire quelques
mots qui, par hasard, ressemblaient beaucoup à de l’espa-
gnol, et me dit :
« Telle chose veut dire telle chose?
— Oui », lui dis-je.
118 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Alors, prenant un air superbe : « Oh! voyez-vous, me
dit-il, j'ai appris l'anglais étant jeune ; je ne me le rappelle
pas assez pour le parler, mais, en le lisant, c’est autre
chose. » Et, posant le livre sur la table, il s’en alla enchanté,
croyant m'avoir persuadé qu’il connaissait l'anglais.
Depuis quelques années, la culture du café s’est déve-
loppée avec suceès à Dolorès et aux environs. La propriété
de M. Guivelondo s'est étendue peu à peu par des acquisi-
tions et elle forme aujourd'hui un vaste domaine facilement
exploitable.
Quelques gouverneurs ont cherché à propager cette cul-
ture et n'ont pas toujours réussi, parce que les indigènes
ne consomment pas de café et qu’il leur répugne toujours
le faire quelque chose de nouveau.
Les Indiens, n’usant pas de café, ignorent la manière de
le préparer. Un jour M. Guivelondo, se trouvant chez un
de ses travailleurs, demanda une tasse de café ; an bout de
quelque temps, on lui apporta une décoction qui, à sa
grande stupéfaction, ressemblait à de l’eau pure; ayant dit
à la femme de rettre plus de café, elle lui répondit qu’elle
en avait mis déjà beaucoup, mais qu’elle allait en ajouter
encore une poignée. Îl regarda alors ce que contenait le
récipient qui avait servi à faire la décoction ; les grains de
eafé étaient entiers et non torréfiés.
Les Indiens connaissent mieux le thé et en font leur
boisson ordinaire.
Ils cultivent aussi du riz de montagne et du riz de
rizière. Le premier est une espèce qui se passe d’eau et
vient très bien sur un terrain sec, tandis que l’autre doit
constamment baigner dans l’eau jusqu’à ce qu'il soit près
de sa maturité. |
Quand j’eus battu tout le pays, le moment vint de quitter
Dolorès, et, le 8 juillet 1880, je dis adieu à M. Guivelondo
et à son aimable famille.
Je repris le chemin du nord et repassai à San-Pablo,
dans la province de Batangas, à moitié détruit par les
flammes deux mois auparavant.
Le tribunal aurait été très beau, dit-on, mais il n'a
LE MAHAÏAY 4119
jamais été terminé. Depuis dix ans les murs sont cons-
truits ; mais, faute d’avoir trouvé l’argent nécessaire, on n’a
pu placer la toiture. Aussi de très beaux arbres ont poussé
dans l’intérieur des salles et même sur les murs.
Je dois signaler aussi, chose très rare, surtout en pro-
vince, la maison à deux étages d’un riche Indien, proprié-
taire d’une grande étendue de terrain qui ne lui a pas
coûté grands débours.
Le système usuraire est, dans ces pays, poussé très loin ;
il est très compliqué et difficile à expliquer. Un proprié- |
taire de rizières, n'ayant pas d'argent pour acheter la se-
mence, emprunte au premier venu, Indien ou métis, la
somme nécessaire qu'il remboursera en riz à la récolte :
prochaine. Si le riz vaut au moment de l'emprunt 5 pias-
tres le picul, par exemple, il devra rendre 6 piculs pour
un. Cela fait done un intérêt fort élevé. Mais comme le
riz subit toujours une baisse considérable au moment de
la récolte et ne vaut plus que 2 piastres 1/2 le picul,
l’Indien sera alors obligé de donner 12 piculs de r1z, puis-
qu’il en devait 6 à 5 piastres. Si le débiteur ne peut en
livrer que 8, il reste en devoir 4, qu’il payera l’année sui-
vante à raison de à piastres le picul, indépendamment de
l'intérêt; et tout s’accumule ainsi jusqu'à ce que le mal-
heureux soit obligé de vendre sa rizière pour rien à son
créancier, chez lequel on le voit ensuite travailler, car 1l
reste toujours son débiteur. C'est par une pratique sem-
blable que le propriétaire de la maison à deux étages esL
devenu fort riche.
Un curé m'a raconté qu'un jour deux hommes se présen-
tèrent devant lui. L'un avait prêté 4 piastres à l’autre,
deux ans auparavant, et la dette s'élevait alors à 60 pias-
tres, par le fait de la capitalisation à un taux très élevé des
intérêts el de leurs intérêts. Le curé se fit expliquer com-
ment 4 piastres avaient pu en produire 60 en deux ans.
Voici l'explication donnée :
« Je lui ai prêté 4 piastres et il devait m'en rendre 5 au
bout de deux mois; ilne me les a pas rendues au terme
fixé, et comme, à cette époque, j'aurais acheté du riz à
= — =,
——
-
120 VOYAGE AUX PHILIPPINES
3 piastres le picul que j'aurais pu vendre le double, c'est
donc 40 piastres qu'il me doit et avec ces piastres j'aurais
pu acheter... » Le curé l'arrêta et lui dit : « C’est très
bien, tu as raison; mais toi-même, tu me dois 10 piastres
depuis plus d'un an, et, en comptant comme toi, j'aurais
pu gagner 1000 piastres, que tu vas me payer. » L'Indien
créancier de se récrier aussitôt et de dire au curé : « Toi,
tu es un Castilla, un Padre, et tu ne dois pas compter
comme nous. »
Pour ces indigènes il y a, on le voit, deux manières de
compter suivant que l’on est de race blanche ou indigène.
Les chevaux reposés, je pris au nord, du côté de
Calauan. La route n’est pas directe: en sortant de San-
Pablo, on descend d’abord une côte très raide, où ma car-
romata a été brisée par une belle nuit du mois dernier.
Calauan m'avait été recommandé par mon ami et col-
lègue, Gustave Baër, commerçant de Manille, qui s’est
toujours occupé d'histoire naturelle et même d’anthropo-
logie. C’est lui qui m'a offert le premier squelette de
Negrito que j'ai rapporté. Je ne fis pas en cet endroit la
récolte que je pouvais espérer, car les oiseaux, la saison
aidant, avaient émigré.
Ce village est au pied du Maquilin, antique volcan qui a
conservé des solfatares.
Nous sommes encore ici dans la province de la Laguna
aux riches eultures de riz et de canne à sucre. A l’époque
de la guerre de Sécession aux États-Unis, on y avait créé
une vaste plantation de coton, élevé des constructions des-
tinées à recevoir les machines et le matériel nécessaire
pour une pareille exploitation. Mais 1l n’en reste actuelle-
ment que des ruines. Cet échec a été à la fois la consé-
quence d’une direction insuffisamment réglée, d’une eul-
ture improductive, et des entraves mises par les lois et les
règlements à l'exploitation commerciale.
Le 14 juillet, je quitte Calauan pour un barrio. (fau-
bourg) de la ville de Bay, au bord de la Laguna. Cetle
ville a donné son nom au lac dont elle borde la rive méri-
dionale. Je m'installe dans la case d’un Tndien que son
LE MAHALAY 491
infirmité a fait appeler l’homme au bec-de-lièvre. C’est la
plus belle du bourg, et, comme celles de tous les indigènes
riches, elle est bâtie en planches. Les volets des fenêtres
glissent dans des rainures, ce qui permet de ventiler le
logis. C’est ce que l’on appelle ici une casa de tabla
(maison de planches).
Le soir, au moment de me coucher, je vois Samy mettre
mon fusil sous mon lit et mon revolver à portée de ma
main.
« Que diable fais-tu là? lui dis-je. — Ah! voyez-vous,
Monsieur, le maître de la maison m'a dit qu'il y a ici beau-
coup de brigands, et puis il vient aussi quelquefois des
pirates du lac. — Pour des brigands, répondis-je à Samvy,
nous n'en verrons pas, el quant aux pirates, nous som-
mes logés chez eux, tout le monde ici l’est plus ou moins,
et nous n’avons rien à craindre. »
Là-dessus, je me couchai et m’endormis.
Vers minuit, je fus réveillé par un bruit de porte et de
volets qu’on avait l'air de vouloir forcer ; j'écoutai, puis
comme cela continuait, je demanda : « Qui va là? »
Pas de réponse, et le bruit de continuer de plus en plus
fort. Je m’assis sur mon hit et m'écriai : « Que l’on me
réponde, ou que l’on décampe. »
Même silence, mais, en revanche, on a l'air d'y mettre
plus d’acharnement et d'essayer de forcer l'entrée. Alors,
je me fâche et je prends le parti de me lever pour mettre
fin au tapage : au même moment je sentis la case osciller
de l’ouest à l'est.
C'était tout simplement un tremblement de terre qui
avait commencé par des trépidations et s'était terminé par
des oscillations. En un instant tout le monde fut debout
dans le village; quant à moi, voyant que je n'avais pas
affaire aux brigands ou aux pirates du lac, je me recouchai
et m'endormis profondément, rêvant de chasse au croco-
dile pour le lendemain.
La Gironnière parle souvent des nombreux caïmans qu’il
y avait de son temps dans la Laguna. Maintenant, ils sont
beaucoup plus rares. Il existe sur une pointe, près de Los
1492 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Baños, un petit lac très encaissé et qui serait, dit-on, très
profond ; tous les crocodiles de la Laguna y auraient élu
domicile, au dire des habitants.
En quittant notre campement, nous dirigeèmes notre
banca vers l’ouest pour doubler un cap qui s’avance assez
Join dans le lac. Ayant mis pied à terre pour chasser un
peu, je pus reconnaitre une source dont l’eau, d’une tem-
pérature très élevée, me parut sulfureuse; je me rembar-
quai, et, faisant un peu route au sud, nous allâmes tou-
cher à los Baños.
Là, nous primes un guide, et nous allons débarquer à
1000 ou 1200 mètres, sur la pointe dont j'ai déjà parlé
plus haut. On me conduisit d’abord à la case d’un Tagal,
grand chasseur de crocodiles. Je n’y trouvai que son fils.
L'enfant me dit : « Il y a deux jours, nous avions un de
ces animaux vivant, mais, comme il était petit, mon père
Jui a donné la liberté. »
Il me guida jusqu’au bord du lac. et, au bout d'un
instant, il me montra un Saurien qui'nageait très douce-
mnet à fleur d’eau. Je lui envoyai une balle, qui, vu la
position élevée d’où j'avais été obligé de tirer, glissa sur
son dos; mais la secousse ou le bruit de la détonation le
fit disparaître, et je n’en revis pas d’autres.
Je dis au fils du pêcheur que je payerais bien son père
s'il m'en rapportait un. Ce dernier vint me voir le lende-
main et m'assura qu'avant huit jours j'en aurais un très
gros à Manille. Je l’attends encore. De là nous allâmes
dans les marais environnants, mais nous ne fûmes pas
plus heureux.
CHAPITRE VII
LES TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES
EN JUILLET 1880
Le 17 juillet 1880 je me disposai à retourner à Manille.
Parti en pirogue dès 6 heures du matin, le vent étani
très violent, il faut border la côte pour éviter les grosses
lames; mais toutes nos manœuvres pour ne pas embar-
quer sont infructueuses : 1l faut sans discontinuer épuiser
l’eau qui emplit l'embarcation. Nous arrivons enfin exté-
nués à Santa-Cruz à 5 heures du soir. Le soir même je
m'embarquais sur le Lipa.
A la date de ce jour je lis sur mon carnet de voyage :
« Le temps menace, gare les tremblements de terre! »
Telle était la réflexion que je faisais pendant le diner à
mon voisin de table, le capitaine Pascual, qui se rendait lui
aussi à Manille.
À 8 heures, nous faisons une visite à l’alcade, le señor
Yriarte : 11 nous raconte les malheurs arrivés dans la pro-
vince lors du tremblement de terre qui avait eu lieu la
nuit du 45 au 16 juillet 1874; il souhaitait n’en pas voir la
répétition. Il était loin de notre pensée à tous que quel-
ques heures plus tard un nouveau et terrible cataclysme
allait se produire.
Le 18 juillet 1880 est une date qui restera célèbre dans
l’histoire des Philippines et qui en sera une des plus tristes
pages.
124 VOYAGE AUX PHILIPPINES
A midi quarante-sept minutes, comme nous venions de
finir notre déjeuner, le bateau fut violemment secoué et
jeté sur l’appontement de Santa-Cruz.
C'était un tremblement de terre, l’un des plus terribles
qu’aient subis les Philippines. Cet archipel ne connaît que
trop ces convulsions subites et imprévues de la nature : té-
moin les années 4625, 1795, 1827, 1828, 1863, 1874, 1880
surtout, qui fit tant de victimes, qui entassa lant de ruines.
Nous nous précipitons à l'avant ; de chaque pueblo mon-
jait une colonne de poussière, comme une fumée qui
s'élève : c'était l'écroulement des couvents, des églises, de
tout édifice en pierres.
Nous sautons à terre et courons à Santa-Cruz, pour
porter secours, s’il est possible. Par des rues où grondent
les rumeurs de la foule, nous arrivons à l’église et au cou-
vent. De l’église il ne reste qu’une partie des murs et la
coupole au-dessus de l'autel, encore ce qui est debout
menace-t-1l de crouler : au moment de la secousse l’église
était vide, heureusement. Le couvent n'avait plus de toit :
nous y trouvons le curé fou de peur, par terre, cram-
ponné à l'herbe du sol; il l’avait échappé belle. Au moment
de la secousse, il allait entrer dans sa salle à manger; il
n'avait eu que le temps de descendre en courant dans la
cour; ayant buté contre une pierre, il était resté anéanti
quand il avait entendu le toit de sa maison s’effondrer dans
les appartements.
La Casa Real était à moitié disloquée, mais l’alcade et sa
famille étaient saufs. Entre la secousse et l’écroulement
des édifices, il s’est écoulé assez de temps pour permettre
à un homme de sang-froid de se mettre à l'abri. Ainsi le
fils aîné de l’alcade a pu courir d'un bout de l’apparte-
ment à l’autre, 100 mètres environ, chercher son plus
jeune frère qui était au berceau. et avant la chute des murs
il avait rejoint sa famille.
Nous retrouvèàmes tout le monde un peu pâle chez le
sefior Yriarte; mais tous, jusqu'aux petites filles, avaient
conservé leur sang-froid, quoique le père eût dû les aban-
donner pour s'occuper des habitants, ses administrés.
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 425
Les nouvelles de Pagsangan sont mauvaises el contradic-
loires ; M. Pascual, un autre Espagnol et moi, nous partons
aussitôt.
À notre arrivée, nous constatons que les dégâts sont
moindres qu’à Santa-Cruz. Les maisons en pierres sont
Li
nu
RES
ï
Maison d'angle à Manille, après le trembloment de terre.
toutes plus ou moins lézardées, mais pas ou peu de ruines ;
ce sont les magasins du gouvernement et la maison de l’ad-
ministration qui ont été le plus maltraités.
L'administrateur a eu le temps de se sauver, mais, dans
sa précipitation, il avait oublié sa femme et sa belle-mère,
qui ont pu cependant le rejoindre saines et sauves. Nous
les trouvàmes dans une case indigène, loin de toute cons-
truction en pierres.
196 VOYAGE AUX PHILIPPINES
À 9 heures, nous étions de retour à Santa-Cruz el nous
rendimes compte de notre excursion.
Pas de nouvelles de Manille! Et cependant les télégra-
phistes sont à leur poste, sous la porte cochère de leur bu-
reau. Souvent le courant est brusquement interrompu :
cela veut dire que le pueblo dont nous recevons une dé-
pêche vient de passer par une secousse suivie de la fuite
immédiate du télégraphiste. Je constate que pas plus que
le curé les fonctionnaires métis et indiens n’ont repris leur
sang-froid.
Enfin, à 2 heures du matin, télégramme effrayant. La
capitale est en ruine.
À 5 heures du matin, M. Pascual et moi, nous allons de-
mander au sommeil le repos et le calme nécessaires ; nous
devons lever l’ancre à 6 heures,
Un peu avant notre départ, nous reçûmes la visite de
M. Yriarte, qui venait nous remercier de l’aide que nous
lui avions donnée ; 1l remit au capitaine les lettres et dé-
pèches pour le gouverneur et me fit promettre de ne plus
passer à Santa-Cruz sans m'arrêter et descendre chez lui.
À 4 heures du soir, nous arrivons à Manille; tous mes
amis sont debout sains et saufs, mais tous diversement
éprouvés.
La secousse a été épouvantable ; tous les édifices ont
subi des avaries graves et beaucoup sont complètement
ruinés ; les maisons d'angle des diverses rues sont toutes
effondrées ; quant aux maisons isolées, il y en a peu de
renversées. Dans la rue du Rosario, une des plus grandes
artères de Binondo, cinq ou six maisons du centre sont
en fort mauvais état, d’autres sont complètement écrou-
lées; dans les premières, les Chinois qui les habitent ne
veulent pas, malgré le danger, abandonner leurs marchan-
dises, par crainte des voleurs. Dans l’Escolta, la grande
rue de Binondo, les façades ont relativement peu souffert,
mais les intérieurs, sur les cours, sont ravagés. Dans l’ate-
lier d’un photographe, les poutres sont mêlées comme les
fils d’un embrouillis d’écheveau. Spectacle analogue dans
une carrosserie et dans le bazar de Lucon. Toutes les mai-
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 1
sons de la rue San-Roque sont disloquées, la rue de Jolo
après le tremblement de Lerre.
ne vaut guère mieux qu'elle ne valait après le désastre de
1863, qui n'y laissa debout que deux à trois demeures,
198 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Dans la « ville murée », presque tous les toits sont par
terre, et presque toutes les églises veuves de leur tour ou
menaçant de l'être, tant celles qui n'ont pas croulé son!
lézardées. La vieille tour de la cathédrale s’est effondrée
sur une maison dont elle a coupé un des angles; on aper-
cevait encore hier soir la table sur laquelle était dressé le
couvert et autour de laquelle, cinq minutes plus tard, sept
ou huit personnes allaient prendre place.
Les habitants, contrairement à ce que l’on pourrait croire.
ont l’air allègre et réjoui ; tous s’abordent en se félicitant
d'avoir échappé à la catastrophe ; même les plus timorés
plaisantent. On se raconte des histoires drôles. Ceux qui
étaient au bain lors de la secousse, hommes et femmes, se
sont sauvés impudemment dans les rues, en costume supé-
rieurement simple. Des Européens du bord de l’eau ont
sauté dans le Pasig, préférant l'élément perfide à la terre,
pour le moment peu sûre ; et justement ceux-là étaient ha-
billés de pied en cap.
Dans beaucoup de maisons, cuisine et cuisinier avaient
disparu, ces derniers en fuite, et l’on était obligé, dans ce
cas, de recourir à l'hospitalité d’un ami, mais une fois à
table impossible de manger ces plats saupoudrés de toute
sorte de poussières. Ceux dont les maisons étaient détruites
allèrent chercher un gite chez un voisin, un ami moins
éprouvé.
Tous mes amis ont repris contenance, excepté le docteur
Parmentier : il m’avoue avoir de plus en plus peur des
tremblements de terre. C’est là un fait presque général :
plus on éprouve de secousses, plus on redoute le phéno-
mène.
On ne connaît, me dit-on, qu’une seule victime euro-
péenne, un jeune Anglais : il avait réussi à sortir avant
l'écroulement de sa maison ; il se rappela que son perroquet
était resté dans la salle qu’il venait de quitter, et il eut la
malheureuse idée d’aller le chercher ; mal lui en prit, car
au même instant il fut enseveli sous les décombres. Même
cette victime n'en fut pas une; deux mois après je le vis
à cheval, avec un bras de moins, Mais si pas un Euro-
“ouo) op MewIquEN 1 sde “AIO SP EIEAPIANES PL OP MO
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 431
péen n’a péri, plus de cent Chinois ou Indiens ont dit
adieu à la vie et deux cents sont plus ou moins blessés.
Dans la prison, le nombre des victimes a été assez con-
sidérable ; une partie des bâtiments s'étant écroulée, on
parque les prisonniers dehors, et pas un ne profite du dé-
sarroi pour prendre la clef des champs.
Dans les casernes, quelques dégâts matériels ; celle du
“énie, qui ne comprenait qu'un rez-de-chaussée, a été la plus
endommagée.
Les villages environnants, où sont élablies les maisons
de plaisance, ont aussi beaucoup souffert. Le sol s’est cre-
vassé en plusieurs endroits.
La première secousse a duré 70 secondes, et les mouve-
ments, d’après le relevé fait par le P. Faura, ont été d’os-
cillation, de rotation et de trépidation ; les oscillations ont
été très fortes, et la plus grande amplitude mesurée a élé
de 22° 11" à l’est et 11° à l’ouest.
Les secousses continuent toute la journée, mais beaucoup
moins fortes que la première, à des intervalles de près
de 4 heure jusqu’à 6 heures du soir, puis de 8 heures du
soir à 8 heures du matin, de plus en plus faibles, à des
intervalles beaucoup plus courts.
Pendant la journée du 19 quelques faibles secousses el
lout le monde se couche tranquille.
Le 20, à 7 heures du matin, nous prenions le café
quand la terre oscilla fortement.
« Sauvons-nous », cria quelqu'un, et tout le monde se
sauva. Au moment de fuir comme les autres, je vois
M. Warlomont père disparaître. Croyant à un accident, je
reviens sur mes pas. M. Warlomont est paisiblement blotti
sous la table. « Quand on croit n'avoir pas le temps de
s'élancer hors du logis, me dit-il, ou de descendre sous
les voûtes du rez-de-chaussée, le plus sage est de se cacher
sous une table (elles sont très solides ici) pour éviter les
tuiles qui tombent du toit. » Ces courtes paroles à peine
finies, la terre avait repris son aplomb, et nous, notre place
à table.
Dans l'après-midi du même jour, j'étais dans ma chambre
432 VOYAGE AUX PHILIPPINES
au premier étage, avec deux de mes hommes et M. Paul
Warlomont, le fils aîné de mon hôte, en train d’arranger
mes collections, lorsqu’à 3 h. 45 nous ressentimes une
secousse encore plus forte que celle du 18.
Samy disparut en courant et Pedro se mit immédiale-
ment à l'abri, tandis que Paul me criait : < Fuyons! » et
disparaissail au plus vite. Je courus vers l'escalier, mais,
au moment de descendre, voyant les murs s’écrouler par
morceaux sur les marches, je rétrogradai et, me souvenant
de la lecon du matin, je me blottis sous la table pour
attendre Ja fin de la crise.
* Elle ne dura que quarante-cinq secondes, celte secousse.
Maïs elle me parut éternelle. Je voyais droit devant moi uu
diable de mur que chaque mouvement crevassait, et qui
avait l'air de me faire la grimace. Et une poutre qui, à
chaque instant, semblait près de tomber. Profitant d'une
accalnie, je mme lançai dans l'escalier; arrivé dehors, la
lerre ne bougeait plus.
M. Warlomont et moi nous remontons alors pour exa-
miner Jes dégâts nouveaux, qui heureusement n'offraient
aucune gravité.
En redescendant, je retrouvai mes hommes ; Samy, affolé
par la peur, avait descendu l'escalier en courant et s'était
précipité dans la rue; malheureusement, au même mo-
ment, une carromata qui passait au galop l'avait renversé,
et je dus, quelques jours plus tard, lenvoyer à l'hôpital.
Ce que cette secousse lui a procuré de repos est incalcu-
Jable !
Nous allons visiter la ville. Les ruines sont doublées,
tout ce que le 18 avait fendu est tombé ; les maisons des
Chinois de la rue du Rosario sont tombées sur leurs maîtres,
qui, süivant l'usage de John Ghinaman, n'ont pas voulu
quitter leurs magasins, leurs marchandises, pas plus qu'ils
ne les ubandonnent en cas d'incendie (chose incroyable,
quand leurs boutiques brûlent, il faut souvent faire défoncer
les portes pour les faire sortir !).
Cette fois tout le monde a perdu la tête; on fuit la
ville, on va louer à des prix exorbitants des maisons
*au01 2p UAMOQUION O7 seude 2ININUJÇ OP n1 AU
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 435
d'Indiens à la campagne. Des familles vont se réfugier à
bord des bâtiments én rade et en rivière ; les dragues elles-
mêmes, malgré leur malpropreté, servent de refuge et
d'abri à autant de personnes qu’elles en peuvent contenir.
Sur les places publiques, des villages de tentes abritent
les Indiens.
Le gouverneur Primo de Rivera se multiplie ; nous Île
rencontrons partout, s’efforçant de rassurer et de soulager
les malheureux. Par bonheur aucun incendie ne s’est dé-
elaré, mais c’est fort à craindre. Aussi le général de Rivera
fitil publier un arrêté interdisant de la façon la plus absolue
l'usage de l'essence de pétrole, particulièrement dans les
maisons en paille et en bambou. Il prescrivait en outre les
mesures à prendre pour que chaque habitant s’efforçät d'ar-
rêter les progrès du feu s’il se déclarait.
À 40 heures, la ville et ses faubourgs sont déserts ; il a
été interdit aux voitures de circuler.
Nous campons sous la porte cochère ; notre ami le doc-
leur Parmentier ne veut même plus manger au premier
étage, et le cuisinier chinois déclare que, sa cuisine étant
transformée en balcon par suite de la chute d’un pan de mur
qui donne sur la rue, il ne s’y trouve plus suffisamment en
sûreté pour y faire son travail ; force est alors d’inslaller un
fourneau provisoire dans l'écurie.
À 40 h. 40 du soir, nos hôtes s’étaient glissés chacun sous
sa moustiquaire, et, ma lumière éteinte, j'allais faire comme
eux, quand le sol vibra de nouveau et d’une secousse aussi
violente que celle de l’après-midi. En un clin d'œil tout le
monde fut debout sous les arceaux des voûtes. M. Garcia, un
ami de la maison qui campait avec nous, s’archouta contre
l’un des piliers comme s’il eût voulu le maintenir.
Je regardais la maison, l’une des plus hautes de Manille,
osciller sur sa base ; les deux côtés de la cour paraissaient
vouloir se rejoindre ; les murs avaient des contorsions, et il
semblait impossible qu'ils pussent jamais revenir à leur
aplomb. Quarante secondes après, tout avait repris son équi-
libre.
À 2 heures du matin, nous nous endormons enfin, et les
“"
"€ d
436 VOYAGE AUX PHILIPPINES
petites secousses, qui se succèdent sans interruption, ne
nous réveillent point.
Hier, après la secousse de 3 h. 45, si les habitants ont
conservé encore un peu de confiance, il n’en est pas de même
aujourd'hui. L’effroi règne partout; on veut quitter ce sal
maudit : s’il y avait en rade un, deux, trois navires en par-
tance, le tiers des Européens s’en irait des Philippines, et,
de fait, quelques Castillas persévérérent dans cette idée el
quittèrent Luçon par le premier vaisseau qui leva l'ancre.
Et les bruits les plus étranges de courir : le volcan de
Taal est en éruption; un nouveau cratère s'ouvre dans les
monts de l'intérieur ; une partie du district de l’Infanta dort
maintenant sous la mer qui l’a submergée ; c’est le sort pro-
chain de Manille, car le fond du lac de Bay s’élève et le
Pasig va inonder la capitale...
Tous ces bruits fâcheux et acceptés trop facilement, sans
contrôle, avaient surexcité les esprits ; aussi, en présence de
cette situation exagérée par la terreur, le gouverneur a-t-il
publié une note très digne, pour relever le moral de certains
fonctionnaires qui parlaient d'abandonner leur poste; son
courage et son sang-froid ne tardèrent pas à ramener le
calme dans les esprits.
Les Chinois sont encore plus affolés que les blancs, et
malgré cela toujours rivés à leurs boutiques bondées de
marchandises. |
Les Indiens sont curieux à voir, surtout à entendre. Quand
viennent les secousses, ils crient comme des possédés du
démon ; ils invoquent tous les saints et saintes du paradis;
le calme revenu, ils reprennent leur apathie... et louent
leurs cases à des prix fantastiques. Ils ont lieu d’être phi-
losophes. Que sont leurs maisons? Du bois, du bambou,
du cognon sur des pilotis : si par hasard la case s'incline
et s'écroule, ils la relèvent un jour ou l’autre, sans se
presser, Car pourquoi se presser ?
Le 95 juillet, à 4 heures du matin, une cloche tinta; et
comme, pour sonner, le sonneur doit monter au haut de son
clocher, je disais à M. Warlomont : « Voilà un curé point
prudent à l’égard de son < campanero » ; ce n’est pas le mo-
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 437
ment de le percher si haut, sur une tour qui menace ruine! »
Je n'avais pas fini que le sol trembla ; la maison oscilla comme
un navire secoué par la lame — comparaison rigoureusement
exacte, puisque, dans certaines secousses de la terre, les
personnes sujeties au mal de mer en éprouvent tous les
symplômes. Quant au clocher, il résista.
Jusqu'au 6 août, vibrations sur vibrations ; le sismomètre
ne s’arrêle pas,
Pendant tout ce temps, les affaires marchèrent cahin-caha,
mais enfin elles marchèrent.
Dans chaque maison on avait descendu au rez-de-chaus-
sée les meubles indispensables, et chacun campait dans son
magasin ou sous sa porte cochère. Je travaillais le jour à
mes collections au premier étage; mais, à l'heure des
repas et du coucher, je rejoignais mes amis, et pas un de
nous n'oubliera ces nuits que nous passions côte à côte,
secoués sur nos nattes et inondés par les pluies torren-
telles qui accompagnèrent et complétèrent le cataclysme.
Du 21 juillet au 18 août, ce fut un continuel déluge ; les
rios inondèrent tout le pays. Comme on dit : « Un mal-
heur ne vient jamais seul. »
De tous les tremblements de terre auxquels j’ j'ai fait allu-
sion plus haut, celui de 1863 fut le plus grave comme con-
séquences. Î se produisit vers 8 heures du soir, alors que la
cathédrale de Manille était littéralement envahie par les
fidèles accourus pour assister à une cérémonie religieuse.
L'édifice, secoué dans tous les sens, s’écroula, ensevelissant
sous ses décombres des centaines de malheureux; leur
nombre ne put être établi, et parmi ceux que l’on put sauver
plusieurs restèrent temporairement aveugles. Quelques-uns
de ces ensevelis purent vivre un certain temps sous les
décombres, recevant leur nourriture par un tuyau. Enfin un
enfant que l’on put délivrer après bien du travail ne fut pas
plus tôt hibre qu'il s’échappa complètement affolé.
Le palais du gouverneur et plusieurs couvents s’abimè-
rent en ruines que l’on voit encore aujourd’hui, envahies
qu’elles sont par la puissante végétation des tropiques.
ensevelissant eux aussi de nombreuses victimes.
C2
138 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Il s’est produit au cours du dernier tremblement de terre
auquel nous venons d'assister un soi-disant miracle, qu'il
n'est pas inutile de rapporter, pour bien montrer les jon-
gleries du clergé, la poltronnerie et la bêtise humaines.
Une statue de la Vierge fut trouvée sur le bord de la
mer après la secousse du 20 juillet, et, personne n'ayant
voulu ni osé dire comment elle pouvait être venue là, on
s’'empressa de crier au miracle. On la déposa immédiatement
dans un coin quelconque de la caserne du génie militaire, où
elle n’a pas tardé à être visitée par de nombreux fidèles qui
faisaient brûler des cierges devant elle. Au bout de quelque
temps, elle disparut, transportée probablement par quelqu'un
dans une église du voisinage.
L'archevêque de Manille prit texte des malheurs qui
venaient d'arriver pour morigéner ses fidèles. Aussi con-
voqua-t-il les chrétiens de Manille et des environs à une
cérémonie religieuse expiatoire, qui s’accomplit sur le champ
de manœuvres au bord de la mer. Gouverneur, officiers,
fonctionnaires y assistèrent par ordre, et, à la fin de la messe.
sermon de l'archevêque, très beau, au dire des Espagnols,
mais d’une extrême violence et quelque peu ridicule dans
ses conclusions.
Ces terribles catastrophes étaient, disait-il, un juste ché
timent des péchés et des crimes des hommes. Il va de soi
qu’il exhorta son auditoire à la pratique de toutes les vertus
et particulièrement à la soumission envers l'Eglise. Mais les
naturels me parurent, quoique très catholicisés, fort peu
convaincus par le sermon de l’archevêque, et j'en ai entendu
bon nombre dire au sortir de cette grand'messe : « Après
tout, c’est bien possible; mais les plus punis, ce n’est pas
nous; nos cases ont peu souffert, tandis’ que les maisons des
Européens ont été démolies ainsi que les couvents et les
églises. »
Le bon sens populaire faisait justice du fanatisme à sa
façon. Plus philosophe que religieux, le bas peuple manillan
voyait la situation sous son véritable jour.
Dans les provinces, les pertes provoquées par les secousses
successives du tremblement de terre étaient considérables.
TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 439
Nous avons pu conslater au cours de nos excursions dans
l’île de Luçon que l’on pouvait diviser les traces laissées
par ce cataclysme en groupes distincts suivant leur nature.
En premier lieu, les effets généraux sur les édifices cons-
truits à l’européenne, églises, couvents, maisons diverses,
qui ont tous été presque partout plus ou moins disloqués.
Secondement, les effets généraux sur le sol lui-même, soit
dans les plaines, soit dans les montagnes, tels que formation
de crevasses très nombreuses et profondes dans certaines
régions, affaissements ou exhaussements du sol, apparition
ou disparition des sources.
Enfin, sur plusieurs points de l'ile, il y eut de nombreuses
victimes. Des femmes, des enfants furent ensevelis sous les
ruines des habitations ; d’autres furent noyés ou engloutis
dans des crevasses. L’effroi, excitant les esprits, paralysait la
raison, et on croyait avoir vu ou entendu les choses les plus
diverses et les plus étranges.
Tout cela était pour nous, voyageurs, touristes, un sujet
incessant de conversations et d'observations, et nos hôtes
d’un jour ne se lassaient pas de nous redire les péripéties
de ces journées fécondés en désastres.
CHAPITRE VIT
PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON —- PANGASINAN
LA UNION — ILOCOS — CHEZ LES IGORROTES
Le 16 août je pris la mer, en compagnie d’un homme fori
distingué avec lequel j'allais voyager pendant plusieurs mois,
M. Centeno. Il emmenait avec lui un jeune Espagnol,
M. Enrique d’Almonte, et partait en qualité d'ingénieur en
chef des mines pour étudier dans le nord les effets du trem-
blement de terre! Avec un personnage aussi important et,
j'ajoute, aussi aimable, toute espèce de voyage est bien plus
facile et bien plus agréable que lorsqu'on patauge dans les
boues avec le titre et les honneurs de collectionneur natu-
raliste. |
Notre premier arrêt, en quittant Manille, fut dans la baie
d’Olonapo, pour prendre quelques passagers à Subig, ville
de la province de Zambales ; le soir, nous doublâmes la pointe
de Sampaloe, et le lendemain, à midi, le cap de Bolinao, au
delà duquel nous entrâmes dans le très vaste et beau golfe
de Lingayen, qui reçoit le rio Agno-Grande, l'un des plus
longs et des plus abondants cours d’eau de Luçon. A Sual.
nous quittons le bateau, petit vapeur espagnol qui fait le
service bi-mensuel de la côte; en même temps que le ser-
vice des passagers, il fait celui de la poste, et pour cela
reçoit une assez forte subvention du gouvernement.
Trois lignes bi-mensuelles desservent l'archipel : la ligne
du Nord relâche dans cinq ou six ports et s'arrête à Apari,
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 441
à l'embouchure du fleuve le plus important de Luçon, le Rio
Grande de Cagayan; la ligne du Sud a pour point extrême
Tabaco, port du Pacifique, sur la côte sud-est de Luçon.
dans l’ample golfe de Lagonoy; la troisième ligne fait le
tour des îles du Sud par la mer de Soulou. A tous les points
de vue, prix, nourriture, commodités, on est fort mal sur
les trois lignes. Espérons que la Compagnie qui vient de
succéder à -celle qui m'a transporté dans tant de ports de
l’archipel sera plus indulgente aux voyageurs.
À 3 heures, M. Alonzo, parent de M. Centeno, nous
reçoit au débarcadère. Il nous emmène en voiture à Lin-
gayen, capitale de la province de Pangasinan, dont il esl
l’aleade et le gouverneur. Des cuadrilleros à cheval et armés
d'une lance au bout de laquelle flotte le guidon de la ville
aux couleurs d’Espagne nous escortent.
La route côtoie le golfe par San-Isidro, à travers de superbes
rizières : cetle province est l’une des plus fertiles en riz de
Luçon et celle de toutes qui en exporte le plus vers la
Chine. Sual est port franc pour cette denrée. On traverse
en bac l’Agno-Grande, puis une autre rivière de moindre
importance sur un pont de bambou. |
Rien à voir à Lingayen, sinon l’église et le couvent, qui
est immense. La Casa Real, ou palais du Gouvernement, est
vaste aussi, mais couverte en cognon.
Le 19 août, première excursion dans les environs : deini-
heure de voiture par une belle route de Lingayen à Bimalay,
petite ville au bord d’une rivière, ce qui permet d’embarquer
directement les produits pour l’exportation, C’est justement
jour de marché : on y voit un peu de tout, principalement
une pâte formée de très petites crevettes, qui se vend ussez
cher et sent plus mauvais encore.
De là à Dagupan, une heure de route. Le principal pro:
duit est le riz, dont le commerce est fait par déui Euro-
péens, dont un jeune Allemand, marié à une mélisse du
pays, et par des Chinois. Le soir, rentrée à Lingayen.
, Le lendemain, par la même route, nous gagnons Magal-
dan. Notre petite caravane se compose de deux carretones,
lrainés par des bœufs et des buffles. Le carretone est une
149 VOYAGE AUX PHILIPPINES
pelite carrivle basse montée sur un essieu en bois aux
extrémités duquel se trouvent deux roues pleines, égale-
ment en bois et fabriquées à coups de hache, mais qui
cependant sont assez rondes. Outre nos deux carretones,
nous avons pour notre usage spécial deux calesas trai-
nées par des chevaux. La route devient bientôt mauvaise
et difficile, et nous iraversons successivement plusieurs
petits affluents de la rivière Angat. qui, plus au nord, se jette
dans le golfe de Lingayen. De Magaldan, par San-Jacinto,
nous allons toujours à l'est, jusqu'à Mananag, où nous devons
coucher.
Dans celte partie de l’ile, les villages sont très rapprochés
les uns des autres.
À Mananag, vu le mauvais état du tribunal, on nous loge
dans une case devenue libre par la mort de son propriétaire ;
les héritiers étant mineurs, la propriété est entre les mains
des autorités locales.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce pueblo, c'est la
cloche de l'église, qui pèse 10 000 bonnes livres ; le clocher
menacant ruine, le curé est fort inquiet, car il tient beau-
coup à sa cloche.
Le 21 août, avant expédié hommes et bagages d'assez
bonne heure, nous partons vers # heures de l’après-midi et,
remontant un peu vers le nord, nous arrivons par un pays
presque toujours plat, bien qu'au voisinage des montagnes,
à Binalanan, après une course rapide d’une heure.
Au delà de ce pueblo est un village fondé en 1860 avec
des Ilocanos et des Igorrotes insoumis de la montagne.
Le sol de cette région est formé d’alluvions englobant de
nombreux cailloux roulés venus des contreforts les plus pro-
ches. On y cultive le riz, le maïs et quelque peu de tabac.
Pendant que nous nous rafraichissons, le curé nous débiie
lous les cancans du pays, nous parle des nombreux caïmans
et des ruisseaux qui charrient de l'or. Puis il nous fait assister
à une répétition théâtrale qui a lieu sur une estrade élevée
devant ses fenêtres. On donnera des représentations pendant
la fête du village, qui aura lieu incessamment.
. Nous passons ensuite à Urdaneta (c'est là un nom bas-
“(sognq cop sed sopuresy soyjourego) souoteze
. LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 445
que). Les pluies reprennent, et si fortes que, après deux
tentatives pour aller plus loin, 1l rous faut reculer devant
l'état des routes, qui sont devenues l’abomination de la
désolation. Nous revenons à Bimalay, d'où nous nous lan-
cons vers le sud.
Le 25, à 7 heures du soir, nous sommes arrêtés an
milieu de la route : notre voiture vient de s’embourber jus-
qu'au-dessus de l’essieu et ne peut plus avancer n1 reculer.
Je réquisitionne un buffle que l’on attelle à la voiture, et,
après bien des efforts, nous pouvons continuer notre route.
A 9 heures, nous arrivons au tribunal de San-Carlos,
mais nos bagages sont en arrière et ne nous parviennent
que le lendemain à 4 heures du matin.
N'ayant rien sous la main pour réparer nos forces, d’Al-
monte et moi, nous mettons tout le village en réquisition
pour trouver une poule et des œufs et pour préparer ce
repas improvisé. L’omelette à l'huile de coco rance fut pres-
que mangeable, mais le poulet à peine cuit sentait telle-
ment la fumée et l’huile de coco, qu'il nous fut impos-
sible d’y goûter. Heureusement, je trouvai dans mon sac
une boîte de sardines, qui, avec un peu de morisqueta
(riz cuit à l’eau) que l’on nous donna et un verre d’eau
fraiche, nous permit d'attendre l’arrivée de nos bagages.
L’itinéraire que nous avons suivi passe au milieu d’im-
menses rizières traversées par plusieurs cours d’eau; la
pluie aidant, tous ces terrains sont complètement inondés,
et le chemin, déjà mauvais par un temps see, devient
alors complètement impraticable.
Le 26, de San-Carlos jusqu’au Malasique, les chemins
sont un peu moins mauvais, mais nous avons dû atteler-les
voitures avec des bœufs qui nous mènent au petit trot quand
la route le permet. Nous sommes très bien accueillis ; le
curé nous invite à déjeuner. En me rendant à son invita-
lion, je remarque à la porte de son vaste couvent, le long
du mur, une jolie petite boite longue, toute doublée en
étoffe blanche, bleue et rose, et renfermant une espèce de
grande poupée coiffée, fardée et habillée de vêtements de
toutes couleurs. C’était le cadavre d’une petite fille que les
10
146 VOYAGE AUX PHILIPPINES
parents avaient déposé là en attendant que le vicaire fût
prêt à lui donner la bénédiction. Il le fit tout de suite, et
les parents partirent, musique en tête, pour le cimetière.
Le 27, nous sommes à Bayambang, et le lendemain,
malgré la pluie, nous traversons l’Agno-Grande pour arri-
ver à Alcala, pueblo de fondation récente, situé à l'est et
en amont de la rivière. Sur la rive gauche, à peu de dis-
tance du bourg, nous voyons quatre grandes crevasses, se
dirigeant en sens divers, ouvertes sur la berge formée de
lerrains mouvants. Le soir, nous rentrons à Bayambang.
Pendant Ja nuit, une crue subite de plus de 4 mètre à
fait déborder l’Agno-Grande et nous coupe la route du
sud-est; nous nous rabattons sur celle du nord-est pour
rentrer à Lingayen.
Ce furent nos deux dernières visiles pour le centre de la
province de Pangasinan, un des principaux centres de fabri-
cation des porle-cigares et des chapeaux dits de Manille,
qu'on tresse de l’écorce d’un petit bambou très commun
par ici.
A Lingayen, les nortadas nous retinrent jusqu'au
> septembre. On appelle ainsi aux Philippines des oura-
gans du nord qui ravagent la terre et démontent la mer.
Profitant enfin d’une accalmie, nous partons pour aller.
par des roules exécrables, coucher à Mangaldan.
Le 3 septembre, en route pour le nord, et d’abord vers
San-Fabian, le long de la mer; il faut traverser de nom-
breux rios au-dessus de leur embouchure. Les ponts ont
été coupés par les récentes inondations ; le passage s'opère
sur des radeaux de bambou et, quand ils sont trop larges.
sur un plancher que portent deux pirogues. Ce service des
embarcations, destiné à remplacer pour un temps les
ponts enlevés, est fait par les corvéables qui n'ont pas ac-
quitté le tribut annuel dû à l’État. Lorsque les radeaux
sont provisoires, le passage est gratuit; il faut payer s'ils
sont permanents : dans ce cas, ils sont concédés par Île
gouvernement à des adjudicataires moyennant une redevance
annuelle. Il va de soi que, durant tout notre voyage, on
nous a fait payer tous nos passages le plus cher possible.
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 441
Entre San-Fabian et Santo-Tomas, on passe de la pro-
vince de Pangasinan dans celle de la Union, district « po-
litico-militar ». Elle n’est pas gouvernée par un civil, par
un alcade ; elle obéit à un officier supérieur de l’armée.
Le pays a été très éprouvé par la dernière inondation ;
beaucoup de bestiaux ont été emportés, ainsi que nombre
d'habitations.
En passant la rivière Mabatao, excessivement rapide, le
radeau manque plusieurs fois de chavirer; nous arrivons
toutefois à bon port. La route devient de plus en plus
mauvaise, et parfois nous l’abandonnons pour suivre le
bord de la mer.
Dans un de ces détours, la carromata de mon ami Cen-
teno fut renversée ; les voyageurs étaient prudemment des-
eendus; seul un jeune domestique alla rouler pêle-mêle
avee les chevaux sur la grève.
À A4 h. 15, traversée en radeau de la petite rivière
Rabana, limite de la province de Pangasinan ; après une
légère et rapide collation, car le temps menace, nous con-
linuons notre route vers l’ouest en contournant les bords
du golfe pour nous arrêter à Santo-Tomas, premier village
de la province de la Union, où nous arrivons vers 4 h. 45.
Point de curiosités dans ce village; cependant, contre
l'usage commun des Philippines, la tour de l'église est au
milieu de la façade et repose sur le cintre de la porte.
Santo-Tomas possède un petit port sur le golfe.
Un Indien nous offre l'hospitalité pour la nuit.
Le # septembre, nous arrivons, par un pays accidenté,
à Agoo, à 3 milles environ de Santo-Tomas. Tout ce pays
à pied de flot est fort joli.
Nous continuons notre route jusqu'à Aringay, où je
lrouve des descendants de Français. Ils ne portent plus le
nom de leur père, mais seulement son sobriquet. Ce sont
les messieurs Balthazar. Ils sont ici deux frères, d'autres
sont dispersés un peu partout. Ceux de ce village sont les
plus riches gens du pays. Pour être nommés gobernador-
cillos, ils ont renoncé à leur qualité de métis et ils ont pris
rang parmi les Indiens. Ils ne savent même pas le nom de
148 VOYAGE AUX PHILIPPINES
famille de leur père et ne connaissent pas un traître mot
de la belle langue française. L’ainé fait le commerce de
l'or avec les Igorrotes de l’intérieur et en expédie à Manille
environ pour vingt mille piastres par an.
Nous trouvèmes chez M. Balthazar trois Igorrotes venus
pour lui vendre quelques lingots; saisissant aux cheveux
l’occasion, j'essayai de tirer de ces sauvages des renseigne-
ments de toute sorte concernant leur vie, leurs idées mo-
rales et religieuses, leurs mœurs et coutumes, puis, la
séance finie, je donnai six cuartos au principal des trois.
Il fit la grimace, et peu s’en fallut que je ne visse se renou-
veler, à trois mille lieues de distance, la scène qui s'était
passée en compagnie de mon ami Victor de Compiègne,
lorsque le premier Pahouin que nous avions rencontré chez
les Apingi nous avait dédaigneusement rendu notre sel.
Ce n’est pas du reste le seul fait qui m’ait rappelé mes
précédentes explorations en Afrique; j’ai pu, dans maintes
circonstances, observer que l'indigène des Philippines a, au
point de vue moral, de grandes affinités avec le nègre.
Aringay était un excellent lieu de départ pour monter
chez les Igorrotes du district de Benguet. Nous y organi-
sâmes une caravane, et, le 6 décembre, nous prîmes le che-
min de l’est avec des porteurs pris les uns dans le village,
les autres parmi les naturels de la sierra que nous allions
explorer.
Je pris les devants avec les porteurs. Nous marchons
d’abord dans une direction est; puis mes hommes pren-
nent les bords de la rivière, mais mon cheval ne peul
suivre un pareil chemin; ils m'indiquent la route qui me
permettra de les rejoindre; je remonte vers le nord par
un sentier qui passe au-dessus des collines bordant la
rivière, et me voilà à patauger dans’ la boue; je m'en
tire tant bien que mal, quand tout à coup mon cheval
enfonce à couvrir la selle, que je réussis à détacher et à
jeter au loin; alors, debout sur l'animal, je saute à mon
tour sur un terrain plus solide, où j'enfonce encore jus-
qu’à mi-jambe; la pauvre bête soulagée parvient à sortir
du bourbier, et je continue ma route jusqu’à une petite
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 149
riviére où je retrouve mes hommes tranquillement assis
sur l’herbe et m'attendant en fumant leur pipe.
Ayant de l’eau en abondance, je fais laver ma monture
et son harnachement; quant à moi, je prends un bain et je
change de vêtements; j'étais couvert de boue des pieds à
la tête. Une heure après, mes compagnons, qui avaient, à
peu de chose près, passé par les mêmes péripéties, me
rejoignaient.
Après le déjeuner nous continuons d'avancer à travers
un pays de plus en plus accidenté.
Premier arrêt à Bonga, où l’on est déjà dans le district
de Benguet; ce bourg couronne une colline conique de
400 mètres d'altitude. Je dis bourg, mais, de fait, il nv
a ici que quatre à cinq cases de lisserands ilocanos, dont
les étoffes de coton, très solides, sont justement renommées.
Second arrêt à Galiano : on y couche dans le tribunal,
et l’on y trouve trois chaises à porteurs que le commandant
du district a la gracieuseté de nous envoyer. Ces chaises à
porteurs sont tout simplement des fauteuils ordinaires aux-
quels on adapte, à la hauteur des bras, deux longs bam-
bous, dépassant d'environ 4 m. 50 devant et derrière.
Ces bambous servent de brancards aux hommes pour
transporter ce véhicule improvisé. Chacune de nos chaises
avait à son service huit hommes qui se relevaient à tour de
rôle ; quand la route n’était pas trop dure, ils mettaient les
brancards sur leur tête et partaient au petit trot.
Le lendemain, après avoir traversé à gué la petite rivière
Lipay qui coule au pied du village, nous nous dirigeons
vers l’est ; il s’agit de gravir les montagnes, dont les plus
hautes atteignent 1500 à 1800 mètres, à travers des bois
de chênes, et au-dessus de ces chênes, des sapins, d’abord
clairsemés, puis pressés en forêt; dans les ravins, la flore
des pays tempérés se mêle à la flore tropicale. Ce sont à
la fois des sapins et des fougères arborescentes. Nous fai-
sons la halte du milieu du jour dans un vantay construit
par le gouvernement comme lieu de repos et de refuge.
Il est à mi-chemin de Galiano à la Trinidad et à 934 mé-
tres au-dessus du niveau de la mer.
450 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Les piliers de ce vantay sont de superbes pieds de fou-
gères arhorescentes couverts de très jolis dessins naturels ;
à l'insertion de chaque feuille, il y en a un dont les dimen-
sions diminuent à mesure qu’on se rapproche du bouquet.
lout en conservant une régularité parfaite; ce dessin se
rapproche de ceux que l’on remarque sur les cachemires
des Indes.
Splendide v est le panorama : on aperçoit au loin, par
delà des montagnes en amphithéâtre, la mer, la grande
mer, el, se détachant en blanc, les tours des églises de
Bunan et de Cava.
Ces montagnes sont composées en partie de roches plu-
loniennes ; on y voit aussi des grès ct des conglomérats ;
plus haut, ce sont des calcaires presque entièrement
composés de madrépores assez bien conservés. Cependant,
vers 1070 mètres, nous avons trouvé un échantillon de
pecten et deux ou trois autres bivalves qui paraissent
appartenir à la période tertiaire. |
À 5 h. 45 nous sommes à 1720 mètres d'altitude el
nous pouvons apercevoir la Trinidad, chef-lieu du district
de Benguet, où nous arrivons le soir. Une église, un tri-
bunal, la maison du commandant, celle de la guardia civil.
une vingtaine de cases d’indigènes habitées par des natu-
rels de la province de la Union et par quelques rares Igor-
rotes convertis au christianisme, voilà toute cette capitale
située au bord d’un lac, à près de 1700 mètres au-dessus
des océans, sous un climat frais : la température s’y abaisse
jusqu’à 6 degrés et ne dépasse jamais 28 ou 30 ; les plantes
européennes, telles que la pomme de terre et les haricots.
y croissent à côté du cacao et du café. Ces cultures, impor-
tées et propagées par les gouverneurs du district, sonl
faites par les Igorrotes, qui vendent à la côte l'excédent de
leurs produits. Le soir, dans le tribunal, tout battanl
neuf, construit en sapin, la fraicheur est vive, et nous met-
tons les Européens à contribution pour doubler nos cou-
vertures. |
Parmi les blancs, c’est à qui nous fera fête en ce pays
perdu. Ils ne sont que cinq : le commandant-gouverneur
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 151
el sa femme, Espagnole des Philippines, le capitaine de la
guardia civil, le curé et un missionnaire. Nous y serions
resté des mois entiers si nous eussions voulu.
Le district de Benguet confronte au nord à celui de
Lepanto; à l'est, la grande Cordillère centrale le sépare de
la Nueva-Viscaya ; au sud, il est limité par la province de
Un vantay (lieu de repos) dans la montagne.
Pangasinan, au sud-ouest et à l’ouest par celle de la Union.
au nord-ouest par celle d’Ilocos-Sud.
Le salon de réception est orné de roses cueillies dans le
jardin : elles répandent leur parfum dans la salle, dont on a
fermé les fenêtres à cause du froid. Le thermomètre marque
18 degrés centigrades. Nous avons rencontré à plus de
1830 mètres d'altitude des rosiers à l’état sauvage.
J'ai eu tout le temps nécessaire pour étudier les Igorroles,
152 VOYAGE AUX PHILIPPINES
chez lesquels, dès le lendemain matin, nous allons de com-
pagnie faire une excursion. Les montagnes environnantes
présentent un aspect plus ou moins calciné. :
Nous visitons quelques cases d'Igorrotes disséminées un
peu partout, principalement dans la vallée du lac.
Elles ne sont pas élevées sur pilotis; le feu, placé au
centre, soigneusement entretenu, ne s'éteint presque jamais,
et les habitants se couchent autour du foyer, enveloppés
dans leurs couvertures ; il y avait cependant dans une case
où j'ai pénétré quatre couchettes en planches, sur lesquelles
se trouvait une espèce de petit matelas.
Les Igorrotes sont regardés par les indigènes de la côte
comme des frères qui n’ont pas voulu autrefois se sou-
mettre aux Espagnols, ni accepter leur religion ; du reste,
le mot Igorrote voudrait dire habitant de la montagne.
Remontado.
Ils ont au premier aspect assez de ressemblance avec les
naturels de la côte, mais chez eux le type est beaucoup plus
pur, quoiqu'il varie beaucoup : les uns ressemblent aux
Chinois, les autres aux Malais, le plus grand nombre aux
Japonais. En un mot, ils se rattachent au groupe des popu-
lations indonésiennes.
En général ils ne sont pas très beaux. Les hommes cepen-
dant ont des figures qui ne sont pas désagréables, quand
ils n'ont pas pourtant l’air farouche ou craintif ; des femmes,
toute courtoisie à part, je dirai qu'elles sont horribles.
Le. nez chez quelques-uns est très droit et légèrement
recourbé ; chez d’autres, le lobule en est aplati.
Les femmes l'ont presque toutes très petit et relevé à son
extrémité. La bouche varie aussi beaucoup; mais les lèvres
sont rarement pendantes, bien qu’elles soient toujours assez
grosses. Les yeux sont presque bruns, et quelques individus
les ont légèrement fendus à la chinoise. Les oreilles ne sont
pas très grandes. Le front est bas, surtout chez les femmes.
Les dents sont presque toujours droites, mais toutes en très
mauvais état. Les pieds sont larges et épais, et les mains
très fines. Les cheveux sont noirs, droits, fins, très fournis,
mais coupés courts sur le front. Quelques-uns laissent
Ca
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 153
pousser leur barbe ; ils sont assez généralement velus, con-
trairement à ce que l’on observe chez les Tagals.
Types d'Igorrotes.
IL est bon de rappeler que peu de temps avant la prise de
possession des îles Philippines par les Espagnols, et même
à ce moment, des pirates chinois et japonais, ayant eu
leurs embarcations prises ou perdues sur les côtes de
154 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Luçon, se sauvèrent à terre et de là pénétrèrent dans l’in-
térieur, où ils s’établirent.
Quant aux Malais, ils vinrent de tout temps ravager les
iles Philippines ; il n’y a que peu d’années que l’on est par-
venu à les repousser chez eux, grâce à la navigation à
vapeur, qui a permis aux Espagnols d'établir une croisière
efficace.
J'ai, pendant cette excursion, mis souvent à contribution
mon jeune ami, M. Enrique d’Almonte, très habile dessi-
nateur, pour me faire quelques croquis de ces indigènes ;
mais malheureusement, il n'a pu prendre ceux que j'aurais
désirés, ces modèles refusant absolument de poser.
Les Igorrotes sont petits et trapus, aux jambes fortes et
aux bras grèles ; les femmes sont de très petite taille ; je
n'ai pu mesurer, et encore imparfaitement, qu'une seule
femme et quelques hommes, grâce aux ordres du comman-
dant et avec l’aide du curé. Chez les hommes, la taille
moyenne est de 1 m. 570 ; celle de la femme, qui est à très
peu près celle de toutes ses compagnes, atteint 4 m. 460.
Les Igorrotes, hommes et femmes, font de très bons por-
leurs ; on les emploie non seulement pour les hamacs, mais
encore pour le transport de tous les produits de leur pays,
car les chemins dans leurs montagnes sont impraticables
pour les animaux. Pour transporter leurs fardeaux , ils
confectionnent une espèce de crochet assez semblable à
ceux de nos commissionnaires, seulement très court, le
sommet dépassant un peu la tête; il est muni de trois
bretelles, dont deux viennent s’assujettir aux épaules et la
troisième vient passer sur le sommet du front, qui sup-
porte ainsi une grande partie de la charge. Les femmes
portent leurs enfants sur le dos, retenus par une bande
d’étoffe.
Hommes et femmes sont très sales, surtout ces dernières,
qui, descendant rarement dans la plaine, n'ont pas l'occa-
sion de passer un cours d’eau et de prendre malgré elles
un bain. À cette altitude, d'ailleurs, l’eau est glacée et
provoque très vivement la sensation de froid, même à nous
Européens. Ayant demandé de l’eau pour me laver, un de
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 155
mes hommes, qui n'avait jamais quitté la plaine, alla en
puiser à la rivière. Quand il me l’apporta, je lui dis de net-
toyer la cuvette : l’Indien, sans défiance, plongea les mains
dans l'eau, mais il les retira aussitôt, prétendant qu'il s'était
brûlé.
L'eau n'avait certes pas plus de # à 5 degrés centigrades ;
il est vrai de dire qu'il était 6 heures du matin et que
nous avions presque l’onglée.
Le costume des hommes se compose d’une bande d’écorce
ou d’étoffe qui leur passe entre les jambes et s’enroule
autour des reins, à l'instar des Negritos ; seulement ils ont
en plus une espèce de couverture de coton qu'ils drapent à
l'espagnole.
Les femmes portent une espèce de petit jupon et, en pré-
sence des Européens, une petite chemisette.
La coiffure est la même pour les deux sexes ; pourtant les
hommes portent leurs cheveux plus longs que les femmes. Ils
les graissent avec de l’huile de coco qui ne tarde pas à rancir,
ce qui leur donne une odeur passablement désagréable.
Hommes et femmes ont des boucles d'oreilles en cuivre,
qu'ils fabriquent eux-mêmes, ainsi que des bracelets en
cuir et en cuivre aux bras et aux jambes.
Les maladies de peau ne sont pas aussi fréquentes que
dans d’autres régions, mais sont cependant loin d’être
rares.
Chez eux le tatouage est presque une œuvre d'art; il est
fait avec beaucoup de précision et représente parfois des
serpents ou des fleurs, mais le plus souvent des dessins
d'ornement exécutés avec grand soin et méthode; à mesure
que l’on devient plus riche et plus puissant, les dessins
augmentent; quelques Igorrotes n’en ont qu'autour des
poignets, tandis que d’autres ont les bras, les jambes et le
buste tout tatoués.
Ïls recueillent ingénieusement l'or, répandu un peu par-
tout dans ces montagnes. Avant l’époque des pluies, ils
creusent un grand trou au pied d’un talus, dont ils prépa-
rent l’'éboulement ; les pluies arrivent, le talus s'écroule el
l’eau entraine les terres dans le trou, avec le métal qu’elles
156 VOYAGE AUX PHILIPPINES
contiennent et qu’ils « lavent » à la saison sèche. C'est
ainsi qu'ils récoltent annuellement de 100 000 à 120 000
francs d’or qu'ils vont vendre à notre compatriote dénatio-
nalisé, M. Balthazar d’Aringay.
Non seulement ils savent fondre l'or, mais ils le mélent
aussi fort habilement avec de l’argent ou du cuivre : on a done
raison (par crainte de tricherie) de leur payer l'or en pail-
lettes 80 francs l’once , et #0 seulement sous forme de lingot.
Ils font des ornements en cuivre et des pipes qu'ils nom-
ment guyos avec le minerai qu'ils ont extrait et réduit. Ces
pipes, dont nous reproduisons des spécimens, sont de plu-
sieurs formes et de divers dessins ; quelques-unes repré-
sentent une femme ou un homme assis, les coudes sur les
genoux et le menton sur les mains : c’est aussi la posture
favorite de leurs fétiches.
Ils fabriquent aussi des petits paniers en rotin, qui, par-
fois, sont en deux parties s’emboïtant exactement l’une dans
l'autre.
Ils portent ces paniers en sautoir et ne les quittent jamais:
ils mettent dedans leurs pipes, leur tabac et tout ce qu'ils
ont de précieux. Pour fumer leur tabac, ils enroulent des
feuilles en forme de cigares et les plantent ainsi dans leurs
petites pipes ; 1ls mâchent peu de bétel, préférant de beau-
coup le tabac qu'ils cultivent dans ces hautes régions.
Leur alimentation, principalement végétale, se compose
de camote (Convolvulus batatas), d'ignames, de maïs, et
de très peu de riz, qui ne pousse que difficilement dans ces
régions peu marécageuses. Ils mangent peu de viande, à l’ex-
ception des jours de grande cérémonie ; mais 1ls utilisent les
animaux tués à la chasse avec leurs lances et leurs flèches,
et quelques poissons qu'ils prennent dans les cours d’eau.
Ils élèvent beaucoup de bestiaux, chevaux, bœufs, buf-
Îles, chèvres, et aussi beaucoup de chiens, dont ils sont
excessivement friands. Leurs greniers sont bâtis sur pilotis.
Quand un homme meurt, on rassemble le bétail qui lui
appartenait, et tout le village festine jusqu’à ce que le der-
nier animal soit consommé. On ne se quitte qu'après l’épui-
sement complet du stock de vivres
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 157
Le langage des habitants de ses montagnes n'est pas com-
pris des indigènes de la côte ; il y. a trois dialectes igarreto:
limibalog, le cansan et le cataoan.
Les Igorrotes sont monogames; un jeune homme qui
veut se marier choisit une fille du pays, et, sans autre cé-
rémonie, ils vivent ensemble; s'ils ont un enfant après un
certain temps, le mariage est indissoluble. L’adultère est
puni très sévèrement.
Les secousses volcaniques sont ici assez fréquentes.
La légende dit qu’autrefois, à la place du lac qui est au
pied du village et de la vallée qui l'entoure, existait une
Pipes des 1gorrotes.
haute montagne qui disparut à la suite d’un grand tremble-
ment de terre. Ce fait aurait eu lieu vers la fin du xvre siècle
ou au commencement du xvus siècle.
L'histoire naturelle, dans cette contrée, ne m'a pas fourni
un grand nombre de spécimens ; cependant le commandant
du district m'a fait cadeau d’un petit rongeur, très voisin
d’un autre animal que j'avais tué à l'Infanta. 7
Le 414 septembre nous laissâmes la Trinité endormie dans
une paix profonde. Nul ne s’y doutait que la guerre était
proche, que la Casa Real et la caserne de la guardia civil
s’abimeraient dans les flammes et que nos bons amis les
Européens auraient à peine le temps de fuir.
Cette guerre, d’ailleurs vite apaisée, ne fut qu’une de .
158 VOYAGE AUX PHILIPPINES
ces échauffourées comme il en arrive dans les Philippines
toutes les fois que l'autorité veut réduire à la soumission et
forcer au tribut les peuplades monticoles jusque-là libres
de tout joug. Ces indigènes, comme tous ceux, du reste,
de l’intérieur, ne se reconnaissent pas comme sujets espa-
gnols et ne payent aucun tribut.
Le nouveau gouverneur, trouvant cet état de choses
préjudiciable aux intérêts de la colonie, a décidé que
tous devaient être soumis et réunis en villages; publié
partout, comme on le put, cet ordre enjoignait aux natu-
rels de faire leur soumission au mois de janvier ou de fé-
vrier 1881.
Quelques-uns ont accepté et sont venus au-devant des
conquérants, qui leur apportaient des cadeaux de toutes
sortes, provenant de dons faits par les habitants. de Manille
pour faciliter la soumission des infidèles.
Le gouverneur général alla en personne dans certaines
parties de Lucon recevoir ceux qui voulurent bien des-
cendre de leurs montagnes.
Après les cadeaux, ce furent les coups de fusil pour ceux
qui préféraient la liberté et la vie vagabonde des bois à
l'existence plus sédentaire qu'on leur offrait. Il y eut des
combats un peu partout, quelques assassinats commis sur
des Espagnols et sur des soldats indiens isolés; en peu de
temps, la montagne fut en feu, et le soumis de la veille
devint souvent l’ennemi le plus acharné.
I y eut aussi quelques défections dans les rangs indiens:
. ainsi un groupe, profitant de l'absence des chefs invités à
un bal donné en leur honneur, disparut dans la montagne
avec armes et bagages.
Je rapporte ici les renseignements que quelques ainis
ont bien voulu me communiquer, car il est assez difficile
de savoir exactement la vérité; les trois journaux de
Manille, soumis à une censure rigoureuse, ne font que
chanter les louanges de l’armée et annoncent sans cesse
de nouveaux succès. Mais ces nouvelles se ressemblent
toutes et l’œuvre de civilisation n’avance pas plus vite.
On prend quelques malheureux indigènes qui promet-
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON | 459
tent, par crainte, de devenir sédentaires; mais quelques
jours après, l'expédition n'étant plus à redouter, les Igor-
rotes ont regagné la montagne.
Le 46 septembre, nous quittons Aringay pour continuer
notre route vers le nord ; nous côtoyons toujours le bord du
golfe, de Lingayen jusqu’à Bauang en passant par le petit
village de Cava. |
En sortant de Bauang, le dernier village bordant le golfe.
nous marchons au nord, et, en 30 minutes, nous arrivons
à San-Fernando, chef-lieu de la province de la Union et
résidence de l'officier supérieur de l’armée espagnole.
La ville n’a rien de remarquable, si ce n’est la grande
place, autour de laquelle sont bâtis la maison du gouver-
neur, l’église, le couvent et le tribunal.
San-Fernando est à peu de distance de l’endroit où vient
aborder le courrier qui remonte au nord après avoir touché
à Sual.
Pendant que nous sommes à table chez le commandant,
arrivent deux dépêches, l’une annonçant un nouveau trem-
blement de terre à Manille, mais peu important, et l’autre
la délivrance de la reine et l’ordre de donner des réjouis-
sances au peuple : Panem et circenses.
Le gouverneur octroie aux Indiens deux jours de gallera.
Le lecteur sait que les combats de coqs sont une des
grandes récréations des Indiens ; ils ne sont peut-être pas
autant en honneur dans cette partie de l’île, mais, comme
ils ne sont permis que le dimanche et les jours de fête, cela
vaut pour eux tous les feux d'artifice tirés en Europe.
On cultive le tabac dans cette province, culture encore
obligatoire à ce moment dans la région.
C’est chose de gouvernement, et chaque chef de famille,
chaque « tributo'» est tenu de fournir annuellement un
certain nombre de feuilles à l’État. La récolte faite, on la
porte au village et là le gobernadorcillo compte les fardeaux,
qu’on dépose dans les magasins ; puis les employés de la
régie séparent les feuilles, non pas suivant leur qualité,
mais suivant leur longueur : il y avait quatre dimensions
distinctes, suivant lesquelles les feuilles étaient payées au
160 VOYAGE AUX PHILIPPINES
prix fixé par le gouvernement; quant aux feuilles trop
courtes, elles étaient refusées, mais non rendues au cul-
tivateur, l'administration les brûlant sans aucune indem-
nité.
Depuis juillet 1882, la culture du tabac est dégagée de
toute entrave; qui veut, la pratique, et l'État n’a plus le
monopole de l'achat et de la vente.
Le tabac étant facile à cultiver, ce travail convenait par-
faitement aux indigènes ; mais, il y a quelques années, des
difficultés financières obligèrent l’administralion à payer les
producteurs avec des bons qui plus tard seraient échangés
contre de l’argent monnayé. Mais mal accueillis, au début,
par les Indiens, ces bons tombèrent bientôt dans le discrédit,
et ce fut là le point de départ d’une exploitation générale
des indigènes par les individus avec lesquels ils faisaient
leurs échanges habituels. Le discrédit des bons du trésor
ne fit qu'’augmenter. Ce fut, on le comprend, une occasion
d’agiotage. Cette situation s’est prolongée pendant plusieurs
années, et quelques maisons de banque de Manille, dirigées
par des métis ou des Chinois, ont accaparé à vil prix ces
bons, qu’ils savaient devoir être intégralement payés tôt ou
tard.
On a vu des Indiens donner à piastres de papier pour une
d'argent ou pour la même valeur de riz.
Le général Moriones, vieux soldat intègre, ayant eu con-
naissance de ces faits, et pour empêcher la ruine des
Indiens au profit de quelques individus, publia une ordon-
nance annonçant que les bons allaient être remboursés.
Mais, sachant que le payement des bons au pair n’aurait pas
favorisé les cultivateurs, le général ordonnait que l’on rem-
bourserait à une certaine époque pour tant de milliers de
bons à tant la piastre, et que le reste serait payé à échéances.
Le tabac des Philippines est très bon et serait encore
meilleur s’il était mieux soigné.
Celui qui a la plus grande renommée est le tabac de
Cagayan, vaste pays situé entre les deux grandes Cordillères
du Nord et arrosé par de nombreux cours d’eau'se jetant
dans le fleuve qui donne son nom à la province,
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 163
Le tabac cultivé dans les montagnes a les feuilles petites,
mais possède un très bon parfum.
La contrebande du tabac était très active aux Philippines
avant la nouvelle réforme. Le gouvernement vendait en
effet le tabac assez cher au détail, et, dans nos courses, il
nous est arrivé souvent de voir des individus se sauver à
travers les rizières ou dans les bois, prenant les Européens
qu’ils rencontraient pour des inspecteurs de la régie.
Le 17 septembre, à 4 heures du matin, nous nous met-
tons en route avec le commandant, qui nous accompagne
jusqu’à la limite de son territoire.
Nous passons rapidement San-Juan et, montant toujours
vers le nord, nous arrivons à Bagnotan.
Les routes de cette partie de Luçon sont, sans contredit,
les meilleures des Philippines, même et y compris Manille.
Le commandant n’a pas, comme les alcades, à s’occuper
des innombrables procès publics et privés, et 1l peut accorder
tout son temps à l'administration et au bon entretien des
routes de sa province. |
En sortant de Bagnotan, le chemin s'incline au N.-N.-O.
pendant environ 2 kilomètres, puis tourne brusquement
à l'E.
Nous laissons reposer nos chevaux dans ce village, puis
nous nous dirigeons au S.-S.-E., pour gagner le village de
Balaoang, situé au pied d’une chaîne de montagnes, dépen-
dance d’un des contreforts de la chaîne centrale.
À Balaoang nous sommes reçus, comme dans les autres
villages, par la musique réunie à l’occasion de l’heureux
accouchement de la reine et de l’arrivée du nouveau gou-
verneur ; elle nous paraît moins mauvaise que celles que
nous avons déjà entendues.
Retournant sur nos pas jusqu’à Bagnotan, nous conti-
nuons noire route vers le N.-E. jusqu au village de Bangar,
le dernier de la province de la Union.
Nous arrivons en grande compagnie au couvent, car tous
les curés des villages que nous avons traversés nous ont
suivis dans leurs voitures et viennent prendre part à la fête
que nous donne le curé de Bangar.
164 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Je laisse ces messieurs jouant aux cartes ou aux dominos
en attendant le diner; prenant mon fusil, je profite de la
tombée de la nuit, moment du réveil des paniques, pour
en abattre quelques-uns. Ce sont de grandes chauves-souris
qui vivent par bandes. Pendant le jour, ils restent suspendus
par un de leurs erochets à un arbre qu'ils choisissent et
qu'ils ne tardent pas à dépouiller de toutes ses feuilles. Le
jour, on peut les approcher facilement et les tuer à coups de
hâton. Quand une pierre vient les réveiller, ils se contentent
le changer de place en poussant de légers cris. Ceux que
j'ai tués 1ei sont très beaux ; les mâles ont le plastron et le
col d’un jaune d'or brillant d’un très bel effet, et le poil du
rorps roux el soyeux.
Les indigènes trouvent la chair de ces animaux très
bonne; quant à moi, la forte odeur qu’ils exhalent m'a tou-
jours inspiré beaucoup de répugnance, et je n’en ai mangé
qu'en cas de disette.
Le pays que nous avons parcouru aujourd’hui n’est qu’une
vaste plaine d’alluvion s'étendant de la mer au pied des
montagnes et mesurant plus d'une lieue de largeur. Les
principales cultures sont le tabac et le riz.
Le lendemain, laissant nos compagnons endormis, nous
continuons à remonter vers le nord, et nous traversons le
grand fleuve Ambunayam, dont le delta a près d’une lieue
d’étendue.
Au milieu se trouve une grande ile qui est un sujet con-
tinuel de contestations entre les villages des deux rives;
parfois de véritables batailles ont tieu entre les pêcheurs de
J'une et l’autre province.
Après la traversée du fleuve, nous arrivons à Tagudin,
premier village de la province d’Ilocos sud.
Puis viennent successivement Sevilla, Santa-Cruz, Santa-
Lucia, et nous entrons à Candon, ville où nous avons pro-
jeté de tenter une longue excursion dans les sierras de l’in-
térieur.
Le P. Canon, curé du lieu, ne veut pas que nous logions
au tribunal ou autre part ailleurs: il nous installe de forcer
vhez lui; tous ses amis viennent nous voir; l’un des direc-
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUcON 465
teurs des mines de cuivre des environs offre de nous y servir
de guide et met ses hommes et ses chevaux à notre dispo-
sition.
C’est une belle chose que l'hospitalité aux Philippines.
Tout le monde ici m'affirme que ce n’est pourtant pas l’hos-
pitalité d'autrefois.
Depuis les dernières révolutions d’Espagne, il s’est pro-
duit ceci. Chaque parti arrivé au pouvoir épure à sa façon
le personnel gouvernemental des Philippines; il remplace
toutes les créatures du ministère précédent par ses créa-
tures à lui. On a vu jusqu’à trois fonctionnaires à la fois
dans un seul poste : le premier était resté en lieu et place
faute d'argent pour partir, et le second, n'ayant pas fait
diligence, avait été gagné de vitesse par son remplaçant.
Sur cette foule de fonctionnaires passagers, beaucoup ont
abusé de l'hospitalité, et les Philippiniens sont devenus
prudents.
Autre raison : jadis on allait aux Philippines par le cap
de Bonne-Espérance, et en bien petit nombre; maintenant
l'archipel reçoit par Suez autant d'Européens en un mois
qu'autrefois en toute une année.
Mais si nous, voyageurs étrangers, nous sommes moins
bien accueillis qu’autrefois, notamment par les curés des
Philippines, il faut l’attribuer à la publication de l'ouvrage
de M. Jagor connu aux Philippines par la traduction espa-
guole qu’en a publiée M. Sébastien Vidal. Dans son œuvre,
Jagor décrit les mœurs des curés espagnols et plus particu-
liëérement des curés indiens. Bien que ses appréciations
soient très souvent justes, elles sont peu flatteuses. Depuis
lors, on nous recoit mal et on nous cache beaucoup de
choses, dans la crainte que nous ne les fassions connaître.
La journée du 20 se passe à régler les fardeaux et à faire
les provisions; on nous prête des chaises à porteurs, dont
deux sont très commodes ; elles sont en bambou et viennent
de Hong-Kong ; on y est très bien assis ; chacune d’elles doit
être portée par huit hommes.
Le district que nous allons visiter est situé dans l’intérieur
et s'étend jusqu’à la grande Cordillère centrale.
466 VOYAGE AUX PHILIPPINES
est limité au nord par l’Abra ‘ et le district de Bontoe, à
l'est par la grande chaîne centrale qui le sépare de Cagayan
et qui va jusqu'aux confins de la province de la Nueva-Biscaya,
au sud par le district de Benguet, et à l’ouest par la province
d’Tlocos sud, dont il dépend administrativement.
Notre caravane se mit en marche le 21 septembre, avec la
pluie sur le dos; elle se dirigeait au sud-est vers le district
de Lepanto et la grande Cordillère centrale.
Salcedo, à 16 kilomètres de Candon, fut le premier pueblo
rencontré.
La route que nous suivons traverse des plaines et des
terrains marécageux ; il existe, il est vrai, une autre route
que le général Moriones a fait construire l’année dernière ;
mais, abandonnée depuis son départ, elle est en peu de temps
devenue impraticable.
En sortant de Salcedo, nous remontons un petit cours
d'eau et nous marchons directement à l'est; bientôt, nous
gravissons les premières montagnes, et, à 4 heures, nous
arrivons à Lingay, petit village au pied du mont Tila
(1072 mètres), peuplé par moitié d'Ilocanos et d'Igorrotes.
Le pays est sagement cultivé; sur les terres, retenues en
gradins par des murs de pierre sèche, croissent riz, igname
et maïs; ces gens entendent parfaitement la pratique des
irrigations. Nous eûmes tout le temps de jouir des plaisirs
de Lingay ; une affreuse nortada nous y retint toute la
journée dans la case du maître d'école, où la pluie pénètre
en toute liberté ; et c’est la meilleure du village!
À chaque rafale, les quelques touffes de bambous qui sont
devant nous plient jusqu’à terre, et il y en a qui ne se relé-
veut pas; les champs de riz ondulent comme une mer en
furie; pendant trente heures, les cataractes du ciel sont
ouvertes, et pas un être vivant n'ose s’aventurer dehors, de
1. Abra, en espagnol, signifie gorge de montagnes. On désigne
sous le nom de territoire de l'Abra la partie du nord de l'ile
de Lucon limitée par la grande Cordillère centrale à l'E. et la
chaîne de montagnes parallèle à la côte O. Dans la région qui
s'étend entre les deux chaînes coule un cours d’cau important
qui a nom Abra.
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 467
peur d’être enlevé par la tourmente et jeté dans un pré-
cipice.
Enfin, le 23, le temps s'étant éclairei, nous entreprenons
l’ascension du Tila, dont le pic s'élève à 1200 mètres d’alti-
tude. De la passe, qui n’est qu'à 1100 mètres, je puis
prendre un tour d'horizon, car nous apercevons parfaitement
Santa-Lucia, Santa-Cruz, Candon et la pointe de Namag-
pacan.
De Lingay nous descendons à Angaqui, hameau d’Igorrotes
à 720 mètres d'altitude. Ces montagnes, bien qu’arides, sont
belles, et l’on se croirait presque en Suisse, mais le thermo-
mètre nous détromperait : à 6 heures du soir, il marque 2%.
Le pays est calcaire, plus qu’à moitié dénudé ; les pentes sont
couvertes de cogon. De ci, de là, on rencontre quelques bou-
quets d’arbres dans le fond des ravins.
J'ai pu récolter pendant la marche quelques mollusques
intéressants; c'est tout ce que le naturaliste pouvait re-
cueillir sur ces pentes. Mon ami M. d’Almonte a bien voulu
faire à mon intention un croquis exact de la vue du mont
Tila et du pays voisin.
Le 24, nous continuons notre route au sud-est, toujours
à travers les montagnes; nous nous arrêtons pour la halte
du déjeuner à 691 mètres d'altitude, et le point culminant
atteint ce jour-là est de 698 mètres.
Nous continuons à marcher jusqu'au bord de la rivière
Imalaya, qui court dans la direction du nord et qui se jette
à peu de distance dans le fleuve Abra. Les eaux ayanl
emporté le pont deux jours avant notre arrivée, nous voilà
obligés de chercher un gué qui nous permette de traverser
la rivière. Nous arrivons ensuite au village de Cervantes.
entre Cayon, chef-lieu du district, et Maugayen, où se
trouvent des mines de cuivre.
Le lendemain, une heure de course à cheval à travers
des sentiers taillés sur les flancs des montagnes nous con-
duit à Camillas, où nous recevons l’hospitalité chez les pro-
priétaires des mines de cuivre.
Dans les plaines dépendant de l'habitation, on a essayé
d'établir des plantations de café, mais elles n’ont pu réussir
168 VOYAGE AUX PHILIPPINES
à cause de la sécheresse; en revanche, ces plaines sont
excellentes pour l'élevage des bestiaux.
Le 26 au matin, nous traversons avec assez de difficulté
la petite rivière Suyo, qui, en ce moment, roule avec fracas
ses eaux torrentielles; trois heures de marche par l’est-
sud-est à travers des sentiers semblables à ceux d'hier nous
conduisent jusqu’à Maugayen.
Il y a quelques années, un Espagnol établi à Candon
achetait le cuivre aux Igorrotes de l’intérieur ; 1l eut l’idée
de fonder une société pour l'exploitation des gisements ; on
fit venir des ingénieurs qui les reconnurent. Une fois le
terrain acheté, on commencça l'exploitation.
Ces mines sont ädmirablement situées; d'immenses
forèts de sapins fournissent abondamment le charbon néces-
saire à la fonte, mais le transport de la côte aux fonderie
et des fonderies à la côte grève tellement l’entreprise qu'elle
a succombé d’abord et que, une fois relevée, elle n’a plus
donné que 16 000 à 24 000: francs de revenu par an. De
plus, le travail d'extraction est contrarié par les infiltra-
lious d'eau, et l’approvisionnement en combustible est
devenu difficile : on a coupé les sapins inconsidérément,
sans jamais replanter, et il faut maintenant aller chercher
les bois très loin. On a dû, pour fabriquer le charbon,
s'installer loin de la mine, au milieu des bosquets isolés
de sapins, et 1l faut changer ainsi de résidence à mesure
que la forêt disparait.
Au cours de cette visite dans les galeries nous voyons
quelques filons de cuivre assez riches; j'ai pu réunir une
série complète des roches et minerais de cette région.
Les ouvriers des mines sont ou des Chinois ou des Igor-
rotes. Parmi ces derniers , j'ai pu mesurer quelques
hommes, d’ailleurs en petit nombre, mais aucune femme
n’a voulu s’y prêter. Il en est un presque noir, très diffé-
rent de tous les autres gens du pays, qui en font eux-
mêmes la remarque : on dirait d’un Californien noir.
Les hommes sont, en général, plus grands et d’un type
un peu différent de ceux que j'avais observés à Benguel.
Îci on croirait voir des Japonais ; ils gardent plus volontiers
_ —- _—— — _ -
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 469
leur barbe ; leurs cheveux sont lisses et°ils les portent
longs. —
Les Igorrotes sont encore peu sociables ; on a établi un
village auprès des mines ; jusqu’à présent ils ne s’y sont pas
établis, préférant vivre isolément dans les montagnes.
À peu de distance des mines de cuivre, les Igorrotes
récoltent de l’or, comme ceux du district de Benguet.
Les naturels fabriquent non seulement des pipes et des
ornements en cuivre, mais encore des marmites et autres
ustensiles de ménage, qu'ils fondent d’abord et qu’ils mar-
tèlent légèrement ensuite.
J'ai pu rapporter une de ces marmites, grâce à l'obli-
geance des propriétaires des mines, car les indigènes n'ai-
ment pas à s’en dessaisir. —
Après les mines, on fit visite à la montagne Data. D'après
les nouvelles reçues à Manille, un volcan v aurait surgi
durant les récents tremblements de terre ; nous n'v voyons
qu'un effondrement de 120 mètres de longueur, de 60 de
largeur, près d’un terrain de 1400 mètres carrés boule-
versé et crevassé en tous sens.
Le 28 septembre, retour à Cervantès, et de là on se
rend à Cajan, bourg situé à 670 mètres d'altitude. C’est
une longue rue en pente faite de maisons en planches de
sapin et élevées sur pilotis. Malgré son humble apparence
et sa petitesse, Cajan est le chef-lieu du district de Lépanto.
Comme dans le district de l’Abra, il n’y a qu’un centre
un peu important, le chef-lieu, les autres agglomérations
sont de petites bourgades.
On y cultive, comme dans les régions inférieures, du
riz, des ignames et du maïs; le terrain de culture est éga-
lement en amphithéâtre sur le flanc des vallons ; tout le
reste est inculte. —
Les indigènes récoltent aussi un peu de tabac et ramas-
sent de l'or ; le commandant nous a montré une série de
fétiches faits de ce métal et quelques pépites assez grosses.
Les Européens sont représentés ici par le commandant
du district et par le capitaine de la guardia civil ; il n’y a pas
de curé; un missionnaire v passe deux ou trois fois par an.
170 VOYAGE AUX PHILIPPINES
On fait tout Ce que l’on peut pour attirer les Igorrotes
des montagnes ; quelques-uns se sont décidés à venir, mais
la plupart retournent bientôt dans les bois, et, dernière-
ment, un groupe tout entier a disparu brusquement, l'un
d’eux ayant coupé la tête d’un de leurs ennemis.
Leurs mœurs sont à peu de chose près les mêmes que
celles de tous les Indiens de ces contrées ; seulement, il est
à remarquer que les dialectes varient beaucoup et qu'un
très petit nombre d'individus parlent le même.
J'aurais bien voulu m'y procurer des squelettes d'Igor-
rotes, mais ils cachent soigneusement leurs morts; ils les
enterrent au pied d'un rocher incliné, de manière que le
corps soit à l'abri.
Plus heureux en fait de curiosités, j'emportai de Cajan
quelques objets, entre autres un-plat double en bois et
une cuillère, en bois également : le grand plat est pour le
riz, le petit plat pour le ragoût et la sauce ; la cuillère repré-
sente une femme nue avec une espèce de bonnet de police
recourbé en avant. On ne rencontre ces ustensiles que dans
un seul village, et 1ls se rapprochent beaucoup des objets
de même espèce rapportés des îles de l’Océanie.
J'y fis aussi l'acquisition de deux idoles, homme et
femme, sculptées en plein bois. L'homme est assis les coudes
sur ses genoux et la femme est debout, les deux mains
appuyées sur le ventre; les yeux sont faits de deux cauris,
et sur une troisième coquille introduite dans la bouche on
a sculpté les dents.
Je désirais aussi beaucoup quelques-unes de leurs armes.
lances, sabres et flèches, qui sont assez belles, mais j’at-
tends toujours avec impatience celles qu'avait bien voulu
me promettre le gouverneur du district de Lépanto. Il de-
vient de plus en plus difficile aux Philippines de se pro-
curer des armes; depuis quelques années, le gouvernement
a mis la main sur toutes celles qu’il a pu atteindre et il ne
permet plus aux Indiens d'en avoir. Quelques alcades en
possèdent de très belles collections, mais ils les gardent
pour eux. |
Je n'ai pu me procurer un ancien tibor, en porcelaine
LES PROVINCES DU NORD-OUEST LE LUÇON aa
de Chine assez commune, et pas très ancien probablement,
mais cependant intéressant.
L'Indien qui le possède n'a voulu le vendre à aucun
prix. C’est un objet de famille auquel il tient beaucoup,
comme un souvenir de ses ancêtres.
J'ai pu mesurer cinq hommes, non sans peine, et grâce
aux ordres exprès du gouverneur. Je donne, plus haut
(page 153), leur type, hommes et femmes, et un spécimen
de leur tatouage, en tout semblable à ceux des autres
Igorrotes que j'ai rencontrés jusqu'ici.
Plat double et cuillère en bois des Igorroles.
Les lypes sont toujours très variés; les maladies de
peau sur ces hauteurs sont moins communes qu’à une
alitude inférieure ; chez quelques indigènes le nez est tout
à fait droit avec le bout légèrement recourbé. Chez d'au-
tres, au contraire, surtout chez les femmes, il est large et
épaté.
Les hommes ont les membres inférieurs velus; la barbe
est souvent abondante et quelques-uns la portent coupée
court; ils ont les cheveux longs en général; et quelques
chevelures atteignent 90 centimètres de longueur.
Ils les divisent en deux bandeaux qu'ils tortillent autour
de leur tête; presque tous portent en outre un morceau
d'étoffe d'environ 4 m. 50 de longueur, enroulé en forme
472 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de turban et dans lequel ils plantent leur pipe et serrent
le tabac.
Comme les Igorrotes de Benguet, ils ont les mains
petites, les pieds grands et larges, les bras grêles et les
jambes fortes. Les oreilles sont généralement grandes, les
yeux bruns et, chez quelques sujets, un peu obliques, ce
qui accuserait chez eux une infusion très manifeste de sang
chinois.
Les dents, généralement droites, sont en très mauvais
état. Chez les femmes l'usage du bétel leur donne une
couleur brune vernissée d’un aspect sale et assez laid ;
mais c’est la mode, comme il est de mode aussi de porter
les cheveux courts sur le front, ce qu’on appelle à la chien
dans nos modes de coiffures européennes. Les femmes por-
lent les cheveux beaucoup plus courts que les hommes.
et les élégantes les retiennent sur la tête avec une espèce
de diadème en perles.
” Le{‘octobre, nous rebroussons chemin jusqu’à Angaqui ;
les eaux des rivières ont encore monté ; le passage ne peut
s'effectuer qu'en radeau et à l’aide d’un grand nombre
d'hommes.
Le lendemain, nous prenons la direction nord-nord-ouest.
en contournant les montagnes ; les chemins sont très mau-
vais et, dans une gorge appelée Tabalina, nous avons toutes
les peines du monde à passer sans nous embourber entiè-
rement; nous sommes sur un terrain calcaire qui semble 4
délayé ; nous arrivons enfin à Triagau, village situé à 725 mè-
tres d'altitude, où se trouve un entrepôt de tabac appro-
visionné par les Igorrotes des montagnes. Ce tabac est
assez bon, mais les feuilles en sont petites.
Malgré les instances du commandant et de sa fenune,
qui veulent nous retenir, nous continuons notre roule, car
mon ami est pressé de rentrer, malade qu'il est d’une forte
bronchite.
Dans la descente, nos guides nous égarent; la nuit
empèche qu'ils se reconnaissent ; nous passons et repassons
dans le lit de la rivière Lilidon, qui sert de chemin; et,
après avoir franchi des elôtures et pataugé dans la vase,
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 473
nous arrivons enfin à 8 heures du soir dans un village, d’où
nous repartons le matin au jour pour Nueva Carbeta et
Santa-Maria. Nous avons rejoint le bord de la mer. Le curé
de Santa-Maria, homme fort aimable, nous fait le meilleur
accueil; il me montre sa collection de coquilles et nous
donne sa voiture pour regagner Candon, où, pendant notre
absence, on a ressenti quelques secousses de tremblement
de terre.
Santa-Maria possède l'église la plus pittoresquement
située que j'aie vue dans les Philippines, sur le front d’un
rocher de plus de cent mètres de hauteur, au-dessus de la
plaine ; de là on domine tout le pays.
Le couvent sert souvent de refuge aux habitants pendant
les inondations assez fréquentes qui envahissent la contrée.
Après Santa-Maria, nous traversons Narvacan ; la route,
après un brusque détour à l’ouest, se dirige de nouveau
vers le nord jusqu’à Santa, où l'hospitalité ne nous paraît
pas poussée à l'extrême, et où nous passons la nuit tant
bien que mal dans un tribunal ouvert à tous les vents.
Le lendemain nous entrons à Vigan, chef-lieu de la pro-
vince d'Ilocos du sud, et en même temps siège d’un évêché. .
Monseigneur est une ancienne connaissance de M. Cen-
teno. Nous allons Jui faire une visite, mais M. Centeno
s’aperçoit bien vite de la différence qu’il y a entre l'amitié
d’un simple curé et celle d’un prélat mitré.
Nous ne voulons pas rester dans celte capitale du nord,
mais le gobernadorcillo, qui est ici un grand personnage,
se soucie peu de secouer son apathie pour nous chercher
chevaux et porteurs. Notre ingénieur en chef des mines
perd patience, il en appelle à l’alcade, et celui-ci fait une
verte semonce au gobernadoreillo, puis lui inflige quelque
chose comme cinquante francs d'amende. Le gobernador-
cillo ne sourcille pas. « Je les ferai payer, dit-il à M. Cen-
teno, par mes adjoints, qui se rattraperont sur leurs subor-
donnés, et ainsi de suite jusqu'aux contribuables, y va
benel! »
Les Ilocanos passent pour être fiers, entiers, prompts
à la révolte.
474 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Ils cultivent le riz, l’indigo, beaucoup le tabac, le
coton.
C'est une population industrieuse, qui fait des étoffes de
coton, notamment des couvertures très belles et solides,
fort supérieures à celles que l'Angleterre et l'Allemagne
vendent aux Philippines.
Enfin, à 4 heures, nous avons enfin nos chevaux.
De Vigan au point extrême atteint par nous dans le nord,
notre course fut rapide ; elle nous fit connaître (bien super-
ficiellement, s'entend) Masingal, Lapog, Sinay, dernier vil-
lage de la province d'Ilocos du sud, Badog dans la pro-
vince d'Ilocos nord, et dont le padre, fort bon homme du
reste, a une peur atroce des tremblements de terre. Il
nous fait les honneurs de son couvent, qui menace ruine
de toutes parts, et nous v montre dans sa chambre à cou-
cher, auprès de son lit, une espèce de guérite en forts
madriers : c’est là qu’il se blottit à la moindre secousse.
quand il ne croit pas avoir le temps de gagner l'escalier
par lequel il peut se sauver dehors.
Il nous prête sa voiture, grand omnibus à quatre che-
vaux, et nous filons à grandes guides vers la métropole de
l'Tlocos nord.
Cette métropole a nom Loag; elle est bâtie au bord
d’un fleuve large et rapide que nous franchissons sur un
radeau porté par deux bancas, c'est-à-dire par deux canots
faits chacun d’un tronc d'arbre.
De Loag, nous mimes le cap vers les mines que nous
voulions visiter, dont une de ce rare produit qui se nomme
l’asbeste ou amiante, mais à Pasuquin un tel coup de nor-
tada survient que nous abandonnons toute idée de monter
jusqu’à la pointe septentrionale de Luçon, dont pourtant
nous ne sommes guère éloignés. Encore quelques heures
de marche et nous serions les prisonniers de l’inondation.
Le chef-lieu a été brûlé plusieurs fois, et, en ce moment,
on est en train d'élever de nouvelles constructions sur les
anciennes ruines.
Pendant la saison pluvieuse, ces contrées sont fréquem-
ment inondées par des torrents descendus des montagnes
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 475
et entraînant tout sur leur passage ; nombre de bestiaux
sont ainsi enlevés tous les ans.
Ici, les indigènes sont moins mêlés de sang chinois ; ; les
Igorrotes, qui descendent assez souvent de leurs montagnes,
commettent de fréquents assassinats, puis regagnent leurs
retraites sauvages, assurés de l'impunité.
La principale culture est le tabac, dont le produit s'élève
à 50 000 piastres pour la province seulement, 250 000 fr.
La culture du riz est négligée pour celle du tabac, qui
est obligatoire. C’est là une des conséquences de la paresse
des indigènes, qui travaillent tout juste ce qu’il faut pour
subvenir à leurs premiers besoins, mais qui, par crainte,
travailleront pour l’administration ; le cultivateur a le droit
de conserver deux charges de tabac pour sa consommation
particulière et doit vendre le reste de sa récolte au gouver-
nement. Il est vrai que cela n'empêche aucunement d’en
vendre et d'en acheter ailleurs que chez les marchands
autorisés.
À force de recherches ordonnées par notre ami don Juan
Piqueras, l’alcade, je pus enfin me procurer deux tibors;
l'un d'eux, orné de dessins au trait et d’un caractère spécial,
est l’une des pièces les plus curieuses de la collection ethno-
graphique que j'ai recueillie pendant ce voyage. Ces vases,
trouvés enfouis dans la terre sur le rivage, sont très anciens.
Dans les deux provinces d'Ilocos nord et sud, les che-
mins ne sont pas trop mauvais, à l'exception de ceux qui
suivent les lits des rivières : celles-ci, toutes très larges,
changent souvent de place.
Les inondations étant fréquentes, les routes sont fort
difficiles à entretenir. Elles courent à travers de vastes
plaines sablonneuses ou couvertes de galets; les chariots
n’y avancent qu'avec peine et restent souvent embourbés
ou même ensablés.
Le 16 octobre, le temps nous permet enfin de partir et
nous bations honteusement en retraite jusqu’au port de
Salomague, dans l'Tlocos sud. De là un vapeur nous emporta,
don Enrique d’Almonte et moi, jusqu’à Sual, dans le golfe
de Lingayen.
476 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le 22, nous quittons Sual pour aller visiter la pro-
vince de Zambales. Le trajet par mer nous donna toute
occasion d'admirer un archipel en miniature du golfe de
Lingayen. Ce semis d’iles, d’ilots plutôt, n’est pas nommé
sur la grande carte des Philippines du colonel Coello; il
n'y est pas non plus exactement figuré, et il faudrait l’aug-
menter de diverses ilettes au nord-nord-est. Mon ami
Enrique en a pris plusieurs croquis. Une luxuriante végéta-
tion les revêt; des charbonniers chinois y vivent et expé-
dient leur charbon à Manille. De l'aspect de plusieurs
d’entre elles qui, vues de loin, semblent réellement mon-
tées sur un pied, nous donnâmes familièrement, entre
nous, à ces iles, le nom d’archipel des Champignons.
À 5 heures, nous arrivons à l’île de Cabaluyan ou Anda,
qui est la dernière du groupe à l’ouest.
Nous descendons au tribunal, mais le gobernadorcillo ne
l'entend pas ainsi, le curé lui ayant donné l’ordre d'amener
chez lui tous les Européens.
Nous nous résignons ; nous aimerions mieux être chez
nous au tribunal. Nous n'eûmes, il faut le reconnaitre, qu’à
nous louer de l'hospitalité du padre Andreo Romero, qui
fut d’une amabilité parfaite. Il nous dit qu'il était toujours
très heureux quand le hasard lui amenait des hôtes.
Il nous montra sa ménagerie, un superbe cerf apprivoisé,
qui nous suivait à la promenade comme un véritable chien,
des singes, des chiens, des chats et une basse-cour aussi
nombreuse que variée.
Dans cette ile est une des réserves des bestiaux destinés
à la consommation de Manille ; 1l y a là d'immenses trou-
peaux, qui constituent son seul commerce.
Le lendemain, après avoir pris congé de notre aimable
amphitryon, nous traversons l’île afin de nous embarquer
et de passer sur la terre ferme. Notre débarquement s'opère
dans les meilleures conditions, mais nous sommes obligés
d'attendre que l’on nous amène des chevaux du village
voisin. Très pénible et fatigant fut le voyage, et nous dû-
mes à plusieurs reprises faire une partie de la route à pied,
“enfonçant parfois dans la vase jusqu'aux genoux. Enfin,
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON aTT
à 2? heures après midi, nous arrivons à Laminosa, char-
mant village situé à quelque distance des montagnes.
Après avoir mis nos bagages au tribunal, nous allons au
couvent, prendre des renseignements sur les dégâts occa-
sionnés par le tremblement de terre. En montant l’esca-
lier, nous entendons les accords d’un harmonium.
On prétend que la musique. adoucit les mœurs, mais
nous nous apercevons bien vite qu'il n'y a pas de règle
sans exception. En arrivant dans la salle, nous voyons trois
Archipel des Champignons.
hommes qu'à leur lonsure nous reconnaissons pour des
prêtres, mais tous trois en calecon et en chernise flottante,
à la mode tagale.
Nous demandons à parler au padre ; celui qui a la che-
mise la plus sale s’avance et nous demande d'un lon assez
rogue ce que nous voulons et qui nous sommes ; le jeune
Enrique le lui explique, et il nous répond alors qu'il n'y a
rien eu par ici, et qu'il ne comprend pas l'idée baroque
que nous avons eue de nous déranger par un temps pareil
et par des chemins comme ceux qu'il nous a fallu parcourir.
Mon ami lui dit que, s'il est venu, c'est par ordre du
° 42
178 VOYAGE AUX PHILIPPINES
gouverneur général ; puis, nous le saluons et partons sans
mème nous être assis. Pendant mes six années de voyages
aux Philippines, c'est le seul curé qui ait été aussi peu
gracieux ; généralement on est plutôt trop bien recu.
Nous nous installons au tribunal, où on a l’air de vouloir
nous faire attendre, mais 1l nous suffit d'élever la voix pour
être aussitôt servis et avoir des vivres et de quoi nous
coucher.
Le lendemain, nous quittons ce village peu hospitalier el
retournons rejoindre notre embarcation; le chemin est
encore plus inauvais, et nous devons monter sur une es-
pèce de traîneau tiré par des carabaos qui, avec beaucoup
de peine, nous font enfin franchir les bourbiers. Quand
- nous arrivons au bord de la mer, nous sommes complèle-
ment couverts de boue.
Notre bateau équipé, nous mettons à la voile et tout va
bien jusqu’au milieu de l'archipel des Champignons ; mais,
quand il nous faut débouquer des iles pour doubler la
pointe Calamition, la brise de nord-est nous empêche
d'avancer et nous rejette constamment sur les récifs ; enfin,
à la nuit, force nous est de chercher un gite chez les char-
bonniers, qui, heureusement, ont de l’eau douce à nous
douner. Le lendemain, dès le matin, nous essayons de re-
partir; ayant encore eu un insuccès, nous prenons le
parti de gagner la côte à l'abri des îles et de faire roule :
pied. Après sept heures de marche, tantôt dans la vase,
tantôt dans la mer, nous arrivons à Sual, d’où nous repar-
tons immédiatement pour Lingayen. La pluie n’a pas cessé
de tomber un seul instant durant eette journée.
La province de Zambalès est renommée pour le travail de
ses nattes ; elle exporte aussi beaucoup de bestiaux. C'est
à l'extrémité du cap Bolinao, au nord de Laminosa, que
vient aboutir le cäble télégraphique, dont on a récemment
achevé la pose, qui relie les Philippines à l’Europe par
Hong-Kong.
De Sual à Manille la route traverse les trois provinces de
Pangasinan, de la Pampanga, de Bulacan et le district de
Tarlac.
LES PRUVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 179
Le 30 octobre, nous prenons congé pour la dermière fois
de l’alcade, le señor Alonzo, et de sa famille. Nous espé-
rivns arriver le soir même à Bayanbang, mais les chemins
sont encore plus défoncés qu'à notre dernier passage ; en
dépit des ordres de l'alcade, qui a pris toutes les mesures
possibles pour nous faciliter le retour, nous sommes obligés
de nous arrèter dans le bourg de San-Julian, où nous nous
installons dans la case la plus propre, à la grande joie de
ses propriétaires.
Le lendemain matin, nous continuons notre route ; nous
traversons Bayanbang et poussons jusqu'à San-Miguel de
Camiling, dans la province de Pangasinan, où nous tombons
en pleine fête.
Le soir, on nous apporte un enfant mort et deux blessés,
victimes des Negritos et des Indiens Remontados :.
Tous les ans, à la même époque, ces meurtres se renou-
vellent ; au dire du curé, c'est surtout quand il y a fête
dans la montagne que Negritos et Remontados commettent
ces crimes. .
Le pays que nous avons traversé est légèrement accidenté
et bien arrosé.
Le 1° novembre, nous arrivons à Tarlac, où nous amène
de San-Miguel une terrible chevauchée d’un jour, sous un
soleil de plomb. Cette ville borde un rio fort large, très
inconstant, qui change de cours à chaque inondation, et les
crues brusques qui suivent les pluies de la nortada détrui-
sent impitoyablement tous les ponts — c’est justement le
cas en ce moment, et c'est à gué qu'il nous faut traverser
torrents et torrenticules.
Un autre fléau du pays, ce sont les coupeurs de route.
On npus en avait menacés, mais nous n’en avons pas ren-
vontré un seul, soit hasard, soit parce que nous sommes
Européens, et qu'ici l'on n'ose guère s'attaquer aux « Cas-
üillas », — et d’ailleurs notre caravane est bien armée,
1: On donne le nom de Remontados (retournés dans les mon-
tagnes) aussi bien aux indigènes qui ont établi leurs pénates
dans les chaînes de montagnes qu'aux voleurs, assassins, mal-
faiteurs qui s’y sont réfugiés pour avoir l'impunité.
180 VOYAGE AUX PHILIPPINES
nombreuse el ne craint rien; — mais les pauvres Chinois
n’en pourraient dire autant : on en tue un par semaine el
par village, me dit-on avec quelque exagération. Le dis-
trict est pauvre, et justement 1l est voisin de deux des
plus riches provinces de Luçon : grande tentation pour
ceux qui n’ont ni sou ni maille, et la Cordillère est là
pour servir de refuge.
À 3 heures, nous étions au tribunal, où nous trouvons
des Suisses colporteurs qui, en attendant l’arrivée de nos
bagages, nous prétent des vêtements de rechange et nous
uffrent des rafraichissements, que nous acceptons de grand
cœur.
À 5 heures, visite au commandant du district, qui uous
installe chez lui.
Tarlac, chef-lieu du district de ce nom, est situé daus
le nord de la province de la Pampanga, dont il dépend admi-
nistrativement ; le district a pour limites, au sud la pro-
vince de Pangasinan, à l’ouest celle de Zambalès, et à
l’est la province de Nueva-Eeija.
La tour de l’église, violemment secouée par le tremble-
ment de terre du mois de juillet, est restée inclinée ; du reste,
elle ne devait pas se maintenir ainsi; cette nuit même, au
cours d’un violent orage, frappée par la foudre, elle a été
écornée.
Ici, contrairement à ce que nous avons vu dans les
autres parties de Lucon, l’église et la tour sont en bois,
ainsi que toutes les grandes constructions de la ville.
Le 3 novembre, nous nous dirigeons vers le sud. De fa
capitale du district de Tarlac à celle de la province de la
Pampanga, la route est d'abord presque déserte jusqu’à la
mission de Capas, et même jusqu’à Mabalacat, puis les vil-
lages se succèdent, rapprochés les uns des autres et presque
reliés entre eux par des cases, par des fermes.
On traverse successivement Coliat, San - Fernando,
Angèles, etc., pour arriver à Bacolor, résidence des auto-
rités pampangiennes. De riches plantations de cannes à
sucre l'entourent, et aussi de magnifiques pâturages avec
grands et gras troupeaux de bestiaux; les rizières sont
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 181
superbes; l’activité règne partout. C’est essentiellement la
province opulente de Luçon, celle où se trouvent les plus }
belles fortunes. Il ÿ a des haciendas immenses : presque ,
aucune n'appartient à des Européens; des Indiens, des |
métis en sont les propriétaires.
Ce très riche pays est une plaine d’alluvion au centre de
laquelle monte un ancien volcan, l’Arayat, situé à quelques
lieues au N.-E. de Bacolor. Une foule de rios l’arrosent
et, pour hasarder un mot nouveau, la surarrosent. Ils se
déversent presque tous dans le Rio Grande de la Pam-
panga, tributaire de la baie de Manille. Le plus impor-
tant de ces affluents est la rivière de Cabanatuan. C’est
avec la plus grande difficulté que les propriétaires espa-
gnols se procurent des travailleurs, vu la paresse extrême
des indigènes.
De Bacolor à Manille, nous ne suivimes pas la route la
plus directe, par le sud-est, mais le chemin des écoliers.
Le # novembre, nous remontons vers le nord en côtoyant
182 VOYAGE AUX PHILIPPINES
la petite rivière de Santa-Ana, voie de transport des pro-
duits venant du nord de la province. Nous passons ensuite
à Mexico.
Continuant notre route au nord-nord-est, nous traver-
sons Arayat et Santa-Ana. Dans le premier de ces vil-
lages nous recevons l'hospitalité dans une grande case
d'Indien. |
Le 5, nous faisons un circuit du nord-est à l’est jusqu’à
Cabiao, où nous descendons chez l’alcade, un ami de
Centeno. Le senor alcade organise aussitôt en notre hon-
neur une soirée qui fut assez nombreuse. Outre l’alcadessa,
femme du monde dans toute l’acception du mot, parlant
admirablement le français, 1l y avait sa jeune sœur et plu-
sieurs jeunes métisses. M. Centeno et moi nous avons
vivement regretté de ne pas danser, mais notre jeune com-
pagne d’Almonte ne manqua pas une seule danse.
Le bal fut coupé d'intermèdes musicaux et de chants, el
nous entendimes encore la Bella Filippina.
Cabiao, chef-lieu de la province de Nueva-Ecija, esl
situé au bord d’une rivière qui va se joindre au Rio
Grande de la Pampanga. Je n'ai pas encore vu de ville qui
ait plus lieu de maudire la catastrophe de juillet, dont on
nous fait un récit fort détaillé.
, Au dire des Indiens, les dégâts ont été épouvantahles
dans les montagnes voisines. La case d'un de leurs compa-
gnons, bâtie sur le hant d'une colline, aurait été engloutie
avec ses habitants.
Le pays est très fertile; le riz, la canne à sucre, le maïs,
le tabac, y viennent admirablement. Ce dernier, comme
celui des montagnes, est très odorant, mais 1l a les feuilles
petites.
Le 8 novembre, nous continuons notre route à l’est.
Nous contournons ensuite le Pinag de Candava, immense
bas-fond à sec ou humide suivant la saison ; en temps plu-
vieux, c’est un lac, et les cartes le désignent comme tel.
Nos cochers sont inquiets et se demandent s'ils pourront
passer tous les cours d’eau qui coupent notre route : la plu-
part des ponts ant été emportés ; enfin, grâce à des carahaos
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUCON 483
qui aident nos chevaux dans les endroits où nous enfon-
cons par trop, et après avoir traversé San - Miguel de.
Mayumo, nous gagnons Balinag, ville opulente, dans un
pays plantureux ; mais plus nous approchons de la capitale,
moins les gens sont obligeants : il semble mème que l'hos-
pitalité est inversement proportionnelle à la fortune.
Balinag est dans la province de Bulacan, et son territoire
appartient en grande partie à des congrégations religieuses.
Continuant tant bien que mal notre route jusqu’à Bulacan,
chef-lieu de la province, nous repartons le lendemain matin
pour Manille; nous aspirons après un repos bien mérité.
CHAPITRE IX
LE PASIG — LES VOLCANS DE LUCON
LA PRESQU'ILE DES BICOLS
Dès notre retour à Manille, nous constatons que l'on a
ris le temps à profit. On a réparé en partie les plus sérieux
dégâts, la gaieté est sur tous les visages, et l'oubli commence
à se faire. Mais après quelques jours employés à se re-
mettre, à prendre connaissance de la correspondance d’Eu-
rope et à y répondre, il faut de nouveau songer au départ.
M. Centeno et moi nous désirions, d’après le plan d'étude
convenu entre nous, constater de visu les dégâts faits par
le tremblement de terre dans la région qui entoure la
Laguna, et, au besoin, pousser jusque dans le district de
l’Infanta, d’où étaient arrivées de sombres nouvelles.
Le 14 décembre 1880, nous remontons le Pasig, décrit
avec plus ou moins d'enthousiasme par ceux qui l’ont vu.
Ses bords offrent au voyageur une grande variété de con-
structions ; à côté d'une élégante maison moderne, avec sa
véranda et ses jardins, on voit une case indigène s’avan-
cant sur l’eau et souvent dans un état de délabrement
complet. Nous avons bientôt laissé à notre gauche le
palais du gouverneur et à notre droite Santa-Ana; nous
arrivons à 41 h. 45 m. à Guadalupe.
Dans tous les bourgs qui avoisinent le Pasig, les ruines
sont nombreuses; — le couvent de Guadalupe, sorte de
forteresse massive qui, fièrement campée sur la colline,
LES VOLCANS DE LUCON 4185
avait jusqu’à ce jour bravé toutes les commotions du sol,
n’est plus qu’un amas de décombres.
Après avoir parcouru les ruines de Guadalupe, nous
reprenons notre navigation et nous passons successivement
à Santo-Tomas, Kaniogan, Rosario, Maibourg et Polo.
Le moindre pueblo des bords du Pasig pratique en grand
l'élève du canard pour la consommation de Manille.
Ce sont des Chinois qui se livrent à l'élève de l’ « har-
monieux volatile ». Au bord des petits rios qui s’embouchent
dans le fleuve, on voit partout des cases ; une pente entourée
d’un grillage de bambou va jusqu’à l’eau : là, grouillent
des légions de canards piaiïllant à qui mieux mieux.
On les nourrit avec les mollusques provenant du fleuve.
Ces mollusques sont l’objet d’une pêche constante à laquelle
servent les innombrables bancas amarrées sur les bords du
Pasig. Ces bancas sont montées par un seul homme armé
d’un long râteau terminé par un filet avec lequel on racle
le lit du fleuve pour ramener les précieux mollusques des-
linés à la nourriture des intéressants palmipèdes.
À 5 heures du soir, nous arrivons à Taguig. Ici, c’est la
journée du 20 juillet qui a laissé des traces terribles.
Le 12 décembre, à 7 heures du matin, nous débouquons
dans le lac; puis, mettant le cap au sud, nous arrivons à
midi à Tunasan, gros village de la rive occidentale; nous
suivons le littoral, vers le sud-est, pour nous rapprocher
du Maquiling.
À partir de ce bourg, le rivage de la Laguna appartient
presque entièrement aux dominicains, qui retirent du riz
et de la canne de leurs magnifiques haciendas un produit
double de celui qu'obtiennent les autres habitants du pays.
Santa-Rosa est une de ces superbes haciendas cultivées
par ces colonos, Indiens qui travaillent à la part.
Binang succède à Tunasan. Les habitants de cette petite
ville avaient été peu éprouvés par la secousse du 18 juillet.
Aussi le plus grand nombre d’entre eux se mit-il en route
le 19 pour aller porter secours aux Santa-Cruzenos (Santa-
Cruz est la capitale de la province de la Laguna).
Le 20, à leur retour, ils trouvèrent leur ville en ruine ;
186 VOYAGE AUX PHILIPPINES
pas une construction en pierre ne restait intacte : église,
couvent, tribunal et caserne, tout n'était plus qu'un tas de
décombres ; trois malheureux avaient été tués, et les autres
forcés d'aller habiter des cases en bambou, où ils sont
encore, j'imagine.
Par Santa-Rosa, la grande ferme dominicaine, Cabuyao
et Calamba, nous arrivons au pied du Maquiling.
Cette montagne, fort élevée, est un ancien volcan qui,
pendant toute la durée des tremblements de terre de juillet,
fut la grande terreur des habitants et le sujet de toutes les
conversations ; on en rêvait, on le voyait se réveiller, ense-
velir Manille sous des fleuves enflammés, et les nouvel-
listes annonçaient dix fois par jour que le volcan lançait
des flammes, que la lave coulait de ses flancs, etc., etc. ;
cette fois-ei Cassandre eut tort : la montagne ne souffla
mot.
De l'antique activité du volean, il n’y a maintenant de
visible que des solfatares et des sources thermales sulfu-
reuses, dont la principale a donné lieu à la création d’un
hôpital européen. Le gouverneur général Moriones a fait
élever de vastes bâtiments, dont une partie est réservée aux
. malades, et l’autre, formée de petites chambres, aux offi-
ciers. Malheureusement, une fois le général Moriones
parti, le nouveau gouverneur n'a pas jugé à propos de
continuer à s'occuper de l'hôpital, qui, resté inachevé. ne
tardera pas à tomber en ruine.
Nous y sommes recus par des Espagnols, négociants de
Manille, qui se sont installés tant bien que mal dans les
chambres réservées.
La température des sources varie, à leur sortie de terre,
entre 65° et 80° centigrades. Elles jaillissent à une petite
distance de la rive méridionale de la Laguna. L'établissement
se nomme los Baños, c’est-à-dire les bains, les thermes.
Nous voyons partout de grands préparatifs pour la fête,
dont l'ouverture doit avoir lieu le lendemain.
Entre temps nous allons visiter les différents bassins où
viennent se déverser les sources.
Ici, les habitants ne plument pas leurs poulets ; ils se con-
LES VOLCANS DE LUÇON 187
tentent de les plonger dans l’eau des sources et les en sor-
tent complètement déplumés.
Cette manière de procéder a coûté la vie à un malheureux
indigène : ayant voulu user de ce procédé expéditif pour
échauder un pore, il alla au bord de la grande piscine; mal-
heureusement son pied glissa et il fut entraîné avec sa bête
dans le bassin ; on le retira aux trois quarts mort; la peau
du pauvre diable se détachait par lambeaux ; il ne tarda pas,
du reste, à succomber.
Le Maquiling.
Le 44, nous allons visiter Bay-Caluan et Pilo, à l'est du
Maquiling, région très éprouvée par les derniers tremble-
ments de terre, et le soir nous arrivons à Santa-Cruz, où
notre ami Yriarte, l'alcade de la ville et sa famille nous
offrent une cordiale hospitalité.
Telle j'avais laissé Santa-Cruz le 19 juillet, telle je la
retrouve aujourd'hui : les secousses du 20 n'ont rien ajouté
à sa ruine.
Le 45, l’alcade veut nous accompagner et nous faire visiter
lui-même sa province; aussi sommes-nous reçus partout au
son de la musique.
L'un des villages où nous nous arrêtons a la gloire d'en-
188 VOYAGE AUX PHILIPPINES
tretenir deux orchestres, celui de la municipalité et celui du
curé ; l’un prend la tête du cortège, l’autre ferme la marche.
Malheureusement pour nos oreilles, ils jouent tous deux à la
fois, et comme ils sont loin d'être en bonne harmonie,
chacun joue son morceau favori et cherche à dominer l’autre,
non par le talent d'exécution de ses musiciens, mais à grand
renfort de tambour, de cymbales et de grosse caisse.
Nous visitons successivement Pagsanan, Lumbang, Lon-
gos, Paeté, Paquil et Panguil; ces villes, dont quelques-
unes renferment 20000 habitants, se touchent presque ;
elles sont à peu de distance du lac et en suivent le contour.
Dans leurs environs, les terrains sont d’une très grande fer-
tilité; on y cultive avec succès la canne à sucre et il y a
généralement deux récoltes de riz par an.
L'un de ces bourgs, Paeté, renferme une colonie d'artistes
sculpteurs sur bois qui font d'assez jolies choses ; ils sont
tous occupés en ce moment par l’aleade; 1l leur a donné
des modèles qu'ils reproduisent avec une fidélité éton-
nanie.
Cette région a été singulièrement éprouvée par les trem-
blements de terre qui, du 14 au 20 juillet, ont détruit les
églises et autres bâtiments en pierre ; rien n’est resté debout,
et de nombreuses victimes sont restées sous les décombres.
Mais nulle part il n’a fait plus de mal qu'à Siniloan.
Je retrouve en cette ville toutes mes anciennes connais-
sances, mais leurs maisons n'existent plus.
La caserne, où j'avais recu l'hospitalité de l’alferez An-
tonio Ibaz, s’est effondrée complètement ; du couvent il ne
reste que le mur de facade; l’église n’a plus que quelques
pans de mur, la tour a été projetée presque de l’autre côté
de la route.
La maison aux colonnes dorées n'existe plus, et les
secousses séismiques ont détruit non seulement toutes les
constructions en pierre, mais encore plusieurs cases en bois
et en bambou. Chose incroyable, parmi tant de ruines et
tant de désastres, pas une personne n’a été atteinte; tous
les habitants ont eu le temps de s'enfuir. Mme Ibaz sortait
en courant avec un enfant dans ses bras, quand le cuar-
LES VOLCANS DE LUÇUN 189
tel, le tribunal, le couvent et l’église s'écroulaient autour
d'elle. et pas la plus petite pierre ne l’atteignit.
Ruines de Siniloan.
Le 17 décembre 4880, nous partons avec une escorte que
Yon nous impose; il y a quelques jours, les geus de la mon-
190 VOYAGE AUX PHILIPPINES
tagne ont tué el dévalisé un courrier venant de l'Infanta, et
il faut se garder.
Le 21 décembre, je me retrouve au milieu de la famille
Seco à Binangonan de Lampon, sur les bords du Pacifique.
L'église et le couvent, les seules constructions en pierre.
sont entièrement détruits !.
1. Voici, du reste, la traduction du rapport adressé à l'alcade
par le commandant Seco :
« Le 14 juillet, à 4 heures du soir, ciel nuageux, pluie abon-
dante; à 10 heures, il tonne très fort; à minuit, vingt-deux
secousses successives de tremblement de terre avec oscillations
trés étendues, trépidations et bruits souterrains. Les secousses
continuent à 12 h. 40, 4 h. 30, 4 h. 45, 3 h. 2, 4 h. 15, 4 h. 28,
Th.,71h..10 et9 h. 15.
« Le 15, les secousses se font sentir d'heure en heure, avec
une régularité extrême, et la plupart d’entre elles sont accom-
pagnées de bruits souterrains.
« Le 18, à midi 10 m., forte secousse qui démolit la tour de
l'église et le couvent; le cuartel tombe; la casa real s’incline
sous un angle de 25 à 30 degrés; deux cent huit familles se
trouvent sans asile; le tribunal et l’école sont presque compli-
tement inhabitables.
« Les Corrales de pêche (enceintes formées de piquets et de
treillages en bambous) ont disparu; un bateau de pêche, patron
Marius Carlota, se trouvant en mer par 23 brasses de fond, fut
soulevé et chaviré ; le patron, lancé à la mer, ne dut son salut
qu’à la présence d’autres pêcheurs qui vinrent le chercher; le
patron déclara qu’au moment de la secousse les eaux furent
troublées comme si toute la vase était remontée à la surface.
« La montagne Binalouun s’est éboulée dans sa partie sud-
est; près de la première, la montagne Cabulun a éprouvé huit
éboulements successifs, et plusieurs cases ont été entrainées;
un homme a été tué et huit blessés plus ou moins grièvement.
À Kinaulimon, au sud-est de Binangonan, le terrain s’est ou:
vert sur une longueur de 180 mètres et sur une largeur de
1 m. 20, et l’excavation s’est remplie d'une eau rougeûtre, exha-
lant une odeur sulfureuse ; ces eaux, très abondantes, se dé-
versèrent dans la mer,
« À Talligan, à 5 ou 6 kilométres au sud-est de Binangonan,
une étendue de terrain de 102 mètres de long sur 34 mètres
de largeur s’est affaissée de plus d’un mètre et s’est couverte
d’eau de couleur rougeâtre, répandant, elle aussi, des vapeurs
sulfureuses.
« À Catabligan, au nord-nord-ouest, et à 3 heures du chef-lieu,
d'autres parties de terrain se sont entr’ouvertes dans les mêmes
LES VOLCANS DE LUCON 49
On peut, d'après le rapport reproduit en note, saisir
toute l'intensité du phénomène que M. Centeno et moi
nous essayons d'étudier dans tous ses détails. Il permet
encore de se faire une idée de la terreur qui devait
envahir les esprits en pareille occurrence. C'était l’imprévu
sur terre et sur mer, et on conçoit que l’affolement de la
population fut immense et très difficile à calmer.
Le 25 décembre, nous prenons congé de nos hôtes et
retournons sur nos pas; à 2 heures de l'après-midi, nous
arrivons sur les bords du Pacifique, au Castillo real, dont
les alentours sont entièrement bouleversés.
Le terrain à l’abri des grandes marées a baissé de plus
de 1 mètre à l’endroit où se trouvait la visite de San-Rafaël ;
les cases ont disparu et les arbres sont morts, tués par la
mer, qui maintenant couvre ce terrain à chaque marée.
Un peu plus loin, à l’est, la pointe de Tachigan s'est
enfoncée sous l’eau, ne laissant plus voir que la cime des
arbres.
conditions; à quelque distance de la ville, un puits a cessé de
donner de l’eau et s’est rempli de sable; à la plage de Santa-
Monica, à 4 heure 1/2 du pueblo, le terrain s’est ouvert sur une
longueur de 51 mètres, et une case indigène, bâtie sur pilotis,
a baissé de 1 m. 20. Dans les montagnes environnantes, des
quartiers énormes de roches détachés subitement sont venus
rouler dans la plaine, détruisant tout sur leur passage. La ‘
montagne Cacayen, à Gatuang, au sud et au nord-ouest, à
onze heures de marche de Binangonan, s’est écroulée en grande
partie, entrainant arbres et rochers dans la plaine, rendue par
ce fait absolument incultivable. Enfin des cours d’eau ont été
entièrement obstrués.
« Le terrain, près de la tour de l’église, s'est surélevé d’un
mètre.
« Le 19, à 2 heures de l'après-midi, forte tourmente accompa-
gnée de secousses séismiques plus ou moins violentes, Le 20,
quatre fortes secousses, et chaleur accablante, Le 21, le matin,
temps clair, secousses dans lu journée; le 22, secousses à
# h. 30 du soir; le 23, à # h. 3 et 9 h. 25 du matin; le 25,
à 4 h. 10, à 4 h. 20 et 4 h. 25 du matin, et à 3 h. 25 et à
40 h. 10 du soir; le 26, à 2 h. 35 du matin et 2 h. 35 du soir;
le 28, à 3 h. 35 du matin; toutes d'une faible intensité. Du
29 juillet au 5 août, secousses fréquentes, mais généralement
faibles, accompagnées de bruits souterrains. »
199 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le 29, nous sommes de retour à Santa-Cruz, où nous
nous embarquons pour aller à Jala-Jala. La propriété de
notre ami Dailliard a été fort éprouvée; des bords du lac
où il se baignait au moment du cataclysme, 1l assista au
désastre. Le 20, il était appuyé à une des cheminées de son
usine, quand l’autre s’effondra à 10 mètres de lui à peine.
De Jala-Jala, une banca nous mène à Pillila, extrémité
nord de la Laguna, où nous trouvons couvent et église ruinés.
Coucher à Tauay, et le lendemain, 30 décembre, après avoir
passé les villages de Bavas, Moron, Binangonan, Angono,
Taytay, Caïnta et Pasig, nous arrivons à Manille.
Je repartais le 6 janvier 1881 avec MM. Centeno et Enrique
d'Almonte. Le Taal, volcan malfaisant en plein lac de Bombon,
province de Batangas, excite notre curiosité.
Le vapeur nous transporte jusqu'à Calamba, au sud du
lac de Bay : de là une carromata nous conduit par Santo-
Tomas, dont l’église est ruinée, à Talauan; le 7 au matin
nous arrivons au village de Talisay, sur les bords du lac de
Bombon, au centre duquel nous apercevons le volcan dressé
comme un énorme pain de sucre au sommet déchiqueté. Il
est en ce moment en pleine activité.
Plus encore que le Maquiling, le Taal était l’effroi des ha-
bitants de la capitale. Comme aussi le Maquiling, ce volcan.
. qui, lui, n’est pas éteint, se montra paisible, — paisible
relativement, puisque son activité est constante {.
1. Voici, du reste, la traduction des notes prises par le curé
de Talisay, qui, placé à peu de distance de là, a pu se rendre
un compte exact de ce qui s’est passé :
« Le 4er juillet, le volcan commence à jeter des fusées de
flammes; le 6 et le 7, il lance des pierres qui retombent sur ses
flancs ou dans le lac. Les 44, 17, 18 et 22 juillet, les pierres vont
tomber jusqu’à deux kilomètres du volcan ; les jours où le trem-
blement de terre s'est fait sentir, l'éruption a justement été
moins forte et l’on n'a vu la lueur des flammes que pendant la
nuits maintenant il fume comme à son ordinaire. Toutes les
éruptions ont été précédées et accompagnées de bruits souter-
rains ; la dernière a eu lieu le 3 octobre 1880.
« Les principales crises du Taal furent celles de 1709, 1746,
1740, 1754, et, plus près de nous, celle du 4 octobre 18617.
« L'explosion de 1754, en décembre, dura huit jours, sans
LES VOLCANS DE LUÇON 493
Pour rien au monde nous n’aurions quitté les bords de
la Laguna de Bombon sans avoir fait notre visite au plus
redouté des volcans philippiniens. Le curé de Talisay nous
conduisit dans l’île avec son grand canot et voulut nous
servir de cicerone. Dans l'ile, nous enfourchâmes des
chevaux harnachés d'avance pour la circonstance, et nous
montâmes jusqu’au cratère, par un sol de laves, de scories
et de cendrés. |
Le cratère est une immense cuvette d’au moins 200 mètres
de profondeur ; le diamètre nord-sud peut avoir 500 mètres ;
le diamètre est-ouest dépasse certainement 1000 mètres. Les
parois intérieures sont hérissées d’aspérités.
L'intérieur et l'extérieur du cône ont une couleur de cendre
blanchie par les rayons du soleil; presque au centre du cra-
tère dort un petit lac vert pomme qui fume constamment,
et, à côté, un autre, de moindre grandeur, en est séparé par
un monticule de lave peu élevé ; sa couleur est vert et jaune.
Au sud-sud-ouest s'ouvrent béants trois trous à bords sur-
élevés, en forme de puits, dont les margelles, avec leur teinte
noire, tranchent sur la couleur grise uniforme qui les en-
joure. |
L'un de ces puits est le cratère actuel, d'où sortent en ce
moment de longues colonnes de fumée qui montent lente-
ment vers le ciel. À gauche de ces puits, une montagne de
300 mètres de hauteur s'élève à pic; ses parois sont percées
de mille creux et fissures laissant échapper des vapeurs sul-
fureuses qui déposent sur les flanes du soufre en couches
épaisses.
Dans le fond de la cuvette, occupé par les puits et par
les deux soi-disant lacs, le terrain est coupé dans tous les
sens par de fortes crevasses aux parois friables, qui rendent
Ja marche difficile et périlleuse.
Après avoir contemplé le volcan pendant que notre jeune
interruption ; les cendres volèrent jusqu'aux provinces de Bu-
lacan et de la Pampanga, si épaisses qu’il fallut s’éclairer en
plein midi; les eaux du lac bouillaient, tous les poissons pé-
rirent; et autour de la lagune les villages furent détruits, et
plus d’un presque dépeuplé. »
43
494 VOYAGE AUX PHITIPPINES
ami Enrique d’Almonte en prend une vue, nous redescen-
dons le cône, mais à pied, ce que je fais en courant et en
ligne droite, par un angle de 45°, grâce au terrain friable,
où mes talons pénètrent assez pour m'empêcher de glisser
et me permettre de sauter sans péril d'une crevasse à l’autre.
L’après-midi, nous remontons par le côté nord-ouest du
volcan pour en prendre une autre vue. Au moment où nous
nous promenons sur les bords du cratère afin de l’étudier
sous toutes ses faces, une colonne monte du centre du lac,
masse d’eau et de soufre qui se soulève en bouillonnant.
Yest le même bruit, mais infiniment plus fort, que celui
d'un pot-au-feu qui bout trop vite et se répand dans les cen-
dres. À celte vue, nos hommes prennent la fuite. Nous, nous
restons en contemplation, mais ce spectacle ne dure malheu-
reusement que quelques secondes. La colonne, en tombant,
fait déborder le lac, et la fumée du cratère redouble d’iuten-
sité.
Le soir, nous étions de retour à Talisay, heureux d’avoir
visité si facilement un volcan en activité et nous promettant
bien d'y envoyer nos amis de Manille, qui paraissent ignorer
qu'ils ont à trois jours de marche un des plus beaux specta-
cles de la nature aux Philippines.
Le 10 janvier, au lever du soleil, nous partons en banca
pour Taal , après avoir traversé le lac du nord au sud, nous
pénétrons dans la rivière qui verse à la mer du Sud les eaux
de la Laguna de Bombon. Cette rivière est sans profondeur
et nous touchons à chaque instant : pourtant notre pirogue
tire bien peu d’eau.
Taal, ville très riche, commande l'embouchure du rio;
l’église, qui la domine, véritable monument dont la coupole
a plus de 20 mètres de haut, a été commencée par le pré-
décesseur du padre actuel : cela ne veut pas dire qu’elle sera
bientôt terminée.
Il y a ici beaucoup de Sangleyes, métis de Chinois et
d'Indiennes, mais les Chinois sont rares, par la raison
qu’on les y assassine lorsque, par le commerce, ils ont
déjà réalisé quelques bénéfices. On retrouve cette haine
contre la race jaune dans les diverses régions des Philip-
LES VOLCANS DE LUÇON 497
pines, mais nulle part aussi intense qu’à Taal et dans Ia
province de Batangas. Et justement ce sont les métis chi-
nois, lesdits Sangleyes, qui ont le plus en horreur les
habitants du Céleste Empire.
Le café, le sucre et l'élevage du bétail sont les principales
branches du commerce de la province de Batangas. Cette
région, d'après les indications que l’on m'avait fournies à
Manille, était regardée comme produisant les chevaux les
plus grands des Philippines, mais sur place j’appris que ces
animaux viennent de la province de Camarines.
À Taal on est trop près du chef-lieu de la province pour
se dispenser de l'aller voir. Comme le pays qu’elle admi-
nistre, elle s'appelle Batangas, ou, pour mieux dire, c’est
d’elle que la province a reçu son nom.
En suivant une fort belle route bordée de cases et de
plantations, nous arrivons à la nuit tombante dans un gros
village ; on nous avait fait un grand éloge de ses habitants
et de leur hospitalité, mais nous n'avons qu’une médiocre
confiance dans cet éloge, ayant reconnu bien souvent qu’on
exagérait les renseignements.
Le seul Européen du pueblo, le curé, est absent ; le go-
bernadorcillo nous conduit dans une case infecte, réservée,
dit-il, aux colporteurs ; nous protestons énergiquement et
déclinons nos titres et qualités. Enfin, un habitant, quelque
peu parent et sacristain du curé, nous offre sa maison, nous
accable de prévenances et s’empresse de préparer notre
souper. Le lendemain matin, le gobernadoreillo vient nous
faire des excuses, et il insiste pour nous prêter sa voiture,
qui nous conduira à Batangas. Comme la veille, la route
court au sud-est, et le pays présente le même aspect riant;
au loin, de hautes montagnes d’origine volcanique d’une très
grande fertilité bornent l'horizon; plus près de nous, les
premières ondulations du sol.
Batangas, à l'embouchure du rio de Calampan, est un port
très bien abrité au fond d’une baie ouverte au seul vent du
sud-ouest ; c’est la première escale des vapeurs qui desser-
vent le sud de Luçon et les îles Bisayas. Nous allons direc-
tement à la casa real, où l’alcade et sa femme nous reçoivent
198 VOYAGE AUX PHILIPPINES
avec le plus grand empressement. En ce moment, la petite
vérole fait de grands ravages et je retrouve ici la même
facon de guérir, lisez : d’aggraver cette maladie, que dans
l'Afrique occidentale : on plonge les malades dans l'eau
froide, par quoi on les tue presque tous dans le plus bref
délai.
Après Batangas, nous visitons Lipa, où nous arrivons à la
nuit et que l'annonce de notre venue a mis en rumeur.
La prison et le tribunal sont encombrés de prisonniers faits
dans les montagnes jusque sur le territoire de Tayabas.
Parmi ces prisonniers, dont quelques-uns ont la cons-
cience chargée de plusieurs crimes, se trouvent quelques
femmes et plusieurs enfants de huit à douze ans, qui ont
suivi de bonne volonté leurs maris et leurs pères.
Riche, très riche est la province ; elle attire les voleurs
et lès brigands.
La sécurité de cette partie de Luçon est assez probléma-
tique ; il faut sans cesse être sur le qui-vive. Alarmé de cet
état de choses, le gouvernement de Manille venait d’y en-
voyer un fort détachement de guardia civil sous les ordres
du capitaine Villabrille pour rétablir l’ordre et rassurer
les habitants.
Les voleurs sont des Tagals ou des Bicols, rarement
organisés en bandes sous les ordres d’un chef.
Le capitaine Villabrille, d’une bravoure à toute épreuve
et au courant des dialectes indiens, va lui-même aux ren-
seignements ; il parcourt seul les montagnes, et, lorsqu'il
sait où prendre son gibier, il fait signe à ses hommes, ou
quelquefois il garrotte lui-même l'individu et le ramène à
son quartier.
Cette expédition policière, très bien conduite, a donné
quelque tranquillité à la région, mais de nouveaux malfai-
teurs se sont bien vite remis à l’œuvre dès que la surveil-
lance s’est relâchée.
La ville de Lipa est bâtie à 300 mètres d'altitude, et
n'a pas été atteinte par l'épidémie de petite vérole.
Le 12 janvier, retour à Santo-Tomas, d’où nous repar-
tions le 14 au matin.
LES VOLCANS DE LUCON 199
On nous voit ensuite nous enquérant des dégâàts et dom-
mages causés par les secousses de juillet, à San-Pablo,
Dolorès, Tiaon, Sariaya, Tayabas, Lugbang, Pagbilao,
localités déjà connues du lecteur, Laguinmanoc, village
situé sur la côte est de l'ile de Capulan, où Je jouis quel-
ques heures de l’hospitalité de M. Brown, un Américain
qui fait le commerce des bois.
Les bois sont très abondants aux Philippines, et de qua-
lité excellente. Les essences utilisables pour la construc-
lion des navires, pour l’ébénisterie sont nombreuses, mais
réduite en est l'exploitation, à cause du mauvais état des
routes et de l’insuffisance absolue des moyens de transport.
Nombreuses aussi sont les espèces de bois de teinture.
Cependant M. Brown et quelques Européens arrivent tous
les ans à expédier, mais toujours à destination de l’Amé-
rique du Nord, une assez grande quantité de ces bois, que
plusieurs navires viennent charger d’une facon régulière.
Nous primes le courrier le 20 janvier, pour aller visiter
la péninsule des Bicols (ainsi nommée du peuple, parent
des Tagals, qui l’habite), et, le 21 au matin, nous dou-
blâmes la cabeza de Bondog, pointe méridionale de la pro-
vince de Tayabas.
Nous débarquons à l’Abra de Pasacao, anse de la pro-
vince de Camarines sud, et mouillage très peu sûr ; quand
le temps est mauvais, les navires passent sans s'arrêter.
À peine débarqués à Pasacao, nous nous mettons en quête
des chevaux et véhicules indispensables pour nous trans-
porter, ainsi que nos bagages, dans l’intérieur de la pro-
vince de Camarines sud.
Elle a pour capitale la ville de Nueva-Cacerès, où
l’on arrive de Pasacao par une belle route, à travers des
plaines admirablement arrosées que domine le volcan
d'Ysarog (1966 mètres). Ce mont est couvert de forêts où
trouvent leur refuge les Negritos et les Indiens qui ne veu-
lent point payer le tribut. Pour aller voir ces sauvages et
ces réfractaires, le moment n'était pas propice. Le gouver-
nement des Philippines s'apprête à leur faire une chasse en
règle et à les réduire depuis le premier homme jusqu'au
200 VOYAGE AUX PHILIPPINES
dernier, à limitation de ce que l’on essaye de faire dans le
nord de l'ile.
La ville est entourée de nombreux villages, Mogaro, Ca-
naman, Luipayo, etc., etc., lous reliés à la ville par des fau-
bourgs disposés le long des routes sous forme de villas avec
de grands jardins. Nueva-Caceres ou Naga est non seule-
ment le chef-lieu de la province de Camarines sud, mais
encore la capitale de la partie méridionale de Luçon. Elle
possède un évêché, une grande maison d'éducation pour
les filles dirigée par des sœurs de charité, et un séminaire
où les jeunes indigènes viennent faire leur éducation. Il y
a encore un tribunal très vaste, et une casa real récemment
construite d’après les nécessités du pays, c’est-à-dire en état
de mieux supportet les commotions du sol, si fréquentes,
que les constructions en pierre.
Les routes qui relient Naga aux provinces environnantes
sont solides et assez bien entretenues. Outre les routes carros-
sables, la rivière Vicol ou Bicol, assez abondante, sert aux
transports agricoles et se jette dans la baie de San-Miguel.
L’alcade don Joaquin Beneyto, et comme lui l'alcadessa,
charmante femme à la mine superbe, nous reçurent avec
une extrême bonne grâce. Qui de nous eût prédit qu’elle
serait emportée quelques jours plus tard par l'épidémie de
pelite vérole qui sévit sur la contrée?
L’alcade a fait construire un hôpital en bambou, devenu
bientôt trop étroit pour le nombre des varioleux ; c’est en
visitant la maison des malades que la pauvre alcadessa prit
le germe de la mort. L'épidémie variolique prend, en effet,
de jour en jour des proportions inquiétantes ; les sœurs de
charité qui ont la direction de l'hôpital sont exténuées de
fatigue, n'étant que quatre pour plus de 200 malades. Le
linge et les couvertures étant en quantité insuffisante, on
a pris tout ce que contenaient les magasins de la ville.
Quant aux médicaments, ils sont près de faire défaut, et
l'on attend avec une vive impatience le navire qui doit ap-
porter de nouveaux approvisionnements et un personnel
reposé destiné à remplacer celui qui, depuis quinze jours,
fait le service d’une façon ininterrompue.
LES VOLCANS DE LUÇON 201
Je rencontrai à Nueva-Caceres un Espagnol qui avait été
mon compagnon de voyage de Singapore à Manille, le
sefior Oronga, qui m'offrit l’hospitalité.
A Naga, je me séparai définitivement de mes amis,
MM. Centeno et Enrique d’Almonte, qui retournèrent à
Manille. Les effets du tremblement de terre ayant été
presque nuls dans la presqu'ile des Bicols, ils voyaient par
là même leur mission terminée.
Je voulais visiter les provinces de Camarines nord et
d’Albay et rentrer ensuite à Manille par un autre itinéraire.
Le moment semblait toutefois peu favorable. Des pluies
violentes avaient coupé la route qui, de Naga, conduit à
Daët, chef-lieu de la province de Camarines nord, ce qui
aurait imposé un long détour et rendait, en l’allongeant,
le voyage plus dispendieux. De plus, j'étais très fatigué ;
aussi je dus garder un repos absolu et nécessaire pendant
plusieurs jours. Il me fut enfin permis de reprendre mes
recherches.
Je fis d’abord, le 4° février 1881, une excursion aux ma-
Jestueuses grottes de Limanan. Je partais dans la voiture
de M. Oronga, qui m’avait remis une lettre pour le curé de
l'endroit lui exposant le but de ma visite. Pour mon mal-
heur, le curé, homme fort aimable et complaisant au dire
de tous ceux qui le connaissent, était absent. Je dus
m'adresser à son coadjuteur, doué, lui, de qualités tout
opposées. Autant on dit de bien du padre, autant le coad-
juteur est mal élevé.
Son premier soin fut de s’enquérir de mon départ. « Aus-
sitôt que j'aurai pu me procurer une banca et le personnel
nécessaire », lui répondis-je.
Ce n’est pas sans peine que j'étais arrivé à Limanan ; si
la route était bonne, les ponts avaient été enlevés par les
crues ou détruits par le tremblement de terre. I] fallait alors
s'arrêter, dételer et faire porter à dos d'hommes le véhicule
de l’autre côté de la coupée.
Le chemin qui conduit à Limanan, au nord-ouest de Naga,
passe par des plaines d’une richesse inouïe, fertiles en riz,
en canne à sucre, et où viendraient aussi facilement le cacao
902 VOYAGE AUX PHILIPPINES
et le café, très peu cultivés jusqu’à ce jour; là paissent
aussi de nombreux bestiaux et les chevaux les plus beaux
de l'archipel.
Comme toujours. pour avoir guide et moyens de transport.
il faut faire appeler le gobernadorcillo. Celui de Limanan
me donne guide et pirogue, et, à # heures du soir, je com-
mence de remonter la rivière, dont le cours est très sinueux
en ce point.
À 7 heures, arrêt dans un petit hameau, car mes hommes
sont fatigués, mais nous ne sommes pas encore arrivés à
l'endroit voulu. Nous prendrons un nouveau guide demain
matin, me disent-ils, et il nous conduira sûrement aux
grottes.
Le lendemain dès l'aube, nous devons redescendre la
rivière pendant plus de deux kilomètres pour accoster à
une case d'indigène où se trouve le guide.
Je fais préparer les torches, et, à la file indienne, en route
pour les grottes, où nous arrivons après trois heures de
marche.
L'entrée, ou mieux, les entrées de la grotte se trouvent
au sommet d’une colline, à l’ouest de la rivière, à environ
70 mètres d'altitude. Les couloirs sont en pente assez douce ;
le terrain, presque partout fangeux, est recouvert d’une
couche de guano noir déposé là par des générations de
chauves-souris.
L'aspect de certains sites de la grotte est imposant;
telle voûte a bien 60 à 80 mètres de hauteur; les
chauves-souris y sont par milliers, fuyant dans les trous
les plus sombres pour se dérober à la lumière de nos
torches.
Après avoir fait quelques fouilles, nous quittons les
grottes sans avoir rien trouvé.
À Ja sortie, je jetais au loin ce qui restait d’une chan-
delle de cire que m'avait remise mon chasseur au moment
de descendre ; contre son habitude, il courut le ramasser et
le serra précieusement dans son sac. « Ah! señor, me dit-
il, cette chandelle est hénite et je l’ai achetée au village
pour que les mauvais esprits ne nous fissent pas de mal ; si
LES VOLCANS DE LUCON 203
nous ne l’avions pas eue, nous ne serions jamais sortis de
là dedans. »
Mon chasseur est très peureux, mais il n’est pas plus
superslitieux que ses frères. J’at eu partout beaucoup de
peine à décider les indigènes non seulement à descendre
avec moi dans les grottes, mais même à me les indiquer.
Tous les Indiens sont catholiques, ou du moins baptisés
comme tels, mais les anciennes croyances ont survécu, el
l'on ne rencontre pas une seule maison, surtout par ce
temps d’épidémie de variole, qui n’ait aux fenêtres un pelit
cerceau suspendu autour duquel on a attaché des conchas
(coquillages plats) et de petites poupées ; le tout, au dire des
Indiens, sert à amuser les mauvais esprits, qui, pendant
qu'ils s'arrêtent aux bagatelles de la porte, ne pensent pas à
venir rendre malades les habitants.
Ils sont entretenus dans ces croyances par les curés eux-
mêmes, tous aussi craimtfs et superstitieux que leurs
ouailles.
J'ai vu ct fait acheter à Naga chez le curé des feuilles
sur lesquelles est tracée une croix dont les bras sont chargés
de lettres et de signes. Ces feuilles ont la propriété, dit le
texte, d’écarter toute épidémie et tout fléau de la maison
sur la porte de laquelle on les appose. Elles ne se vendent,
du reste, pas cher : un réal forte ou deux réaux et demi d’'Es-
pagne, ou soixante-trois centimes de notre monnaie. Sur
certaines maisons, portes et fenêtres étaient ornées de pa-
reilles images.
À 3 heures de l’après-midi, j'étais de retour à Li-
manan : tout le monde faisant la sieste, il me fallut ba-
tailler pendant 3 heures pour avoir une autre équipe
d'hommes ; enfin, à 6 heures, je pus lever l'ancre et re-
monter la rivière jusqu’à Nueva-Cacerès.
La rivière est très large, et, partout où ses berges légè-
rement surélevées permettent de porter les regards, on
aperçoit des cases et des plantations.
Pris par la nuit, nous continuons quand même notre
route, car on ne soupera qu'une fois arrivé.
A 3 ou 4 kilomètres de la ville, nous voyons au loin une
204 VOYAGE AUX PHILIPPINES
multitude de lumières qui semblent se promener sur les
eaux; mais, en approchant, nous distinguons un village
tout illuminé, que traverse une procession, musique en
tête ; elle fait le tour du pueblo, portant le plus de reliques
possible, chantant des cantiques à la Vierge et aux saints
pour leur demander d’éloigner d’eux la petite vérole, qui
sévit de plus en plus.
À partir de ce village, les bords du fleuve sont entière-
ment habités. À 9 heures, j'étais de retour chez mon
ami Oronga, heureux de pouvoir me réconforter sérieuse-
ment. |
Les chevaux ont été introduits aux Philippines par les
Espagnols ; ils ne portent pas de nom indigène et l’on ne
sait pas au juste de quelle région ils ont été amenés ; ce-
pendant ils ont une grande ressemblance avec les petits
chevaux malais des iles de la Sonde et de la presqu'île de
Malacca. Ils sont généralement de petite taille, de 4 m. 16
à À m. 42 au maximum, et plus ou moins vigoureux, suivant
les provinces. Ainsi dans Ilocos nord et dans Ilocos sud ils
sont de taille peu élevée, mais très forts et très courageux.
Dans la province de Tayabas, la race, très petite égale-
ment, grimpe dans la montagne à l'instar des chèvres, par
les sentiers les plus en casse-cou ; s'ils ghssent, ils écartent
les jambes et attendent qu’une aspérité les arrête ; on croi-
rait qu'ils vont s’écarteler, pas du tout; s'ils tombent on les
voit se relever tranquillement et continuer leur route en
broutant à droite et à gauche, marchant à la queue leu-leu,
quelquefois attachés l’un à l’autre.
Dans les provinces de Camarines sud et de Batangas, les
chevaux sont relativement grands : ils ont jusqu'à 1 m. 42;
aussi est-ce de là qu’alcades, curés, négociants riches font
venir leurs montures ou leurs équipages, ce qui relève sin-
gulièrement les prix. Dans les deux provinces d'Ilocos, un
cheval vaut en moyenne de 80 à 120 francs ; dans Cama-
rines sud et dans Batangas, un attelage assorti vaut de 1000
à 1500 francs, et ceux qui ne sont pas appareillés pour
équipage coûtent 250 à 500 franes l’un.
Cette race de grands chevaux va diminuant de jour en
LES VOLCANS DE LUCON 205
jour, par la négligence et l'incurie des Indiens, qui ne soi-
gnent ni l’étalon, ni la pouliche, ni le poulain, et déjà le
gouvernement de Manille a dû baisser la taille des chevaux
pour la remonte de la cavalerie.
Le commerce de chevaux est fait, on peut le dire, un
peu par tout le monde.
Outre les commerçants amateurs, il y a deux ou trois
Espagnols qui font ou essayent de faire en grand le
commerce des bestiaux ; ils achètent tout, chevaux, bœufs
et buffles, en forment un troupeau qu'ils font conduire à
Manille ; mais le mauvais état des routes, l’éloignement de
la capitale, l'obligation d'emporter la nourriture des con-
ducteurs et des animaux, la mortalité d’un certain nombre,
la fuite d’autres bêtes, les voleurs, rendent fort précaire un
pareil commerce.
Une branche sérieuse du commerce de cette partie de
Luçon, c’est l'abaca, dont nous parlerons plus loin.
Le 6 février 1881, je prends congé de mon ami
Oronga.
J'allais en excursion à l’hacienda de M. Feced, ancien
alcade, maintenant propriétaire d’une vaste usine et d’une
riche plantation de cannes à sucre. Pour m'y rendre, je
traverse de vastes plaines, continuant celle de l'Isarog, qui
s'étendent au pied de plusieurs montagnes dominées par
le pic volcanique d'Yriga, aujourd’hui couvert, comme ses
voisins l’Isarog, le Bahi, d’une végétation luxuriante.
Je restai chez M. Feced du 6 au 18 février, encore assez
mal remis de mon indisposition ; je pus néanmoins chasser
aux environs et principalement sur un lac assez grand, où,
dans cette saison, on trouve par milliers des oiseaux aquati-
ques. Le frère de mon hôte est revenu de cette partie avec
près de 80 pièces.
Le 18, je partais pour Yriga, qui donne son nom à un
ancien volcan que recouvre une végétation luxuriante.
Dans les montagnes voisines d’Yriga on trouve avec des
Negritos un groupe d'indigènes que l’on dit se rattacher
aux Malais ; de plus, tous les voleurs et bandits de la contrée
y ont fixé leur domicile. Aussi insoumis les uns que les
206 VOYAGE AUX PHILIPPINES
autres aux lois, ils devaient sous peu être réduits de force
à l’obéissance.
J'étais désireux d'étudier les Negritos, de même que je
l'avais déjà fait ailleurs, mais 1l- était difficile d'aller chez
eux, el s’y lasarder n'était peut-être pas sans danger.
Malgré les fréquentes incursions des bandits, je fis quel-
ques courses dans la montagne d’Yriga, qui me mirent en
rapport avec des familles de Negritos vivant isolées les unes
des autres près des ruisseaux, dans les ravins, sous des
abris assez semblables à ceux que j'ai rencontrés en Afrique
chez les Osseybas et les Okandas quand ils sont en dépla-
cement de pêche.
Leur vêtement est des plus simples quand ils sont chez
eux; une espèce de jupon court pour les femmes, et, pour
les hommes, une bande d’écorce battue passée entre les
jambes et enroulée autour de la taille.
Ils sont tous, hommes et femmes, d'une saleté repous-
sante. Comme armes ils ont l'arc et la flèche, mais de
dimensions plus petites que dans d’autres tribus de même
race, quelques lances, et presque tous le bolo, ou couteau
malais, très employé pour les travaux de culture.
Un Negrito qui veut se marier rassemble sa famille et
celle de la jeune fille qui a fixé son choix; le plus âgé des
individus présents préside la cérémonie. La famille du
jeune homme dit ce qu’elle veut donner au père de fa
fiancée comme payement du lait que lui a donné sa mère;
tout étant bien réglé, on arrête le jour du mariage. Au jour
fixé, tout le monde se réunit, le plus ancien prend la
parole, et, après avoir rappelé leurs devoirs aux deux
jeunes gens, 1l leur dit qu’ils sont unis pour la vie.
À la fin de son discours, il fait un signe à la jeune fille,
qui s'échappe vers les bois, poursuivie par le prétendu, qui,
après un temps plus ou moins long, la rapporte sur ses
épaules.
La jeune mariée prend alors une lance, tue un porc qui
lui a été donné par son fiancé, et l’on commence la fète, qui
ne se termine que lorsqu'il n’y a plus rien à boire mi à
manger.
Negritos de la montagne d'Yriga.
LES VOLCANS DE LUCON 209
Les Negritos de ces contrées renferment leurs morts dans
des bières tressées avec les feuilles du Palma brava.
Quand uñ individu meurt, on ne l’enterre pas tout de suite ;
on veille autour du cercueil et on danse en rond, parents,
amis et tous ceux qui ont appris la nouvelle. La cérémonie
ne se compose pas seulement de chants et de danses, mais
du festin mortuaire traditionnel ; je dois même ajouter que
c'est là le plus fort de l’oraison funèbre ; cela dure autant
que les provisions, quelquefois pendant plus d’un mois,
car tout le monde apporte des vivres ; on enterre alors le
cadavre à la place où était sa case, et l’on ne s’en occupe
plus.
Il est dangereux cependant de toucher aux morts : quand
nous allions les déterrer, aussi bien ici que dans d’autres
endroits, les hommes qui s’aventuraient la nuit dans les
bois se faisaient payer fort cher, risquant, disaient-ils, de
recevoir une flèche empoisonnée des Negritos ; or, c’est là
une blessure dont on meurt presque toujours. La Giron-
nière fut blessé par une flèche empoisonnée ‘après avoir
exhumé le premier squelette.de Negrito qui ait été rapporté
en Europe 1. J'ai pu néanmoins me procurer une collec-
lion de douze squelettes presque entiers, qui se trouvent
actuellement au Muséum d'histoire naturelle de Paris.
Les Negritos de ces parages se livrent à la culture de
l’abaca ; c’est même une des régions qui en fournissent le
plus. Ils récoltent aussi l’ilang-ilang, qu'ils trouvent dans
leurs montagnes. 7
L’ilang-ilang est un parfum bien connu de nos élégantes
et qui se paye fort cher; il vaut actuellement à Paris
000 francs le kilogramme, et il fut un temps où il valait
le double. La fleur qui donne cette essence provient d’un
arbre très grand qu'on ne rencontre qu’à 500 où 600 mètres
d'altitude ; malheureusement il tend à disparaître, tar ceux
qui se livrent à la récolte des fleurs trouvent plus simple
d’abattre l’arbre quand il est en pleine floraison que de
1. P. de La Gironnière, Värigt-arinées aux Philippines, Sou: .
venirs de Jala-Jala, Paris, 1853, in:12, ps 295 et suiv.
44
910 VOYAGE AUX PHILIPPINES
monter dessus, ce qui ne pourrait, du reste, se faire qu'à
l’aide d'échafaudages.
L’essence pure a une odeur beaucoup trop pénétrante,
. qui la rend même désagréable; le commerce la mélange
avec une certaine quantité d'alcool.
Depuis mon passage, mon ami Oronga et quelques autres
Espagnols ont fait des plantations d’ilang-ilang et ont un
appareil pour la distillation.
La production de cette essence a augmenté beaucoup.
mais la consommation n'ayant pas suivi la même progres-
sion, les prix ont baissé sur les marchés de Paris et de
Londres.
Pendant mon séjour à Yriga j'étais descendu chez le
frère de M. Feced. Il facilita grandement ma tâche en me
servant d'interprète quand j'interrogeais les Negritos, et
dans ses magasins je pus, tout à mon aise, nettoyer les
squelettes que j'avais exhumés et qu'il aimait mieux voir de
Join que de près, à cause de la frayeur qu'ils lui causaient.
Pendant mon séjour à Yriga, toutes les nuits, de minuit
à 2 heures du matin, j'étais réveillé par des chants dis-
cordants provenant d’une procession : on implorait saint
Roch, seul capable d'arrêter la marche de la variole. Une
nuit, le bruit sembla redoubler d'intensité, mais je n'aurais
pas bougé si mon ami Feced ne m'avait prévenu que l'on
criait « au feu ».
Les cris « au feu » étant, comme les chants, proférés
dans la langue du pays, l’intonation était loin de suffire
pour qu'il me fût possible de discerner les uns des autres.
Toutes les maisons sont construites en bois et recouvertes
de paille, et, au premier cri d'alarme, tout le monde se
porte vers le lieu de l’incendie pour tâcher d’en arrêter les
progrès, car 1l se propage souvent comme une trainée de
poudre, Heureusement, cette fois, U n’y eut qu’une case
brûlée dans un petit bourg, à deux kilomètres de la ville.
À notre arrivée, le toit venait de s’effondrer et des gerbes
d'étincelles s’élevaient du centre ; une grande provision de
riz était en train de flamber.
Toutes les maisons environnantes élaient couvertes de
LES VOLCANS DE LUÇON 911
monde avec des branches d’arbre et des bambous pleins
d'eau pour éteindre les flammèches.
La maison la plus rapprochée de la case incendiée en
était séparée par une rangée de bananiers qui furent en
partie calcinés, mais qui la préservèrent ; elle aurait sans
cela flambé par la seule chaleur du foyer. Une petite pluie
vint éteindre le tout, et nous rentràmes à la maison trempés
jusqu'aux os.
Le 23, la voiture de mon hôte me transporta d’Yriga à
Bato, village au bord d’un petit lac qui porte le même
nom : je restai dans cet endroit jusqu'au 26 pour chasser
sur le lac. Je tenais surtout à mettre en peau quelques péli-
cans, très peu nombreux encore à cette époque de l’année ;
mais, dans un mois ou deux, ils arriveront par bandes, et on
les tuera en masse pour se procurer les plumes qui servent
aux « escribanos » de la province.
Bato est, sans contredit, le village le plus misérable que
j'aie visité ; les habitants, exclusivement pêcheurs, cultivent
à peine les riches terrains qui les entourent.
Le 26 février, laissant mes hommes avec les bagages, je
pars à cheval pour arriver dans la journée à Daraga, où je
pensais trouver un crédit qui m'avait été envoyé, par
dépêche, sur la maison Muñoz.
À Balo succèdent Polangui, situé au bord d'un lac, Oas,
Ligao, Guinobatan, Mauraro, Camalig, Matabo, Linon,
Daraga. Tous ces villages se touchent presque (distance
moyenne, deux kilomètres), dans une plaine déserte, semée
de pierres. Les nuages me cachent la cime du volcan
d'Albay (c’est un autre nom du Mayon).
À Ligao, arrêt à la maison de MM. Muñoz. Don Pedro
Diaz, leur cousin et gérant de la factorerie, m’accueille de
la façon la plus cordiale, m'invite à me rafraîchir et fait
atteler sa meilleure voiture, qui me dépose à Daraga après
une course rapide de trois heures. Au milieu de la vaste
plaine que nous venions de traverser si rapidement, je pus
apercevoir au ras de terre le dernier étage d'une tour, seul
vestige d’un des villages détruits par la fameuse éruption du
Mayon en 1766.
919 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le Mayon est un volean superbe. Comme la majeure partie
des volcans « ignivomes >», il a la forme d’un cône très
régulier avec forêt de casuarinées à la base. Il a 2734 mè-
tres d'altitude et son sommet est couvert d’épaisses coulées
de laves grises pareilles d'aspect à celles du Taal.
Plusieurs personnes ont entrepris l’ascension du volean ;
quelques-unes ont prétendu être arrivées jusqu’au bord du
gouffre, mais en réalité personne n’a pu parvenir jusque-là.
Le premier qui en aurait tenté l’ascension serait un moine
franciseain du nom d’Esteban Solis, qui l’entreprit pour
détruire la superstition des indigènes relativement aux vol-
cans.
Sa première éruption connue des Espagnols depuis leur
arrivée aux Philippines, d’après Alexandre Perrey, remonte
au mois de février 1616; celle du 23 octobre 1766, décrite
par Legentil et Perrey, fut certainement la plus terrible;
elle détruisit complètement le village de Molina, et tous ceux
qui se trouvaient au sud du volean furent plus ou moins
atteints.
Voici la description de la catastrophe : < Le 20 juillet,
les flammes commencèrent à apparaître à la cime du volcan.
Jusqu'au 5 septembre elles conservèrent la forme d’une
pyramide, puis elles diminuèrent de hauteur; la cime
entière parut alors comme en feu, et un ruisseau de lave
de 120 pieds espagnols de largeur coula du côté de l'orient
pendant deux jours consécutifs.
« Le 23 octobre, le volcan rejeta une si grande quantité
d'eau qu'entre Albay et'Tilog il se forma plusieurs ruis-
seaux de 20 à 25 mètres de largeur, qui allèrent se jeter à
la mer avec une force telle que la marée montante ne pul
en dominer le cours. Ce phénomène fut suivi d'une violente
tempête qui commença à 7 heures du soir par l'ouesl-
nord-ouest et tourna ensuite du côté du sud, où elle arriva
à 3 heures du matin. Les rivières entre Bacacay el
Molinao atteignirent près de 80 mètres de largeur. De
Camalig jusque dans l’intérieur de Saraya, province de
Naga, le pays changea au point qu’il devint impossible d'en
reconnaître les chemins. Molinao fut complètement détruit;
LES VOLCANS DE LUÇON 943
toutes les maisons furent écrasées et les champs furent
recouverts d'une épaisse couche de cendres. Cagsanä subit
en partie le même sort et resta depuis comme un petit îlot
entouré de profonds ravins le long desquels se précipitait
un torrent d’eau et de sable. Cette rivière fut aussi la cause
de grandes dévastations à Camalig, Guinobatan, Ligao et
Polangui. Au sud-ouest, les cocotiers et autres arbres furent
enterrés jusqu’ à leurs cimes; à Albay on a trouvé seize
cadavres et à Molinao plus de trente. »
En 1814, d’après le récit d’un témoin oculaire, reproduit
par Al. Perrey, l’éruption fut encore plus terrible.
« Le 1° février, à 8 heures du matin, l’on vit s'élever du
volcan une colonne de sable, de cendres et de pierres qui,
en peu d'instants, s’éleva à une très grande hauteur. Les
côtés du volcan disparurent à notre vue, et une rivière de
feu se précipita ensuite au bas de la montagne, menaçant
de nous envelopper ; tout le monde prit la fuite en cherchant
les points les plus élevés. L’obscurité augmenta et plusieurs
habitants furent atteints par les pierres que lançait le
volcan.
« Les maisons n'offraient plus aucune sécurité, car les
pierres enflammées, en tombant, les incendiaient toutes, et
c'est ainsi que furent réduits en cendres les pueblos les
plus riches de Camarines. Vers les 10 heures, les grosses
pierres cessèrent de tomber, mais elles furent remplacées
par une pluie de cendres. À 1 heure et demie, le bruit
diminua et le ciel se dévoila un peu; c'est alors que l'on
vit le sol couvert de cadavres et de blessés ; dans l’église de
Budiao on trouva 200 morts et 35 dans une maison du
même village. Cinq villages de Camarines furent complè-
tement détruits, ainsi que la ville d’Albav dans sa plus
grande partie. Il mourut plus de 12000 personnes; il
y eut un très grand nombre de blessés et ceux qui restèrent
perdirent tous leurs biens. L'aspect du volcan est resté
d'une tristesse effroyable ; ses flancs, qui étaient si pittores-
ques et entièrement cultivés, sont maintenant couverts de
sable ; la couche de cendres et de pierres a de 8 à 10 mètres
d'épaisseur, et, à l'endroit où était Budiao, les cocotiers ont
24 VOYAGE AUX PHILIPPINES
été entièrement ensevelis. Dans les autres villages, la couche
n’a pas moins de 40 mètres d'épaisseur. Le sommet du
volcan, autant que l'on peut en juger, a perdu 120 pieds
espagnols de sa hauteur, et, dans sa partie sud, une épou-
vantable ouverture laisse voir trois nouvelles bouches qui
se sont ouvertes à peu de distance du cratère principal et
qui lancent encore des cendres et des nuages de fumée.
Les sites les plus beaux de Camarines, les endroits les plus
riches de la province, se trouvent maintenant convertis en
un désert de sable. »
On m'assure, et je ne le garantis pas, que pendant cette
éruption l'obscurité s’étendit jusqu'à Manille, et que les
cendres volèrent jusqu’en Chine!
En 1827, toujours d’après Perrey, il y eut une autre
éruption qui dura plusieurs mois, jusqu'en février 4827.
Jagor rapporte qu’en 1834 et 1835, le volcan fut presque
toujours en activité. En mai 1835, pendant une éruption
qui dura de 6 heures du matin jusqu’au soir, le volcan
rejeta des masses considérables de pierres et de cendres;
une colonne de fumée grise et blanche s'élevait de la cime
jusqu’à une très. grande hauteur, et le phénomène était
‘accompagné de bruits souterrains d’une extrême violence.
Le 21 janvier 1845, nouvelle éruption, précédée d’un
bruit semblable, aussi intense, et qui dure seulement dix
minutes, et le phénomène se reproduit trois fois d’heure en
heure ; à 9 heures du soir, pluie de cendres qui s'étend sur
tout le pays et détruit les récoltes.
L'éruption dura huit jours, $’affaiblissant graduellement.
Grondements continus.
En 4845 comme en 1835, une énorme colonne de fumée
dominait le volean et apparaissait pendant la nuit comme un
immense panache lumineux. Par intervalles, des coulées de
lave couraient sur les flancs de la montagne en fleuves de feu.
Et cet infatigable volcan fit encore parler de lui en 1846,
1851, 1853, 1855, 1857, 1858, 1859, 1860, non par de
violentes éruptions, mais parce qu’il fume souvent et
qu’ainsi l’on a toujours sous les yeux la preuve visible de sa
menaçante existence.
LES VOLCANS DE LUÇON 9215
À Daraga, je fus cordialement reçu par la famille Muñoz,
dont tous les messieurs ont complété leurs études à Paris.
Mais, contre mon attente, ni fonds ni lettre de recom-
mandation n'étaient encore arrivés. Les employés du
télégraphe n'avaient pas jugé utile de porter la dépêche à
domicile.
Le télégraphe relie à Manille une grande partie des pro-
vinces de Luçon, celles du nord et du sud principalement.
Les employés supérieurs sont tous Espagnols ; ils ont
sous leurs ordres des employés subalternes indigènes, rem-
plissant dans les stations les fonctions de facteurs et de
commis.
Très fiers de leur costume gris bleu avec des parements
violets et du galon de la casquette, ces messieurs semblent
se regarder comme les inventeurs du télégraphe ; cependant
leur service est généralement très mal fait.
Le directeur du télégraphe chargé des provinces du sud,
très contrarié de cet état de choses. parlait des améliorations
qu’il allait introduire dans le service ; assurément ce serait
une excellente mesure, réclamée par tout le monde, que de
réformer cette administration; mais un Espagnol, présent,
me dit : « C’est un nouvel arrivé ; il parle d'améliorations,
mais dans quelque temps il retombera dans la routine de
ses prédécesseurs. » J'aime à croire, dans l’intérêt général,
que ce monsieur s'est trompé dans son pronostic; quoi qu'il
en soit, c’est ordinairement ainsi que les choses se passent
aux Philippines et ailleurs.
Daraga est une ville de’la banlieue d’Albay, la capitale
de la province de ce nom; elle remplace l’ancienne Cay-
sane, détruite en 1814 par une crise du Mayon.
Du terre-plein de son église, le paysage est admirable ;
le Mayon surtout attire les regards; masse grise et noire, il
s’élance d’une forêt; au milieu de plaines supérbes où le riz
donne d’abondantes récoltes, où les pâturages sont animées
par des troupeaux paissant en liberté, dans une demi- sau-
vagerle.
De Daraga à Albay, 10.minutes de. voiture sur une route
excellente pour le pays; on croise de nombreux équipages,
946 VOYAGE AUX PHILIPPINES
des groupes de cavaliers qui tous vont à Albay pour assister
à la messe ou rendre visite à l’alcade.
Pendant la semaine, des carretones traînés par trois buf-
fles attelés de front transportent les ballots d’abaca jusqu'au
port de Legaspi.
Je ne pouvais faire un long séjour à Daraga, et quand
je me fus rassasié de la vue du volcan, d’où sort conti-
nuellement une fumée rouge qui fait craindre quelque
prochain cataclysme, je quittai ces beaux lieux, riche de
deux petits volumes que m'avait offerts leur auteur, don
Alvarez Guerra, l’alcade de la province d’Albay; ces deux
volumes, fort intéressants, sont les Viajes por Oriente
(voyages dans l'Orient) : l’un est consacré presque entière-
ment à la province de Tayabas ; l'autre conduit et guide le
lecteur dans l'archipel micronésien des Mariannes.
Don Alvarez Guerra est grand amateur de collections
ethnographiques ; aussi depuis son arrivée aux Philippines
s'est-il efforcé de réunir une très riche collection d'armes
des indigènes des Philippines ou de la Malaisie.
Legaspi, sur la baie d’Albay, sert de port à la capitale de
la province et possède les grands magasins et entrepôts des
négociants qui font le commerce de l’abaca ou chanvre de
Manille.
À Legaspi je pris la direction du nord: je vis Libog et
Tabaco, sur son vaste et bean golfe, séparé de celui d’Albay
par de petites montagnes : c’est le dernier port que des-
servent les courriers à vapeur; au delà, vers le nord, la
mer est presque toujours mauvaise, le pays pauvre el
désert.
On m'avait signalé des grottes funéraires dans une île voi-
sine de Tabaco; je n’y trouvai rien d’intéressant ; quelques
cocos coupés en deux, remplis d’un vin de palme offert parles
pêcheurs et autres habitants du keu aux esprits des cavernes,
quelques tessons de vases de terre, quelques débris d'osse-
ments, ce fut tout; sans doute, d’autres chercheurs avaient
fouillé ces grottes avant moi.
Profitant de mon séjour à Tabaco, j’allai visiter les sources
chaudes de Tiwi, qui jaillissent près de la mer dans un
LES VOLCANS DE LUÇON 947
cirque de hautes montagnes. Du côté de la mer, ce cirque
n'existe plus intact, 1l est presque entièrement écroulé.
L'aspect en est très curieux. Autour de ce cirque existent,
comme une bordure naturelle, des plantations excellentes, et
en dedans il est traversé par un courant d’eau froide dans
lequel viennent sourdre en bouillonnant des sources chaudes.
Des roches calcaires, composées de couches blanches, jaunes,
vertes, tapissent les parois.
Enveloppé d'un nuage de vapeurs sulfureuses, sur des
roches qui me brülaient les pieds malgré mes gros souliers
de chasse, j'en pris tant bien que mal la température; elle
varie, suivant les sources, entre 60° et 94°; à côté s’éle-
veni les bains, plus que modeste édifice de bambou, suffi-
sant toutefois à vous abriter.
C’est une espèce de petit hangar au milieu duquel on a
fait passer un ruisseau d’eau chaude et un ruisseau d'eau
froide dont on règle le courant au moyen d’une petite vanne,
et l'on a son bain tel qu'on le désire, frais, chaud on très
chaud. Mais, si peu confortable que soit cette installation,
elle a déjà rendu de grands et nombreux services, et il est
à croire que les sources de Tiwi sont appelées à devenir
une station thermale des plus utiles.
Tout près de là sourdent des eaux thermales siliceuses
pétrifiantes. On arrive par un petit sentier devant un espace
de 100 mètres de diamètre environ, assez semblable à un
ancien cratère; de ci de là on aperçoit de petits cônes dont
on peut comprendre aisément la formation. À chaque petite
source correspond un cône élevé peu à peu par le silicate
de chaux que dépose la fontaine et qui lentement se super-
pose jusqu’à hauteur de la force d’ascension de l’eau. Le
petit bassin d’où s'échappe l’eau se ferme quelquefois pour
un certain temps, et jusqu’au moment où la tension de la
vapeur d’eau est assez forte pour soulever l'obstacle ou le
rompre, la source cesse de couler. Ce que j'admire le plus,
c’est un bassin de 10 mètres de côté, aux parois à pic,
rempli d’une onde bleue admirablement claire, et toujours
en ébullition, sa température étant de 98.
Pendant mes excursions j'avais réuni de nombreux échan-
918 VOYAGE AUX PHILIPPINES
tillons d'eaux minérales, de roches, mais, en route, la caisse
qui les contenait a été égarée. J'espérais que ces produits
auraient permis de dresser une carte géologique sommaire
de l’île de Luçon au moins pour les parties que j'avais visi-
tées et de donner une analyse chimique des sources que
j'avais vues.
Revenu à Manille le 20 mars pour expédier mes collec-
tions et prendre des nouvelles, j’eus l'avantage de m'y ren-
contrer avec M. Coroy, directeur par intérim du jardin bota-
nique de Saïgon. Il était venu acheter des chevaux pour la
remonte de la cavalerie de Cochinchine. Je lui remis des
plants et des graines d’abaca, avec une note sur ce précieux
textile. Quand je passai l’année suivante en Cochinchine, je
vis avec plaisir que M. Coroy, profitant de mes graines,
avait doté le jardin botanique d’un carré d’abaca de belle
venue.
Ce textile serait bien utile à la Cochinchine si l’on avail
la patience de l'y acclimater. On en fait des cordages de
navire (car il ne pourrit pas à l'humidité) et des étoffes
solides d’un usage général aux Philippines.
L'abaca, que l’on appelle encore chanvre de Manille, est
extrait du pétiole des feuilles d’un bananier, le Musa tro-
glodytarum textoria. Nous avons dit que le port de Legaspi
était le principal entrepôt de ce produit, objet d’un impor-
tant commerce avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord.
Le meilleur abaca vient des deux provinces de Camarines
et de la province d’Albay.
CHAPITRE X
L'ÎLE DE MARINDUQUE
Le 13 avril 1881, je m’embarquai pour Marinduque,
grande ile située au sud de Lucon, vis-à-vis du littoral de
la province de Tayabas.
Le vapeur qui nous porte circule à travers les nombreuses
petites îles qui bordent les rivages de Luçon; après avoir
doublé la pointe de Batangas, mouillé devant la ville de
même nom pour laisser les dépêches, nous continuons notre
route vers le sud, dans la direction de Mindoro. Nouvel arrêt
devant Calapan, chef-lieu de la province. Le 14, à 2 heures
de l'après-midi, je prends terre devant la douane de Boac,
sur une plage sablonneuse où s'élèvent deux à trois petites
cases, et j'y trouve mon ami M. Fochs, qui vient justement de,
s'établir à demeure dans le pays. Prévenu de mon arrivée,
il m’attendait au débarcadère. J'enfourche le cheval qu'il
m'a amené et je pique des deux vers la ville de Boac,
en sa compagnie et avec celle de son camarade M. Bergara,
lieutenant de carabiniers, laissant à mes hommes le soin de
charger nos bagages sur les chariots pour les conduire à
destination.
M. Bergara m'offre une chambre en son cuartel (quartier,
caserne), avec une telle grâce, une telle insistance que je
l'accepte.
Marinduque m'attire par la renommée de ses grottes funé-
raires. C’est une île madréporique et volcanique dont la
9920 VOYAGE AUX PHILIPPINES
plus haute montagne, le Marlanga, s'élève à 500 mètres
environ.
Connaissant mes projets de fouilles, M. Fochs, dès son
arrivée, avait préparé les voies et intéressé les notables de
l'endroit aux excursions que je projetais. À peine installé,
je reçois des visites nombreuses. Chacun veut me renseigner
et me raconte les histoires les plus fantaisistes au sujet des
grottes funéraires. Tous en connaissent et en grand nombre.
Il va de soi que chacune de ces grottes a sa légende, ses
esprits, ses terreurs.
De l’une, des esprits castillas (européens) sortent proces-
sionnellement tous les ans, la nuit de la Toussaint, en chan-
tant des eantiques; tout le monde les a vus, de ses veux
vus. Quand on entre dans leur caverne, on ne voit rien, fors
des crânes plus gros que des marmites.
Dans une autre, porte en bois qu'on ne saurait forcer;
dans une troisième, à l'entrée, glace immense qu'on ne
pourrait briser; et dans toutes, des serpents monstrueux.
Tous de me demander si je ne suis pas effrayé et si je
persiste à vouloir les visiter.
Tant de pusillanimité me fait sourire et je leur demande
des guides pour le lendemain, les engageant à venir avec
moi, car je ne crois pas aux nombreux dangers qu'ils redou-
tent. Devant mon assurance, tous veulent être de la partie.
Mais, jusqu’au 19 avril, impossible d’avoir un guide : le
pays entier est en fête. L'’alcade est en tournée pour le
renouvellement des municipalités. Nous attendrons son
retour.
Tous les deux ans, chaque ville et village procède à des
élections pour remplacer le gobernadoreillo et les tenientes.
Les deux qui ont obtenu le plus grand nombre de voix
sont présentés au gouvernement avec leur dossier, et le curé
et l’alcade désignent celui qui, d’après eux, doit être nommé.
Seuls les Indiens ambitionnent cette place.
La première grotte où je me hasarde le 19 avril est juste-
ment celle qui a la porte en bois dont on fait de si beaux
récits.
Je ne suis pas seul, tant s’en faut : même j'ai cru que
L'ÎLE DE MARINDUQUE 991
tous les habitants de l’ile allaient suivre pour voir le castilla
français aux prises avec l’Asuan, ou esprit des cavernes.
J'ai d’abord comme compagnons mes amis Fochs et Ber-
gara, et don Domingo Diaz, docteur de la province; puis
tous les notables, dont quelques-uns se sont fait remplacer
au dernier moment par leurs fils. Tout ce monde est à
cheval ; les porteurs courent devant, et nous avons l’air d'aller
prendre les esprits à l’assaut.
En sortant de Boac, nous prenons au sud-ouest, par les
méandres de la rivière, dont le lit desséché nous sert de route,
et, au bout de deux heures et demie, nous voici dans la
montagne en face du lieu redoutable. Nous abandonnons nos
chevaux, le sentier qu'il faut prendre étant à peine prati-
cable, même pour des piétons. Une demi-heure d’ascension
nous conduit à la grotte, dont l’entrée est en pente douce.
Tous me regardent, anxieux, béants (je parle des Indiens).
Je passe devant, j'entre et presque aussitôt j'arrive au fond
de la grotte, qui est petite, avec des parois calcinées, et pour
sol un terreau noir composé de guano déposé par des légions
de chauves-souris.
À part cela rien que des débris de vases en terre brute et
quelques ossements.
Voilà donc les milliers de squelettes que l’on m'avail
annoncés !
« Mais, me disent les Indiens, l’Asuan, ayant eu connais-
sance des projets du Castilla, Francais, a vidé la grotte
devant lui. »
Entré d’abord, avec mes compagnons espagnols, je vis
bientôt les Indiens nous suivre et se grouper autour de moi
sans me perdre des yeux tant que durèrent les fouilles. Les
esprits ne paraissaient plus les effrayer autant.
Rien non plus dans une caverne voisine, beaucoup plus
vaste, tout en noirs et profonds précipices, où je descends
non sans peine et sans danger dans des salles du noir le plus
noir, entre des chauves-souris tourbillonnant par nuées en
menaçant d’éteindre les torches.
L'entrée de cette grotte, cachée en partie par la végétation
qui couvre les flancs de la montagne, est assez petite.
222 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Il faut d’abord descendre à pic, au moyen de cordes, à une
profondeur d'environ 40 pieds, dans un puits faiblement
éclairé. De là part une excavation qui paraît s’enfoncer plus
bas et qui communique avec un passage assez étroit dont le
solest mou et la pente de 25° environ ; après un parcours de
40 mètres, on arrive au bord d’un précipice dont la voûte
s'élève à près de 120 mètres au-dessus du sol. Cette salle
étroite est éclairée par plusieurs trous s’ouvrant sur les flancs
de la montagne, et par là le jour pénètre jusque dans
l'intérieur. Sur le sol, parfaitement uni, il n’existait pas trace
de cerceuils. A gauche, une autre ouverture semble aller
plus loin encore. Au moyen de cordes fixées solidement à
une roche, je tente la descente, 30 pieds environ. Éclsré
pér des torches (car deux hommes me suivent toujours, pen-
dant que MM. Fochs et Bergara et d’autres hommes aident
à la descente), je m'engage dans une galerie de 5 mètres de
largeur, dont le plafond ne tarde pas à s'élever. Au bout de
20 mètres, nouvelle salle également éclairée ; puis un troi-
sième couloir très sombre, aboutissant au bord d’un autre
précipice dominant de 40 pieds le sol d’une nouvelle galerie
de 20 mètres de circonférence, complètement obscure, au
fond de laquelle se trouve un couloir excessivement bas et
étroit, rempli de chauves-souris. Je dus m’arrêter là,
Quand je remonte à l'air libre avec MM. Fochs et Bergara,
les Indiens respirent : ils croyaient déjà que l’Asuan nous
avait dévorés.
Je revenais les mains vides, mais désormais mes hommes
avaient confiance en moi et ils ne craignaient plus qu'à
moitié le sombre esprit des cavernes.
Mon premier soin fut de faire un nettoyage complet de
ma personne, el ce n'était pas sans besoin. Non seulement
j'avais eu très chaud dans mon excursion au centre de la
montagne, mais j'étais noir comme un charbonnier, consé-
quence de ma dernière étape dans le dernier couloir,
Après un déjeuner rapide fait au bord de la grotte supé-
rieure, nous redescendimes la montagne jusqu'aux cases où
nous avions laissé nos montures,
Avant de rentrer à Boac, on me fit voir deux sources
L'ÎLE DE NARINDUQUE 223
d’eau chaude : l’une, peu abondante, disparait dans un trou
noir infect et laisse des traces de soufre ; l’autre, plus abon-
dante, forme un petit ruisseau.
A l’endroit où l’eau sort de terre en bouillant, on a creusé
une espèce de bassin dans lequel les malades viennent se
baigner.
La température à la sortie est de 40° à 48° centigrades ;
elle ne contient presque pas de soufre. Les plantes poussent
sur les bords du ruisseau et jusqu'au bassin même, qu'elles
entourent d’un riche rideau de verdure.
À notre arrivée à Boac, nous sommes très entourés. Mes
compagnons de voyage font le récit de notre exploration au
domaine des esprits, on décide à l'unanimité que je suis
porteur d’une amulette plus puissante que l’Asuan lui-même.
« Comment, me dit-on, peux-tu dompter de si forts et
méchants esprits?
— Comment? Je suis le roi des Asuanes, et tous m’obéis-
sent. » |
J'ai dit cela très sérieusement, et on se demande, en me
quittant, jusqu’à quel point j'ai dit la vérité. Il faut payer
d'audace avec les gens crédules, et c'est ici le cas.
Du 20 au 25 avril, visite de diverses grottes où je ne trouve
rie, malgré d'attentives recherches.
Le 25, je pars pour Gazan avec l’alcade de Boac, don
Juan Galiego, et le docteur Diaz ; la route suit le bord de la
mer, d'abord dans des rizières, puis par des champs de
canne à sucre.
La municipalité et tous les notables de Boac nous escor-
tent jusqu’à la limite de la commune, où nous attendent en
grand costume tous les notables de Gazan. Après les com-
pliments d'usage le cortège se reforme et nous reprenons
le galop jusqu'à Gazan.
Nous y descendons chez le señor Berdote, dont le grand:
père était Français. Berdote s’est marié avec une Indienne
appartenant à une riche famille de Marinduque. Il est vrai-
ment le roi de l’île, on n’y fait rien sans lui demander conseil.
Le premier soin du docteur est de visiter les varioleux.
Je l'accompagne dans sa tournée. Afin de faciliter sa tâche,
994 VOYAGE AUX PHILIPPINES
on a fait tambouriner dans le village que toutes les cases
où il y a un malade devront arborer un petit drapeau à
leur fenêtre.
Au bout d’une heure, la ville est entièrement pavoisée;
pas une case qui n'ait son ou ses malades.
Après la visite générale, l’alcade, effrayé, fait appeler le
mediquillo (diminutif affectueux de medico, médecin).
« Comment cela finira-t-il? Est-ce que tout le monde y
passera? dit-il. J’ai pourtant fait vacciner tous les enfants
du village.
— Comment vous êtes-vous donc procuré du vaccin?
répliqua le docteur.
— Très simplement, fit l’alcade. J'ai pris du virus au
bras du premier malade quand j'ai vu ses boutons assez
gros et mûrs, et j'ai inoculé tout le monde.
— C'est bien! »
Notre hôte, le señor Berdote, sachant que mes recherches
des jours précédents ont été infructueuses, s’est mis en
quête pour me procurer l’occasion d’une nouvelle fouille.
Il m’annonce que l’on a découvert, en ouvrant une route,
un certain nombre de grandes urnes funéraires contenant
des crânes, mais le tout a été brisé dans l'espoir d’y trouver
de l'or. Nous convenons de visiter le gisement, mais je veux
d’abord aller à l'ilot de los Tres Reyes (les trois rois), où
lon m’a signalé des grottes funéraires. Mais, comme on m'a
déjà fait faire pas mal de marches et contremarches,
M. Berdote envoie un homme s'assurer qu'il y a bien des
restes humains.
Après quoi, visite au curé du lieu, visite intéressante el
intéressée.
Le P. Clemente Ignacio, naturel du pays, approche de
ses soixantc-quinze ans. Collectionneur émérite, 1l a ras-
semblé, me dit-on, tant de coquilles qu'il n’y a guère
homme des Philippines qui puisse rivaliser avec lui. Il
he donnerait pas sa collection pour 40000 bpiastres ou
200 000 francs. Et celle-ci n’est certes pas la seule curio-
sité de son intérieur. Sa maison est une vraie boutique
de bric-à-brac; dans une grande salle où le bon vieillard
L'ÎLE DE MARINDUQUE 225
trouve à peine uu coin de table pour manger, on voit
péleméle statues de saiñts en bois, oiseaux mécaniques
Le P. Clemente Ignacio.
chantant des airs variés, vicilles pendules de toutes formes,
lustres, candélabres, reliquaires, images d'Épinal représen-
tant: l’histoire de l’ < Enfant de la forêt », bref mille et
mille objets divers dans une étonnante promiscuité.
15
926: VOYAGE AUX PHILIPPINES
Toutes les armoires, et le nombre en est grand, sont rem-
plies de coquilles et autres curiosités. Dans une petite salle
se trouvent la bibliothèque et les objets précieux. Il me
montre une Âistoire. naturelle de Buffon en français, qui
lui a été donnée en Chine par ses amis les missionnaires de
France, puis une vingtaine de montres toutes plus riches
les unes que les autres et, comme 1l me le fait remarquer.
indiquant toutes la mème heure; il m’exhibe aussi vingl
boîtes à musique, dont je suis obligé d’entendre tous les airs.
Je ne quittai point ce brave homme les mains vides; il
eut la bonté de m'offrir une partie de sa collection d'in-
sectes, et parmi eux, Ô bonheur! le superbe £'uchirus
Dupontinus, que ne possédait pas encore le Muséum d’his-
loire naturelle de Paris.
Deux exemplaires seulement de cet insecte figuraient
dans les collections entomologiques d'Europe ; celui-ci est le
lroisième.
Au presbytère de Gazan, le curé a comme hôtes habi-
Luels sa nièce, la mère, l'oncle et la tante de la jeune fille.
Le curé a pour sa nièce une affection très grande, aussi les
mauvaises langues du pays de prétendre qu’elle lui tient de
plus près et qu’il a de fort bonnes raisons de l’aimer comme
«a fille. Que ne disent pas les mauvaises langues! Si je rap-
porte les bruits qui courent à ce sujet, c’est que de pareils
faits ne sont pas rares aux Philippines, comme d’ailleurs
dans tous les pays anciennement occupés par les Espagnols.
Cette jeune mièce est la maitresse d'école de Gazan el
joue très bien de l'orgue : nous l’avons entendue exécuter
plusieurs morceaux avec beaucoup d’art.
M. le curé a maison de ville et de campagne ; celle-ci esl
fort jolie et la mieux organisée que j'aie vue dans cette île.
L'église et le couvent de Gazan, bâtis sur une petite col-
line, sont entourés d'un mur à créneaux, Il v a quelques
années à peine, dans toutes ces petites îles, les Moros !
sl. Les Espagnols ont donné aux Malais le nom de Moros, les
assimilant ainsi aux Maures d’Espagne, parce que, comme ces
derniers, ils pratiquent l’islamisme.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 997
(lisez Malais. musulmans) venaient en razzia, pillaient,
brûlaient, trainaient en esclavage ceux qu'ils pouvaient
capturer. Si la surprise en laissait le temps, on se réfu-
giait dans les couvents -fortifiés, d’où l’on voyait parfois
flamber sa maison ; mais la vie et la liberté étaient sauves.
Le 26 avril, nous partons en banca pour l’ilot de los
Tres Reyes, MM. Fochs, Bergara el moi; le señor Berdote
nous rejoindra dans la journée.
Nous éprouvons quelque difficulté dans notre navigation
pour traverser le canal qui sépare les petits îlots de Ma-
rinduque ; le flot très rapide s’engouffre dans la passe, et
nous embarquons quelques paquets de mer.
M. Bergara n'a pas cependant l’air satisfait de cette petite
navigation ; il préférerait une promenade à cheval plutôt
que d’être ainsi ballotté par les vagues. Enfin nous abordons,
et un soleil d’aplomb nous sèche rapidement.
Construire un abri pour passer la nuit prochaine et
d’autres peut-être si les fouilles sont productives est notre
premier travail. Je souhaite vivement de faire quelque trou-
vaille, mais on m'a si souvent fait des promesses, et j’ai eu
si peu de succès jusqu'à ce jour que je doute encore.
Après un court repos, nous remontons dans notre canol
-pour aller en reconnaissance sur la côte E. Nous décou-
vrons une grotte à près de 70 mètres au-dessus des flots,
mais la mer, très forte, déferle avec fureur sur les rochers.
où nous serions facilement brisés en mille pièces. Vers
2 heures de l'après-midi, la mer étant calmée, nouvelle
exploration de la côte, visite de quelques crevasses et
découverte d’une grotte dont l’entrée est cachée par un
éboulis produit par une convulsion volcanique.
A l’entrée de la grotte, 1l y avait une vingtaine de crânes ;
je pénètre à l’intérieur, et, faisant creuser le sol, je recon-
nais que le fond est tapissé d’une couche de crânes légère-
ment recouverts de débris madréporiques et de sable.
Tous ces crànes étaient réunis par groupes de deux et de
trois ; ils reposaient sur une couche de sable et de madré-:
pores couvrant un lit d’ossements parmi lesquels je trouvtti
un petit vase cassé, des débris d’urnes funéraires et quel-
298 VOYAGE AUX PHILIPPINES
ques morceaux de bois travaillés ayant la forme de cercueils
de petite dimension. 1l y avait aussi quelques bracelels ou
anneaux taillés dans des coquillages, et d’autres en écaille
fondue, formés de lamelles collées les unes aux autres,
système que l’on emploie encore au Japon pour fabriquer
les épingles et autres ornements à l'usage des femmes.
La nuit arrivant, je me retirai avec une cargaison de
cränes et d’ossements : je les mis dans des sacs que je
trainais depuis quelque temps avec moi, sans avoir eu jus-
qu’alors l’occasion de m'en servir. Enfin, j'avais commenct
de trouver quelque chose, les promesses n'avaient pas él
vaines cette fois.
Ces crânes étaient presque tous déformés artificiellement.
Le lendemain, nouvelle visite à la grotle pour y terminer
mes recherches ; je ramassai des crânes jusqu’en dehors, el
‘on en découvrirait d’autres, je crois, sous les roches ébou-
lées de l'entrée.
Ayant contourné l'ile, le guide nous conduisit à un caveau
où il n’y a, d’après le récit des indigènes, qu'une seule
lôte, mais elle est énorme.
Après une escalade assez périlleuse au milieu de rochers
plus ou moins solides sur leur base, nous arrivons à la
caverne.
Ici encore la montagne a été bouleversée, l'entrée est
obstruée par un rocher dont le volume représente plusieurs
centaines de mètres cubes.
Je parvins à me glisser pur un passage étroit et me
trouvai alors sous une espèce de tunnel s’enfonçani presque
à 45 degrés d’inclinaison dans l’intérieur de l’île.
Je remontai après une heure de recherches et de fouilles
sans avoir pu découvrir un seul crâne. Quand nous fûmes
sortis, je fis observer au guide qu'il m'avait trompé, mais il
n'assura, ainsi que tous les Indiens présents, que l’on avait
toujours vu un crâne à l'entrée, mais qu'il avait sans doute
disparu à mon approche.
J'eus beau chercher à leur persuader que pareille chose
était impossible; mes explications ne pouvaient avoir la
moindre action sur de pareils poltrons.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 9299
A Ïa nuit, retour à Gazan, et, comme résultat de mes
fouilles, deux jours de fièvre, pendant lesquels j'envoyai
mes hommes vers l’endroit où on avait, disait-on, découvert
des urnes funéraires. |
Le troisième jour, on vint me prévenir que l'on avait
retrouvé l’endroit et que les fouilles étaient commencées.
Je me rendis aussitôt sur les lieux et fis faire une tran-
chée parallèle à la route ; le jour même, on mit deux urnes
découvert, mais toutes deux cassées en plusieurs Mor-
ceaux et recouvertes d’un bol ou soueoupe; le crâne était
rempli de terre ainsi que l’urne.
Je fis porter le tout aussi intact que possible dans la
maison de mon ami Berdote pour l’examiner à loisir.
Ces deux vases vernissés, de couleur jaune verdâtre,
étaient complètement nnis, sans aucun ornement en creux
ou en relief.
Je trouvai dans l’intérieur un autre pot ou flacon égale-
ment rempli de sable, un ou deux ornements en or res-
semblant assez à des boutons, composés d’une feuille d’or
aussi mince qu'une feuille de papier à cigarette et dont
les tiges sont formées d’un petit tuyau d’or parfaitement
soudé, quelques perles taillées et une espèce d’agate polie
d’un beau rouge brun. Les crànes sont très friables et
auront, je le crains, beaucoup de peine à arriver entiers au
laboratoire d'anthropologie du Muséum.
De nouveau les indications affluent. C’est à qui aura
découvert des urnes funéraires, qui dans les grottes, qui
dans les champs, mais, sur cent indications, à peine s’il y
en a une d'exacte.
Je pus néanmoins, avant de quitter Gazan, où, du reste,
je compte bien revenir, me procurer une urne frouvée dans
l'intérieur des terres ; je donnai au propriétaire le prix qu’il
m'en demanda, mais il me réclama ensuite une piastre pour
lui en payer le transport.
Le 29 avril, de retour à Boac, je me mis à emballer le
produit de mes découvertes. Je rapportais de mon excursion
soixante-dix crânes, des squelettes incomplets et diverses
curiosités ethnographiques plus ou moins remarquables.
950 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le 2 mai, je pars de Boac à cheval avee MM. Fochs et Ber-
gara pour Santa-Cruz de Nano, sur la côte nord de Marin-
duque. Il s’agit de traverser l’île dans le sens de sa moindre
largeur. On m'a affirmé que les grottes funéraires du Nord
n’ont pas été fouillées comme celles du Sud, et aussitôt je
me mets en roule.
C’est la fête à Santa-Cruz, et tout le monde y veut aller,
Aussi le Tout-Boac, soit une quarantaine de personnes,
nous suit.
Faire cette troite en une demi-journée, c’est chose dure.
On passe par Magpog, ancien village de bandits et de pi-
rates très redoutés de leurs voisins, mais qui aujourd’hui
sont d’ardents contrebandiers ; on franchit quatorze fois la
même rivière avant d'arriver au pied des montagnes, que l’on
gravit jusqu'à un col ouvert à 340 mètres d'altitude, puis
on descend sur le littoral par un chemin des plus mau-
vais, surtout par un temps de pluie. Tout a marché à souhait
jusque vers 5 heures du soir. Mais je commence à rester
en arrière, mon cheval de louage ne peut fournir une
allure aussi vive que celle des montures de mes compa-
gnons de route. Bientôt toute la bande ayant pris les
devants, je suis au pas la route, qui.-devient moins fatigante.
À 6 h. 30, je suis au pied de la montagne, sur l’autre
versant de laquelle est bâti Santa-Cruz, et mon cheval qui
refuse d'aller plus loin, et la nuit noire qui arrive avec
la perspective d’une mauvaise route, tout cela est fort gai.
Il faut se résigner, mettre pied à terre, et, trainant mon
cheval par la bride, je gravis la montagne, non sans butter
souvent contre les roches qui encombrent la route, ou sans
être rejeté brusquement en arrière par un temps d'arrêt de
mon maudit cheval, qui veut absolument happer au pas-
sage toutes les touffes d’herbe qu’il apercoit malgré l’obs-
curité.
En haut de la montagne je retrouve toute la troupe, qui
m'’attendait pour faire notre entrée en ville.
À Santa-Cruz on nous loge, mes deux amis et moi, dans
la plus belle maison de la ville, et les invitations pleuvent
sur nous, invitations à diner, à danser.
Fête à Santa-Cruz de Nano.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 933
J'ai parcouru une grande partie de Luçon; partout j'ai
rencontré les populations, indiennes et métisses, disposées
à danser et à festoyer ; mais dans l’île de Marinduque cette
double passion est poussée à l'extrême. La vie y est facile. \
Le sol, prodigieusement généreux, donne amplement le riz {
nécessaire, même dans les mauvaises années, et, dans les
bonnes, il en produit assez pour permettre une exportation
considérable vers Manille et Tayabas. L’abaca, cultivé au
flanc des montagnes, est le plus fin, le plus long de toutes
les Philippines. La canne à sucre y prospère ; les bois de
construction, d’ébénisterie, de teinture y abondent: les
prairies y sont savoureuses et leurs bestiaux s’exportent à
Manille ; la mer est poissonneuse ; enfin, qui veut un peu
remuer les dix doigts y vit « comme un coq en pâte ».
C’est un vrai pays de Cocagne.
Jusqu'à l'arrivée de M. Fochs dans l’île, le commerce
était fait exclusivement par les Indiens.
Ils ont une flottille assez considérable de cutters et de
goëlettes, pour le transport de leurs produits, et les quelques
Chinois qui sont venus s’y établir ne font qu’une partie
très minime du commerce.
L'île possède plusieurs familles indigènes très riches; si /
les incendies n'étaient pas aussi fréquents, on pourrait voir ‘
des maisons appartenant aux Indiens, dont l’aspect serait assez
agréable et dont le confortable ne laisserait rien à désirer ;
celles qui ont échappé aux derniers désastres en font foi.
Dans l’une d'elles, nous avons pu trouver un assez bon
billard, mais les queues ne pouvaient pas conserver leurs
procédés en place, probablement à cause de l’humidité
constante de l'atmosphère.
Je ne parle pas des pianos : il y en a au moins une
demi-douzaine à Boac et autant à Santa-Cruz.
Le travail est ici fort en honneur, ce qui explique la
prospérité du pays. Mais on y est fort tranquille ; bien que
Santa-Cruz soit peu éloigné de Manille, les habitants vivent
et agissent comme si le centre du gouvernement était à
mille lieues au loin.
Le lendemain, fête de la ville. Après la cérémonie reli-
934 VOYAGE AUX PHILIPPINES
gieuse à l'église, une procession à laquelle tous les fidèles
assistent parcourt les rues de la ville, ornées de dômes
de verdure et de guirlandes de fleurs. Le soir, grand festin
offert par le curé de Santa-Cruz. Il est fils de Français et
d'Espagnole, mais il ne sait pas un mot de la langue pater-
nelle ; lui aussi a sa collection, dont il veut bien distraire
pour moi quelques coquilles.
Le 5 et le 6 mai j'explore des grottes qui ne renferment
rien. Le 7, nouvelles recherches plus heureuses; d’abord
une grotte s’ouvrant dans un vallon des plus pittoresques,
auquel on arrive par une route conduisant à un petit lac
dont les eaux transparentes réfléchissent les pentes de la
montagne et laissent voir un fond formé de roche et de
sable. Par endroits, les eaux ont à peine 2 mètres de pro-
fondeur, mais ailleurs au moins 20 mètres.
N’avant pas de bateau à ma disposition, je suis obligé de
suivre un petit couloir presque inaccessible au bord du lac.
Je parviens sans trop me mouiller à une faible distance
de l'entrée en sautant de roche en roche, mais il m'est
impossible d'arriver ainsi à la dernière ; je fais alors couper
deux bambous que je dispose en guise de pont.
L’eau est très profonde en cet endroit et le bain pourrait
être désagréable, vu la grande fraicheur de l’eau.
Deux de mes hommes passent d’abord, autant pour es-
sayer la solidité de ce pont que pour en maintenir l'extré-
mité pendant que je traverserai. Arrivé à l'entrée, je me
trouve alors au milieu d’un couloir creusé en pleine roche
madréporique où je puis marcher presque debout; après
avoir parcouru une vingtaine de mètres, je débouche au
milieu d’une vaste salle dont les torches éclairent à peine
Ja voûte.
À droite est un amas de roches tombées les unes sur
les autres et au milieu desquelles coule le ruisseau qui sli-
mente le lac.
En sortant de cette grotte, nous gravissons la montagne,
et sur le versant opposé nous arrivons à l'entrée d'une
autre caverne nommée « Batala », où je trouvai quelques
débris humains.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 235
Le passage est encore obstrué par des roches éboulées ;
à quelques mètres de l'entrée on entre dans une grande
salle qui a contenu beaucoup d'ossements ; malheureuse-
ment, les éboulements successifs ont presque entière-
ment recouvert le sol et je ne puis trouver que quelques
crânes.
J'étais en train d'y « grabeler » la terre, quand le sol
trembla ; j'ordonnai alors à mes hommes de sortir sans leur
dire la cause, et je les rejoignis aussitôt.
Oceupés qu'ils étaient à déplacer des roches, ils n’avaient
pas ressenti la secousse, légère d’ailleurs, car, pris de peur,
ils auraient pris la fuite, et, pour éviter de recevoir une
roche sur le dos, ils se seraient certainement cassé bras ou
jambe en se sauvant au milieu des éboulis.
Un peu plus je devenais moi-même matière à découverte
ultérieure.
Une demi-heure après, je continuai les fouilles ; au fond .
de la grotte, je découvre une petite ouverture conduisant
dans une autre salle beaucoup plus vaste que la première :
la moitié de la voûte s’est effondrée, et on peut voir le haut
de la montagne et les arbres penchés sur l’abime retenus
seulement par leurs racines.
Treize crânes en assez bon état, mais sans mâchoire infé-
rieure, et des débris de tibors portant des dessins en relief,
telle fut ma récolte dans la grotte de Batala.
« Est-il vrai, me dirent les habitants de Santa-Cruz,
notamment deux curés indiens, lorsque je revins chargé de
crânes, est-il vrai que vos crânes soient marqués de la croix?
En ce cas c'étaient des têtes de chrétiens. » Ce qu'ils pre-
naient pour la croix, c’est le dessin formé par les sutures
crâniennes.
Pour les dissuader, il faut leur montrer une tête d’adulte
et leur faire voir que la croix n'existe pas. °
Comme l’un d’eux, le padre Léon Recalde, Indien de
pur sang, n'avait pas l'air convaincu, je me fis apporter par
Samy une tête de singe, et, lui montrant qu'elle avait le
même signe, je lui dis : « Eh bien, padre, si vous suppo-
sez que cette marque appartient exclusivement aux crânes
236 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de chrétiens, le singe l’est aussi. » Tous les Indiens pré-
sents de rire, et le padre Recalde de s’en aller fort vexé.
Le 8 mai, nouvelle exeursion de quelques jours à l'est-
sud-est de Santa-Cruz. À la sortie de la ville, la route
est assez belle, mais à 2 kilomètres de là le chemin est à
peine tracé; le temps est beau, et le terrain assez ferme,
seulement il faut bien faire attention aux crevasses. À
6 heures du soir, nous arrivons à Bonléu, hameau peu
éloigné de grottes que l’on m'a fort vantées. Dès le matin,
nous gagnons la montagne et nous arrivons aux grottes de
Sileau, mais ce ne sont que des cavités, où il faut parvenir
en grimpant comme des singes.
Après deux heures de fouilles, je me retire avec deux
petits vases en terre brute, de forme gallo-romaine. Quelques
débris de cercueils me prouvent que ces grottes étaient un
véritable cimetière et que nombre de squelettes ont élé
anéantis là, comme ailleurs, par les éboulements.
Nous redescendons, et, après avoir contourné la mon-
tagne, où nous trouvons plusieurs cavernes très profondes,
mais vides, nous voici enfin à la grotte de Pamine-Taan, où
je n'ai perdu ni mon temps ni ma peine.
Au premier abord, elle ne me disait rien, cette caverne.
L'entrée est une espèce de trou bas. En m'y glissant
parmi les roches d’avenue, je me trouvai devant une file de
cercueils posés les uns sur les autres.
Enfin voici donc une grotte funéraire intacte!
Avant de rien déplacer, j'invite M. Fochs, qui m'accom-
pagne dans toutes mes courses, à voir en quel état sont les
choses, et je défends aux autres assistants de rien toucher.
Je me réserve la tâche et le plaisir de la découverte.
Je fis d’abord main basse sur les cercueils de l'entrée,
puis j'attaquai ceux de l’intérieur, placés, comme je l'ai dit,
les uns sur les autres, dans toute la largeur du couloir, qui
est de À m. 70. Derrière les cercueils étaient de grandes
urnes contenant aussi des squelettes.
Je tächai d'enlever les cercueils sans en laisser tomber
les ossements, mais je ne pus réussir que pour quelques-
uns; chaque cereueil complet fut tiré hors de la grotte, el
L'ÎLE DE MARINDUQUE 237
je pus les examiner à loisir. Le plus grand n'avait pas
90 centimètres de long ; sa largeur était de 20 centimètres
et sa hauteur de 15 centimètres. Les ossements étaient les
uns sur les autres, sans ordre; presque tous les cercueils
Bijoux en or trouvés dans les cereueils de Pamine-Taan,
renfermaient un squelette et deux crènes, dont l'un devait
avoir appartenu à un enfant de huit à douze ans.
Parmi les ornements qui furent ici mon butin, j'ai trouvé
des bracelets curieux, assez semblables à ceux que j'avais
précédemment recueillis dans les cavernes de l'ilot de los
Tres Reyes : l’un est en spirale comme le bracelel serpent
de nos élégantes; d'autres sont percés, comme si on les
avait portés suspendus aux oreilles ou au cou; l’un d'eux
est en écaille de tortue fondue.
Quelques ornements sont en or, tous formés d’une feuille
d'or très mince et représentant des boutons ou des étoiles
avec dessins repoussés. Ces feuilles d’or étaient placées dans
l'orbite ou dans le nez. Très peu de perles, soit que les eaux
les aient entrainées, soit que la chose fût rare à l’époque.
9238 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Plusieurs auteurs ont pensé que ces grottes avaient servi
à l'inhumation directe des individus dont on retrouve ainsi
les restes, mais il n’en est rien. L’exiguïté des cercueils,
la façon dont les os sont mélangés, la position du crâne
contredisent cette manière de voir. La mâchoire inférieure
est placée au fond du coffre et le crâne en un autre point.
Une autre preuve de la translation des sépultures dans
les cavernes, c’est que souvent l’intérieur du crâne est
rempli de terre dans laquelle on trouve des perles, des
feuilles d'or et des dents !.
Bracelets trouvés dans les cercueils de la grotte de Pamine-Taan.
Parmi les ossements, je trouvai des plats, des assieltes.
de petits vases et flacons, les uns en terre vernie, d'autres
en terre émaillée et craquelée, et d’autres encore en porce-
laine.
Fait assez singulier! pas un des objets ne ressemble à
1. De retour en France, j’acquis de nouveau la preuve que
les cavernes avaient servi à l’inhumation des restes des indi-
vidus et non à leur ensevelissement direct. La cavité crânienne
de plusieurs des pièces que je rapportais était pleine de terre
englobant des plaques d’or, des dents d’adultes, limées suivant
la coutume locale, des dents de jeunes sujets et quelquefois des
phalauges des doigts de la main ou du pied. Le tout avait
été entraîné dans le crâne pur les pluies alors qu’il était exposé
aux intempéries ; pareille chose ne pouvait avoir lieu dans la
grotte.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 239
l'autre; tous, quoique se rapprochant beaucoup, ont des
différences de forme, de dessin ou de matière.
Quand j'eus enlevé la rangée de coffres, je me vis de-
vant de grandes urnes scellées dans le sol.
Urnes trouvées dans la grotte de Paminé-Taan.
‘Je retirai en toute hâte les cercueils placés dessus, el, avec
imon couteau de chasse, je me mis à desceller les urnes.
Sur la plupart de ces pièces l'orifice était agrandi pour
permettre d'y introduire le crâne. Une assiette ou un plat
cassé servait à obturer le tibor afin d'empêcher l’eau de le
remplir. Toutefois le contenu de plusieurs d’entre eux avait
élé littéralement désagrégé sous l'influence de l’humidité,
3240 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Quelques urnes étaient cassées, mais je fus assez heu-
reux, le second jour, pour desceller la plus belle sans avarie.
Elle est en terre vernie, à l'exception de la base, qui est
brute; elle a pour ornement deux dragons lançant des
flammes par la bouche et dont le corps est celui d'un ser-
pent à grosses écailles, muni de quatre pattes ayant cha-
cune quatre doigts. Ce vase est certainement la plus belle
pièce de ma collection, exposée au Trocadéro; il a surtout
l'avantage d'être unique et parfaitement conservé. J'en ai
pris soin comme d’un enfant; je le plaçai dans un panier
spécial, que deux hommes étaient chargés de porter. De la
grotte à Manille, il m'a bien coûté 150 francs de transport,
mais j'ai pu le rapporter aussi intact que je l'avais trouvé.
Je retirai du même antre d’autres vases en terre brune et
noire, vernis sans dessins, contenant les mêmes objets que
les cercueils, mais généralement d'une nature plus pré-
cieuse ; chaque urne enfermait de deux à quatre ornements
en or, el les perles y étaient moins rares. On en peut con-
clure que ces urnes étaient le dernier asile de rois ou, pour
dire plus modestement, de chefs quelconques.
Je rencontrai fort peu de cuivre, un ou deux ornements,
des boucles d'oreilles probablement, et un seul anneau.
Comme armes, je ne recueillis qu’une espèce de lame
de couteau en fer, qui, rongée par la rouille, s'en va par
petites lamelles, un autre instrument qui me parut être un
fer de hache, une espèce de pointe de lance en bois, plus
un bâton qui put être une lance.
Dans toutes les encoignures de cette grotte de Pamine-Taan
je trouvai des cercueils en assez grand nombre qui n’avaient
pas encore servi, selon toute probabilité ; les uns, à l’abri de
l’eau, contenaient des amas de feuilles et avaient dû servir
de nids à quelques rongeurs ou à des chauves-souris. En
avançant vers le fond de la grotte, je trouvai l'entrée d'un
couloir très bas et je dus m’allonger à plat ventre pour con-
tinuer mes fouilles : je ne trouvai là qu’un cercueil vide.
Cette bienheureuse caverne de Pamine-Taan m'’occupa
trois jours.
Pendant toute la durée des fouilles, mon ami M, Fochs
L'ÎLE DE MARINDUQUE 941
m'aidait dans la caverne, tandis que M. Bergara, au dehors,
recevait tout ce que nous faisions emporter par nos hommes
et dirigeait la confection de nos repas.
Comme les crânes trouvés à l'îlot de los Tres Reyes,
ceux de la caverne de Pamine-Taan sont déformés. J'en ai
rapporté environ quarante, la plupart munis de leur maxil-
laire inférieur, et une douzaine de squelettes plus ou moins
complets.
À Pamine-Taan succéda Macayan, quand, après mille
pourparlers, je pus me faire accompagner de mes hommes :
ayant travaillé trois jours pour moi à Pamine-Taan, au prix
de quatre réaux (deux francs cinquante centimes) par jour,
ils se trouvaient bien trop riches et ne voulaient plus rien
faire.
À la caverne de Macayan on entend pendant les orages
les esprits jouer de la musique, chanter, sonner les cloches.
Ainsi dit la légende. Cette grotte a des salles immenses des-
cendant à de grandes profondeurs. De la voûte descen-
dent des lamelles de stalactites qui, frappées, imitent
quelque peu le son d’une cloche; j'en tirai des sons divers,
assez harmonieux. Au sortir de la grotte, à l’entrée de la-
quelle était en faction M. Bergara, celui-ci me conta comment
il avait parfaitement entendu mon harmonie, qui, réper-
cutée par les parois de la caverne, adoucie par la distance,
répétée par les échos, lui avait paru semblable au bourdon-
nement de cloches lointaines. A ce bruit, ses hommes
avaient été frappés de terreur : ils nous croyaient aux prises
avec l’Asuan, et il ne lui fut pas facile de les retenir auprès
de lui.
Cette visite, sans être fructueuse comme celles des jours
précédents, me donna cependant cinq crânes déformés. Je
trouvai aussi des débris de nombreuses poteries, cassées au-
trefois par les indigènes, qui les supposaient remplies d'or.
De retour au campement et après un déjeuner plus que
frugal, les vivres étant presque épuisés, MM. Fochs et Ber-
gara reprirent le chemin de Boac, où je rentre enfin, le
14 mai au matin, après de nouvelles recherches infrue-
lueuses de divers côtés.
16
249 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Quarante hommes emportèrent mon butin à Santa-Cruz,
lieu de l'emballage provisoire, puis de Santa-Cruz à Boac.
Une heure après mon retour à Santa-Cruz, ma case est
littéralement prise d'assaut; c'est à qui verra les trésors que
j'ai réunis, personne n’a de doute à cet égard. Pour dissi-
per ces bruits absurdes et qui m'ont été très nuisibles, je
permets à tout venant de regarder, et parmi les plus curieux
j'avise le padre Recalde. Il était convaincu que le plus beau
des tibors était rempli d'onces d’or.
J'appris plus tard que cet abruti, je ne puis employer
d'expression plus juste, avait pris une quarantaine d'hommes
pour aller saccager une autre grotte où personne, d’après
son ordre formel, n'avait osé me conduire. On avait brisé
tout ce qu'elle contenait, sans y trouver trace de trésor.
J'aurais pu, si ce vandale ne s'était pas trouvé sur ma route,
faire là une aussi ample et riche récolte que dans la grotte
de Pamine-Taan.
Le 44 mai, dès 3 heures du matin, je quittais Santa-
Cruz avec quarante porteurs sous la conduite de Samy, de
mon chasseur, et d’un alguazil spécialement chargé de sur-
veiller les porteurs.
Tout alla bien jusqu’au jour ; nous avions dépassé les par-
ties montagneuses de l'ile et dangereuses pour mes collec-
tions. On fit halte pour le déjeuner, et, après une heure de
repos, je donnai le signal du départ dans le même ordre.
Puis, piquant des deux, je continuai seul ma route vers
Boac. Le chemin serait assez facile, n’était cette maudite
rivière qu'il faut traverser de 44 à 16 fois et que les pluies
de ces deux derniers jours ont considérablement grossie.
Heureusement mon cheval a le pied assez sûr et nage
bien ; j'en suis quitte pour une série de bains qui ne sont
pas trop désagréables, la température étant très élevée.
À 8 heures du matin, j'étais à Boac, où mes hommes me
rejoignirent à midi. Là, je consignai la porte aux importuns,
ne voulant pas abuser de l'hospitalité de M. Bergara; j'em-
ballai incontinent toutes mes collections, qui purent attendre
ainsi, à l'abri et en sûreté, l’heure du départ.
Mon suecès à Pamine-Taan me grisait; je ne révais que
L'ÎLE DE MARINDUQUE 9248
nouvelles fouilles : le 15 mai, je suis aux grottes de May-
Igi et de Padere, aux environs de Boac; insuccès complet,
malgré l’optimisme absolu des renseignements donnés par
les indigènes ; le 19, je vais par mer à Saint-André, dans le
nord de l’île ; c'est un petit port très sûr, fermé par des îlots
qui permettent aux bateaux de se mettre à l’abri des gros
temps. Arrivé à la. nuit avec ma banca, le teniente ! du
bario ? de Balinakan vient me chercher et me conduit dans
sa case, assurément la plus belle de l'endroit.
Dans le petit port de Saint-André, il n’y a que deux ou
trois goélettes en réparation; les autorités reculent devant
les frais d’une route de cet endroit à Boac ou à Magpage, et
pourtant c’est le seul point de la côte ouest de l’île où il y
ait un port.
Le soir, après diner, je fis rassembler tous les habitants
du village et je promis deux piastres à celui ou à ceux qui
m'indiqueraient des grottes funéraires.
Cette offre aussi imprévue pour des gens qui gagnent au
plus douze sous par jour excite toutes les convoitises et
délie toutes les langues. Il n'est pas un imdigène qui ne
connaisse quelque grotte ignorée des autres où il me gui-
dera directement, sans hésitation. C’est à qui sera le plus
vantard. Tous veulent parler à la fois. Dans une grotte, les
habitants mangent dans de la vaisselle d’or et d'argent les
jours de fête, etc. Je finis par ne plus rien y comprendre,
et j'ajoute, pour tarir le flot d'explications, que les deux
piastres ne seront remises qu'après les fouilles.
Les indigènes de s’écrier que, si les squelettes ne sont
plus là à mon arrivée, c’est la faute aux esprits jaloux, à
l'Asuan, qui ne veulent pas qu'on pénètre chez eux.
« Arrangez-vous avec l’Asuan, leur dis-je, puisque Asuan
il y a; les piastres après les squelettes. »
Tout à l’heure il y avait vingt guides ; après ma réponse,
personne ne se charge plus de me conduire. Les grottes
sont donc vides, mais je veux quand même les visiter, v
4. Adjoint.
2. Hameau, bourg.
9244 VOYAGE AUX PHILIPPINES
glaner peut-être quelque chose, et je promets une demi-
piastre à celui qui m'indiquera une grotte.
À entendre constamment les indigènes parler des esprits
bons et mauvais, de l’Asuan ou d'autres, on pourrait se
croire dans un pays franchement idolâtre ; il n’en est pour-
tant rien : ils sont tous catholiques, mais d’un catholicisme
relatif, ayant conservé sur les esprits toutes les croyances
de leurs ancêtres.
Du reste, tous les curés indiens, à de rares exceptions
près, enseignent concurremment les deux religions, et quel-
ques frailes espagnols se disent que cela pourrait bien être
vraiet qu'il n’y aurait rien d'étonnant à ce qu'il y eût des
esprits et des revenants dans ces contrées, puisqu’en Es-
pagne et en Europe beaucoup de gens sont persuadés qu'il
en existe.
Cela dit à la décharge des indigènes, je dois avouer que
j'ai souvent envoyé les esprits à tous les diables.
Je visitai donc le 20 mai sept grottes dans lesquelles je
ne trouvai que des débris de poteries.
Le 21, nouvelle exploration dans cinq grottes sans plus
de résultats. C’est réellement décourageant.
Une seule de ces grottes mérite une description. L'en-
trée en est située au sommet d’une petite montagne calcaire
de 300 mètres d'altitude, et on y accède par un puits peu
profond où je fis descendre tout le matériel nécessaire el
préparer le déjeuner, car il v avait cinq heures que nous
marchions sous un soleil brûlant, et les hommes, fatigués el
à jeun, étaient heureux de trouver enfin un peu d'ombre
et de fraîcheur.
Pendant que le déjeuner est en train, je pénètre dans h
partie éclairée de la grotte; à quelques pas de l'ouverture.
je me sens suffoquer ; mais, mettant cette légère indisposi-
tion sur le compte de l’ascension que nous venons de faire.
je n’y prête aucune attention ; seulement, quand je veux al-
lumer ma lanterne pour aller plus avant, toutes mes allu-
mettes s’éteignent après avoir jeté une lueur faible et terne.
Enfin, me retirant près de l'entrée, j'allume trois bougies
et m’avance avec deux hommes dans l’intérieur, mais après
L'ÎLE DE MARINDUQUE 945
quelques pas nos lumières se mettent à vaciller, la flamme
bleuit, et enfin elles s’éteignent et nous sommes dans l’obs-
curité.
Je recommençai six fois l'expérience, et je ne pus réussir
à conserver la lumière allumée.
Je dus faire une torche avec de l'herbe sèche pour pou-
voir aller à une distance de vingt pas ; là, je fus arrêté par un
précipice dans lequel je jetai un morceau de ma torche, et
il s’éteignit de la même facon que mes bougies dès qu'il fût
arrivé au fond.
Il va sans dire que les indigènes m’avaient tous aban-
donné. Samy seul était resté à mes côtés.
Voyant que je ne pouvais garder de la lumière, je revins
à l'entrée avec un fort mal de tête, tandis que Samy se plai-
gnait d'étourdissements, qui du reste se dissipèrent promp-
tement dès que nous fûmes revenus au grand air.
Cette grotte ne doit pas constamment rejeter des vapeurs
asphyxiantes, puisque, à quelques pas dans l’intérieur, j'ai
lrouvé un nid d’hirondelle, vieux il est vrai, mais qui a été
néanmoins construit à une époque où l’air de cette caverne
était respirable.
De toutes les grottes que j'ai visitées c’est la seule où j'ai
observé pareil phénomène, mais à plusieurs reprises les
indigènes m’avaient assuré que les esprits éteignaient leurs
torches sans qu'ils sentissent le moindre vent.
N'ayant pas avec moi un appareil qui me permit de
prendre des échantillons de gaz, je n’ai pu savoir exacte-
ment si j'avais affaire à de l’acide carbonique ou à tout
autre gaz incomburant. Toujours est-il que les dires des
indigènes et ce qui m'est arrivé ce jour-là me portent à
penser qu'il y a là une quantité d’acide carbonique consi-
dérable.
Le soir, après plusieurs courses inutiles, je rentrai à
Boac. Cette petite ville est toujours en fête. À mon arrivée,
je trouvai une invitation à un mariage, faite dans toutes les
formes. Le surlendemain, nous allons faire notre visite au
futur et porter nos cadeaux à la future, car la coutume
veut que chaque invité fasse son cadeau, soit en nature, soit
246 VOYAGE AUX PHILIPPINES
en argent. Comme il s’agit d’un mariage dans une riche
famille, les cadeaux sont tous en nature. Le jour suivant,
les parents du marié viennent nous chercher, MM. Bergara,
Fochs et moi, musique en tête, pour nous conduire à
l'église.
La cérémonie se fait comme partout, si ce n’est qu'au
moment de l'élévation la musique joue l'air national espe-
gnol, comme c’était, du reste, spécifié sur les lettres d'in-
vitation. En sortant de l’église, on se réunit pour prendre
une légère collation, et, pendant les préparatifs, on se mel
à danser.
J'ai déjà expliqué le cérémonial usité dans ces agapes;
je dirai simplement que la fête, bal et festin, s’est terminée
le lendemain pour ceux qui aiment la danse.
Le 30 mai, visite à des cavernes point trop éloignées de
Boac et à une prétendue mine d'or qui est une mine de
cuivre. Notre suite est toujours fort nombreuse.
Quatre heures de marche nous conduisent au fond d'un
ravin où se trouve la mine, qui, avec quelques bons travaux.
serait peut-être productive, mais ici personne n’est assez
hardi pour en entreprendre l'exploitation, ni pour avancer
le capital nécessaire.
Le 2 juin, nouvelles recherches : il pleut à torrents, el.
après plusieurs heures de marche à cheval, nous devons
abandonner nos montures, qui n’avancent que difficilement
sur un terrain détrempé, glissant. Nous sommes même
obligés de quitter nos vêtements trop imbibés et d'aller en
caleçon, comme nos Indiens. À midi nous sommes au piel
d'une roche madréporique à pic, de 70 mètres de haut,
dans les flancs de laquelle sont cinq ou six grottes. Dans
les plus basses je trouve un crâne recouvert d’une mice
couche de stalagmite et une petite gargoulette cassée.
Nous mettons près d’une heure à faire l’ascension de
cette roche, au sommet de laquelle est une voûte élevée qui
la traverse entièrement. De là on aperçoit plusieurs couloirs
d’un accès difficile. Dans l’un d’eux il y a des débris de
cercueils et de tibors.
La descente s'opère sans accident fàcheux.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 947
À quelques jours de là, je fus plus heureux au voisinage
de Gazan.
Sur un petit monticule qui borde le rivage de l’île, des .
terrassiers travaillant à la construction d’une nouvelle route
avaient trouvé des vases funéraires. Sur une surface de
quelques mètres ils découvrirent cinq vases, qu'ils s’em-
pressèrent de briser, toujours dans l’espoir d'y trouver
quelque trésor.
Heureusement ils ne songèrent à chercher ni à droite ni
à gauche. Lors de ma première fouille, opérée à gauche du
chemin, ainsi que je l’ai exposé déjà, je n’avais récolté que
deux urnes brisées et des crânes tombant en poussière.
Cette fois, pendant sept jours de suite, les travaux furent
exécutés à droite du chemin, du côté de la mer. Les deux
premiers jours, pas la plus mince découverte ; le troisième
jour, on retrouve la trace d’enfouissements, et deux vases
de terre, aux parois extérieures unies comme celles des
premières découvertes, et contenant chacun un crâne, un
petit tibor et quelques perles.
Le quatrième et le cinquième jour, ayant fait débrous-
sailler du côté de la mer, on met à jour une urne décorée
d’un double serpent en relief ou dragon à quatre pattes.
Le sixième jour, je fais arracher quelques petits arbres
el je découvre au-dessous des racines une urne contenant
deux crânes, dont un d’enfant, quatre anneaux de bronze,
une grande quantité de petites perles et deux ornements
en or en forme d'étoile.
Le septième jour, mêmes recherches : une autre urne
était encastrée entre les racines d’un grand arbre. Pour la
retirer, je dus le faire abattre. Sur cette dernière urne
même dessin en relief que sur les précédentes. Elle a pris
place maintenant au musée de Madrid, ainsi que quelques
crânes et des échantillons de l’industrie des populations
dont je retrouvais les sépultures. -
Je me suis trouvé exposé dans cette série de recherches
à toutes les duperies que les mensonges des naturels pou-
vaient imaginer ; connaissant leur travers irrésistible et la
facilité extrême avec laquelle ils débitent sérieusement leurs
248 VOYAGE AUX PHILIPPINES
contes, j'ai évité, autant que possible, de tomber souvent
dans le piège, mais je n’ai pu toujours éviter les longues
courses à la recherche de grottes hypothétiques fermées
par l’Asuan avant mon arrivée, et qui n’existaient le plus
souvent que dans la cervelle des indigènes.
De plus, si nous touchons les Pastores, l’Asuan fera pleu-
voir. Leur ayant fait remarquer que nous n'avons rien
touché, je leur annonce cependant, grâce aux indications de
mon baromètre, qui n’a cessé de descendre depuis le matin,
que nous aurons de la pluie avant quelques heures. Deux
heures plus tard, pluie torrentielle pendant une heure en-
viron.
Ainsi le 44 juin, mon ami M. Berdote et moi nous par-
tions pour visiter dans l’est de l’île des grottes où abon-
daient idoles, ossements, tibors, cercueils, etc. Deux
hommes de confiance (il fallait en avoir une fameuse dose
pour les croire), envoyés la veille en éclaireurs, confir-
maient de la façon la plus péremptoire les renseignements
pris antérieurement. Arrivés au lieu dit, plus rien, une
grande roche perpendiculaire. M'’être ainsi déplacé pour
rien me rend furieux. Je ne pus que traiter ces gens comme
ils le méritaient avec un morceau de bejuco ; quelques mots
bien sonnants du vocabulaire espagnol auraient été assuré-
ment insuffisants.
Le même jour j'eus une nouvelle preuve de leur enté-
lement à mentir et à soutenir une chose qu'ils ont une fois
avancée. On m'avait assuré qu'il y avait dans l’île une
tourterelle coup de poignard qui, au lieu d’avoir la poi-
trine gris cendré foncé, était toute blanche.
J'avais promis une piastre à celui qui m'en apporterail
une; un de mes porteurs m’annonce au cours de notre
excursion qu'un Indien en a une blanche de la même race.
mais qu’il en demande deux piastres ; je me fais conduire
à la case pour voir l'oiseau. Parvenu là, je fais appeler le
possesseur de la tourterelle, et, sur sa réponse affirmative,
je lui dis de me la montrer. C’est une tourterelle grise de
l'espèce ordinaire de ces régions, et, sûr mon observation.
il répond sans s’émouvoir : « Tiens, vous avez raison, elle
L'ÎLE DE MARINDUQUE 249
est grise. » Chez ces indigènes, le mensonge est affaire de
race.
Revenu à Gazan, je m'occupai du périple de l'ile, que je
projetais dès le commencemeni de mon séjour à Marin-
duque. La barque dont j'avais besoin fut assez vite trouvée
Fétiches trouvés à Pamine-Taan,
et louée ; mais le plus difficile était d'engager neuf hommes
d'équipage, patron compris.
Les premiers auxquels je propose la chose trouvent le
travail trop dur ; de plus, nous sommes en pleine fête, me
répond l'un d’eux, et un Indien ne peut pas ne pas assister
à la fête du corpus. Mais il y a un autre motif à cette
inertie des naturels. Il y a quelques jours, le curé du vil-
lage a dit en chaire aux Indiens « qu'ils feraient bien mieux
d’aller à confesse que d'aller courir avec l'étranger à la re-
250 VOYAGE AUX PHILIPPINES
cherche de crânes et de squelettes ». Et ce curé prétend
ètre mon ami!!!
Enfin, le 24 juin, grâce à M. Berdote, qui m'accompagne
dans cette excursion, nous pouvons partir, mais seulement
avec les deux tiers de l'équipage, que nous espérons com-
pléter en route.
Nous contournons l’île par l’est et, avec le calme plat,
nous sommes obligés de naviguer à l’aviron.
Nous atterrissons plusieurs fois dans la journée, mais
sans rien trouver de convenable; partout des débris de
vases funéraires et d’ossements, rien d’entier.
D'après les on-dit, il y avait jadis de nombreux crânes
‘dans les grottes, mais un Indien, possesseur de grands
troupeaux, eut l’idée de placer autour de ses prairies des
crânes plantés sur des perches, afin d’en éloigner les mau-
vais esprits, et il dévalisa toutes les sépultures.
Le 25, au matin, nous abordons au Castillo de Figui.
À 1000 mètres du rivage, en défrichant une partie de la
côte, on a trouvé enterrés des plats, des vases, etc.
J'ai pu me procurer trois de ces plats; la journée se
passe à faire quelques fouilles et à parcourir les environs;
on me mène voir la {Vatalum Batu, pierre qui pleure, el
les grottes d'Antipolo, où l’on voit los Pastores, petites sla-
tues en bois, sorte de fétiches anciennement très répandus
et auxquels on croit encore aujourd’hui.
J'en retrouvai encore deux, mais très mal taillés, ne re-
présentant qu’imparfaitement la forme humaine.
Le 26, nous continuons notre route et nous visitons, tou-
jours sans résultats, les grottes de Manochbæ et de Sa-
lombog.
Le 27, après avoir atterri à Balakassa, je pus prendre
dix crânes, quelques morceaux de tibor, ainsi qu’un très
grand plat, malheureusement cassé, dans la grotte de Lu-
gukan.
Le reste de la journée fut perdu en courses inutiles.
Toutes ces terres, montagnes et grottes, d’origine madré-
porique, ont le même aspect.
Le 98, nous allons à Toriros.
L'ÎLE DE MARINDUQUE 251
Le 30, nous poussons jusqu ‘auprès de Bonleu, à un
kilomètre de Pamine-Taan.
Dans mes courses je découvris seul plusieurs grottes et
excavations qu'on avait refusé de me faire connaître ; sous
le sol, couche épaisse de guano, je découvris des débris de
poteries et deux cercueils sculptés : sur le couvercle de
l’un d’eux se voit, taillé en plein bois, un iguane à la queue
dentelée ; sur l’autre sont représentés deux iguanes se tour-
nant le dos et dont les têtes, dépassant le couvercle, ser-
vaient de poignées pour porter le cercueil. Le 3 juillet, nous
arrivons, après deux jours et deux nuits de navigation, à la
petite île de Moupon, dont les grottes ne renfermaient que
des débris peu nombreux ; mais mes chasseurs y trouvèrent
des œufs de tabun (Megapodius) de deux grosseurs diffé-
rentes. |
À 4 heures, nous mettons le cap sur la baie de Santa-
Cruz ; un vent furieux nous pousse, et nos marins perdent
la tête. Le pilote se place à l’avant pour reconnaitre la passe,
car la pluie tombe tellement intense qu'il est impossible de
distinguer quoi que ce soit à dix brasses de distance.
Au moment où le timonier demande si nous sommes bien
dans le chenal, et que le pilote lui répond affirmativement,
nous arrivons à pleines voiles sur un banc de gravier où
nous sommes presque à sec, bien heureux de n'être pas
coulés sur place.
À 6 heures, notre embarcation peut reprendre la mer, el
nous allons débarquer à Santa-Cruz, au milieu des bancs
de vase. Le temps devenu de plus en plus mauvais, nous
nous attendons à une nortada. Je fais débarquer mes col-
lections pour les envoyer par terre à Boac, où je me rends
par la même voie.
Le 4, de retour à mon quartier général, je m'occupai
immédiatement à rassembler toutes mes collections, afin de
profiter du courrier, qui devait passer d’un jour à l’autre.
Le 5, la nortada se déchaine avec violence; la rivière
déborde ; tout ce qui était à la mer est jeté à la côte et
brisé.
Le 6, j'appris que mon embarcation, jetée dans un champ
952 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de riz, n'avait subi aucune avarie sérieuse. Mes hommes
s'étaient attardés en route pour leurs propres affaires, et, à
leur arrivée, ils n’hésitèrent pas à me demander 10 piastres
comme payement des hommes et des carabaos nécessaires
pour remettre le canot à flot.
Le 12, je pris congé de mes amis de Marinduque et
m’embarquai pour Manille, où j’eus la bonne fortune d’ap-
porter mes collections Intactes, et je ne tardai pas à trans-
former en un ossuaire l'habitation de mon hôte et ami,
M. Warlomont.
Je quittais Marinduque avec regret : j'y avais fait de fort
belles collections, mais j'y laissais de véritables amis, les
trois Espagnols MM. Fochs, Bergara et Berdote. De plus,
j'avais trouvé chez les Indiens notables du pays une grande
affabilité et un empressement peu usité à me procurer toul
ce dont je pouvais avoir besoin; dans cette petite ile, les
Indiens d’une certaine caste ont l'éducation plus relevée
que la moyenne de la population aux Philippines.
CHAPITRE XI
CATANDUANES — RETOUR EN EUROPE
Après Luçon et Marinduque, l’île de Mindoro devait,
d’après le plan de ma misssion, être l’un des terrains que
je voulais explorer.
Dans les premiers jours du mois d'août, je me disposais
à rejoindre le docteur de la province, qui devait être mon
compagnon de voyage. À ce moment, j'appris que le chef-
lieu de l’île venait d’être détruit de fond en comble par un
incendie. En cet état de choses, je devais m'’attendre à ne
trouver n1 serviteurs, n1 porteurs disponibles pour m'accom-
pagner dans l’intérieur ; je pris le parti de gagner l’île de
Catanduanes, où un des deux Espagnols qui l’habitent
m'assurait avoir vu des cavernes renfermant des ossements.
L'île de Catanduanes se trouve dans l'océan Pacifique,
sur la côte est de Lucon, à 12 milles de la pointe extrême de
cette île.
En grande partie madréporique, elle a surgi à la suite
d'une éruption volcanique; sa plus grande longueur ne
dépasse pas 42 milles, et, dans sa partie la plus large, elle
atteint à peine 18 milles.
On y rencontre des traces de cuivre, et une des rivières
qui l'arrosent, au dire des habitants, charrierait des paillettes
d'or.
Sur les côtes on pêche quelques huîtres perlières, mais il
est rare d'y rencontrer de belles perles ; elles sont générale-
ment très petites.
954 VOYAGE AUX PHILIPPINES
L’abaca est le seul produit que l’on puisse exporter ; Île
riz n'y est pas très abondant ; quelques navires viennent, à
de longs intervalles, y charger du bois de construction.
Le 22 août, après avoir essuyé une forte tempête, je
débarquai à Tabaco, sur la côte de Lucon, attendant une
occasion pour me rendre à Cantaduanes. Le passage, quoi-
que relativement court, n’est praticable que pendant quel-
ques mois de l’année ; la route de retour est souvent fermée
pendant quatre ou cinq mois. En ce moment le Pacifique
est mauvais et la traversée scabreuse, surtout avec les
embarcations dont on peut disposer.
Enfin, le 25 août, après marché fait avec le patron d’un
prao qui doit me transporter, ainsi que mes bagages, je
puis lever l’ancre à 10 heures du matin : la mer est grosse
et le vent assez fort; que nous réserve ce temps ?
Mes hommes ne demanderaient pas mieux que de rester à
Tabaco, qui représente pour eux le paradis, car ils n'ont
rien à faire et sont nourris jusqu'au retour.
Au sortir de la baie, une saute de vent manque de nous
faire chavirer et casse toutes nos manœuvres.
L'avarie réparée rapidement, nous filons vent arrière
sur l’île, mais le patron me prévient qu’il ne pourra pas,
selon toute probabilité, aborder à Birac, comme nous en
étions convenu, et qu'il fera son atterrissage où le vent le
portera.
À 2 heures, nous avons fait 30 milles et nous mouillons
dans une baie parfaitement à l'abri de la mousson, en face
du bourg de Caudon.
Le lendemain, 26, de Caudon j'allais m'installer au vil-
lage d’Icalolbon ou mieux Taglobon.
À moitié route, je rencontrai une troupe de porteurs
conduits par les autorités, qui venaient au-devant de moi,
conformément aux ordres qu’elles avaient reçus de l’alcade
de la province.
Dès mon arrivée, je prends possession d'une jolie petite
case bâtie pour un maitre d'école qui n'était pas encore
arrivé et qu’on attend depuis longtemps.
Profitant de la proximité des écoles, je mis tous les enfants
CATANDUANES 9255
sur pied pour mener rapidement ma récolte d'insectes et de
coquilles.
Le 3 septembre, visite à la grotte Lictine, réputée très
dangereuse; les autorités du village ne tenaient pas beau-
coup à me voir entreprendre cette expédition, craignant
d’être inquiétées par l’alcade s’il m'arrivait quelque acci-
dent ; très décidé, malgré leurs supplications, à mettre mon
projet à exécution quand même, les édiles du lieu prirent
le parti de m’accompagner.
Cette caverne se trouve au nord-nord-est du village de
Taglobon; en suivant un petit ruisseau coulant au fond
d’une vallée qui se rétrécit de plus en plus, on arrive au
pied de la montagne.
L'ouverture se trouve à 50 mètres d'altitude; l’entrée..
obstruée par un mur en pierres sèches dans lequel on a
ménagé trois ou quatre embrasures, est très haute et a
45 mètres de largeur.
C’est là que se retiraient les habitants à l’époque où les
Malais de Bornéo et de Soulou venaient faire leurs incur-
SIOnS.
Derrière la muraille il y a une grande salle, haute et
spacieuse, dont les parois sont de formation madréporique.
Le sol, légèrement en pente, conduit à l’est jusqu’au
bord d'un immense précipice qu’il faut traverser pour pou-
voir aller plus loin; quelques-uns des notables me suivent
à contre-cœur, tandis que les autres retournent à l'entrée.
On continue par un large couloir, mais on est bientôt
arrêté par un second précipice, plus facile à franchir grâce
aux roches qui forment au-dessus une espèce de pont; le
terrain est accidenté, mais à peu près sûr.
De l’autre côté on se trouve dans un fort beau couloir
donnant accès à plusieurs chambres : l’une d’elles est très
belle et éclairée par le haut ; continuant la marche en avant,
j'arrive dans une vaste salle que mes hommes prétendent
être la dernière ; nous n’avons plus, selon eux, qu’à retour-
ner Sur nos pas,
Je fais faire sans succès quelques fouilles et j'examine
en même temps les parois. Dans un coin, j’avise une exca-
256 VOYAGE AUX PHILIPPINES
vation à peine assez grande pour me permettre de passer.
Je me coule par cette ouverture, une torche à la main, el
j'arrive dans une autre salle dont une partie s’est écroulée,
et ayant accès de l'autre côté de la montagne.
J’appelle alors mes Hommes, et grand est leur étonnement
de se voir tout d’un coup sortis de la grotte, sur le côté de
la colline opposé à l’entrée. Nul < Taclobanais » ne con-
naissait cette autre ouverture : à peine arrivé, j'étais le
Christophe Colomb de la sierra! « Si le Castilla, disent-ils,
a trouvé une sortie nouvelle de la caverne de Lictine, c'est
grâce à son pouvoir surnaturel : la montagne s’est fendue
devant lui. » ;
Au sortir de la grotte, nous sommes dans un immense
entonnoir autour duquel existent plusieurs petites grottes,
mais aucune n’a été utilisée pour des sépultures.
Ayant contourné la montagne, nous rejoignimes nos com-
pagnons, qui nous attendaient impatiemment du côté de
l'entrée. En nous entendant les appeler du bas de la côte,
leur premier mouvement fut de s’enfuir, et, pendant quel-
ques minutes, 1ls hésitèrent à s'approcher de moi.
Le 7 septembre, j'allai au nord de l'ile visiter plusieurs
grottes, mais toujours sans résultat.
Le 20, je pris d’autres guides et partis, toujours au nor
de l’île, pour continuer mes recherches ; une petite grotte,
presque bouchée par les stalactites, mérite seule d'être
visitée : ses mille clochetons et ses fleurs découpées, d’un
blanc tirant sur la couleur crème, criblés de paillettes cris-
tallines où se joue la lumière des torches, lui donnent un
aspect féerique.
Le %5, je rentrais à mon quartier général, n’ayant récolté
que quelques mollusques.
A deux milles de ma case est un banc de roches, recou-
vert à marée basse d’un mètre d’eau environ; c’est le banc
Teresa, ainsi appelé du nom d’un navire anglais qui sy
échoua en 1834.
C'est, je crois, à ce naufrage que l’on doit la quantité de
chevelures rouges ou plutôt jaunes que l’on rencontre seu-
lement dans ce coin perdu. On y remarque, en effet, quel-
CATANDUANÈS 957
ques adultes, dont pas un n’a cinquante ans, et plusieurs
enfants qui ont les cheveux rouges et la peau plus claire
que tous leurs concitoyens. Le même fait s’est reproduit
sur la côte ouest de Mindoro à la suite d’un fait analogue et
peut se passer de commentaires.
Le 4er octobre, je quittai Taglobon pour aller à Birae,
situé à l’est de ce dernier village ; j’emportais avec moi une
belle collection de mollusques, que j’espérais bien augmenter
en contournant l'ile.
La route qui mène de Taglobon à Birac est assez prati-
cable par le temps sec; ce n’est pas le cas actuellement.
Néanmoins je n'ai pas trop lieu de me plaindre en sor-
tant du village et tant que nous avons à cheminer dans la
plaine; mais 1l s’agit de franchir une montagne qui forme
la pointe de Tagïutum; le chemin a été tracé en ligne
droite, ou à peu près, et les eaux se sont chargées d’achever
les travaux de terrassement.
Dire de quelle façon nous sommes sortis de ce pas diffi-
cile me semble impossible ; tout ce que je sais, c’est que
trois ou quatre fois 1l nous a fallu déterrer littéralement
nos chevaux enfoncés dans la vase jusqu’au poitrail, que
d’autres fois ils étaient obligés de sauter d’une roche sur
une autre, ce que, du reste, ils pratiquent avec assez de
justesse ; ils manquent, il est vrai, très rarement leur saut,
et quand, par malheur, cela leur arrive, adieu charge ou
cavalier : tout cela va rouler dans le ravin et est relevé sou-
vent en très piteux état. Nous sommes enfin au haut de la
montagne, magnifique plateau situé à 250 mètres d'altitude.
La descente s'opère assez promptement et j'arrive sur le
bord d’une belle rivière où je trouve don Carlos Plaños
installé pour faire une pêche à la tuba. Don Carlos me
présente à sa femme et à ses belles-sœurs, jeunes métisses
sorties depuis peu de temps du couvent de Manille et en
l'honneur desquelles est donnée cette partie.
La tuba est une espèce de poison que l’on prépare en le
faisant bouillir et qui sert à étourdir les poissons.
Une fois la tuba préparée, on va la jeter en amont de la
rivière, à une distance assez éloignée d’un endroit choisi, où
47
258 VOYAGE AUX PHILIPPINES
on à eu soin préalablement d'établir un barrage avec des
filets disposés en travers du courant; au bout de quelque
temps, le poisson, enivré, monte à la surface, se laisse aller
au fil de l’eau et vient se faire prendre par les pêcheurs.
Cette façon de pêcher est quelquefois très fructueuse,
mais il n’en fut pas ainsi ce jour-là; néanmoins on prit
assez de poisson pour faire un bon déjeuner, qui fut le
bienvenu.
Le soir même, j'arrivai à Birac en compagnie de don
Carlos et de sa famille, et je dus accepter l'hospitalité chez
lui pour ne pas froisser la coutume, qui veut qu’un Euro-
péen descende chez un Européen, surtout dans les lieux
écartés, où il est très rare d'en voir plus d’un ou deux
par an.
Le 4 octobre, au moment d'aller à la grotte de Binaren,
je trouve, comme partout, prêts à m'accompagner, non seu-
lement don Carlos et le curé espagnol des Philippines,
mais encore une grande partie des habitants du village.
Nous nous dirigeons à l’est, à travers une vaste plaine
qui nous conduit jusqu'au pied des montagnes; là nous
trouvons entre deux collines un passage des plus pittores-
ques, mais non des plus commodes.
On appelle ce passage porte royale de Ilili; il est res-
serré entre les flancs de deux coteaux taillés à pie, où, parmi
les roches qui semblent suspendues dans le vide, les arbres
et les plantes grimpantes mélangent leur verdure; un petit
cours d’eau très clair court à travers les roches calcaires.
Nous escaladons le défilé, où les chevaux, quoique très
petits, ont de la peine à passer avec leurs cavaliers; cin-
quante pas plus loin, nous sommes au milieu d’un cirque
bien arrosé, où les habitants se livrent à la culture du riz.
Pour arriver à la grotte, il nous faut gravir une petite
colline, dont la terre grasse, détrempée par les pluies, rend
l'ascension assez pénible.
La première caverne que je visite n'offre rien de particu-
lier ; la seconde est beaucoup plus curieuse. L'entrée en est
petite et donne accès dans une grande salle circulaire, où
aboutissent trois couloirs obstrués par des amas de roches
CATANDUANÈS 259
tombées de la voûte, en partie effondrée. Les deux couloirs
latéraux n’ont rien de remarquable, mais le couloir central,
pratiqué dans d'immenses blocs calcaires, nous mène à une
petite ouverture où j'ai de la peine à me glisser. Ce pas-
sage me conduit à un vaste entonnoir autour duquel s’ou-
vrent einq ou six grottes, petites, mais d'aspect différent.
Au centre de cet espace à ciel ouvert pousse un grand
arbre, dont la cime dépasse les parois et se fait voir au
sommet du mont.
Personne ne connaissait cet endroit, du reste peu acces-
sible et trop ténébreux pour que les Indiens osassent s'y
aventurer.
Je retournai sur mes pas et rejoignis dans la première
salle le curé et tous ceux qui n'avaient pas osé me suivre
jusqu'au bord du ruisseau, à la porte royale de Ilili.
Le 8 octobre, je trouvai dans la grotte de Tailan cinq
crânes, une assiette en porcelaine craquelée à fleurs bleues
et un plat de même espèce, mais cassé.
L’assiette avait été ramassée avant mon arrivée par don
Carlos, qui me l’a généreusement offerte.
Les cavernes se rencontrent à chaque pas dans l’île : deux
de ces grottes servent de passage à un cours d’eau qui vient
d’une vallée intérieure très fertile, mais où les indigènes
n’aiment pas à s aventurer.
Le 15 octobre, je m'embarquai sur le cutter de don
Carlos, qui allait faire encore un voyage à Tabaco ou à
Legaspi, selon le vent que nous aurions.
La saison est très avancée et l'on m'engage à rester jus-
qu’au retour de la belle saison, c’est-à-dire jusqu’en janvier.
Malgré les mauvais pronostics de mes amis, je prends
congé d’eux en les remerciant de leur charmante hospitalité
et je pars un peu à l'aventure, sans savoir si les vents ne
nous ramèneront pas malgré nous à Catanduanès.
Après trois jours de navigation — et quelle navigation!
— nous parvenons à gagner le port de Legaspi.
Je ne sais et ne saurai jamais comment nous sommes
arrivés à terre. Je me suis cru plusieurs fois entraîné au
large, et, de ce côté, c'était aller, avec beaucoup de chance,
960 VOYAGE AUX PHILIPPINES
atterrir aux îles Mariannes ou en Amérique; d’autres fois
une fausse manœuvre menaçait de nous couler bas. Ajoutez
à cela une pluie constante et des rafales de vent à faire
sombrer une embarcation plus forte que la nôtre. Enfin,
tout est bien qui finit bien.
Mon premier soin, en arrivant à terre, fut de me rensei-
gner sur le passage des vapeurs, et « le premier, me dit-on,
n’aura pas lieu avant deux ou trois jours ».
Je loue une calesa, qui me mène en 20 minutes à l'al-
cadia, où je suis reçu par d'anciennes connaissances, l'alcade
de Nueva-Cacerès, don Joaquim Beneyto, et son frère.
J'apprends d'eux une triste nouvelle, qui aurait pu avoir
pour moi des conséquences désastreuses : je veux parler de
l'incendie de l’Escolta, que les dépêches annoncent comme
complètement anéantie par les flammes.
Heureusement, le feu n’a pas atteint le bazar Filipino,
dirigé par mon hôte et ami M. Warlomont ; c’est là qu'après
chacune de mes excursions j'étais sûr de trouver bon giîle,
bon visage, et les soins que réclamait parfois ma santé après
les fatigues que j'avais eu à endurer.
Si le feu avait poursuivi son œuvre destructive dans la
rue de l’Escolta, nul doute que toutes mes collections
anthropologiques et ethnographiques, ramassées avec tant
de peine, eussent été anéanties.
Si l'incendie prit des proportions considérables, cela tient
autant au mode de construction des immeubles qu’à l'ab-
sence complète de moyens de secours pour se rendre maître
du fléau. L'énergie de quelques hommes, le fonctionnement
de deux pompes particulières, aidées par celle d’un navire
de guerre espagnol, sauvèrent cette partie de Manille d’une
destruction plus complète.
Le 25 octobre, j’arrivai à Manille, où je retrouvai mes col-
lections intactes; je n’eus à déplorer que la perte de ma
provision de poudre et de cartouches, jetée dans un puits
afin d’éviter tout accident.
Le 4° novembre, je m’embarquai, malgré le mauvais
temps, pour la Laguna, voulant faire une dernière excur-
sion de différents côtés avant de retourner en Europe.
CATANDUANÈS 961
Les pluies continuelles me retinrent chez le propriétaire
de Jala-Jala, mon ami Dailliard.
Revenu à Manille, je partis le 15 décembre, à bord du
S'alvadora, pour la belle France, non sans regretter un peu
les belles Philippines. Je ne leur disais pas : « Adieu ! » mais :
« Au revoir! »
Six jours de navigation par un fort mauvais temps nous
conduisent à Singapore.
À lhôtel de l'Europe, je rencontre plusieurs voyageurs,
entre autres M. et Mme Siegfried, qui sont en train de
faire le tour du monde, mon ami et collègue Cotteau, qui
vient de traverser la Sibérie et qui achève son voyage en
visitant l’Inde avant de rentrer à Paris.
J'arrivai à Saïgon juste à temps pour assister à la fête
que donnait, à l’occasion de la nouvelle année, M. Le Myre
de Villers, gouverneur de la Cochinchine. Tous les voya-
geurs savent l'intérêt qu'il porte à leurs travaux, qu'il encou-
rage par tous les moyens possibles.
La ville de Saïgon est vaste et paraît à première vue peu
habitée, à cause de son étendue; les rues sont larges, et
presque toutes les maisons sont entourées de jardins.
M. Corroy, directeur par intérim du jardin botanique,
m’accueillit comme un vieil ami.
Le jardin, très vaste, contient une très grande variété de
plantes et une immense volière, où se trouvent réunis tous
les oiseaux de l’Indo-Chine. Il y a, en outre, quelques
mammifères, de superbes tigres et panthères.
Je ne restai que quarante-huit heures à Saïgon; grâce à
l’amabilité de M. Le Myre de Villers, je pus faire une excur-
sion en rivière avec une chaloupe à vapeur des contributions
indirectes, chargée de la régie de l’opium.
Je ne décrirai pas la Cochinchine, que je n’ai vue, du
reste, qu’en partie et très superficiellement; mais on ne
saurait trop admirer ces larges bras de fleuves communi-
quant entre eux par mille petits canaux couverts d’embar-
cations.
Nous partons le 5 janvier 1882, à 4 heures de l'après-
midi, et dans la nuit nous sommes à Mytho, un des grands
262 VOYAGE AUX PHILIPPINES
centres de la Cochinchine ; de grands arbres qui bordent les
rues y répandent une ombre épaisse.
Continuant notre route, nous visitons successivement
Vinh-Long, Sadec, Caïbé, Can-Lo, Long-Huyen, Thôt-
Nôt, O-Môn, Cantho, ete. Le 42, nous étions de retour à
Saïgon, d'où je partis le 16 pour la France. |
Le 4 février, après une navigation superbe, nous arri-
vons à Suez, où nous nous heurtons à la direction de la
Santé : bien qu'il n’y ait pas eu de choléra à bord et qu'il
n’y en eût pas dans nos diverses escales, on nous envoie en
quarantaine à Thor, petit port de la mer Rouge.
Nous sommes à peu de distance du mont Sinaï; nous
passons la journée à reconnaître le véritable pie auquel il
faut donner ce nom, et à admirer une vaste plaine de sable
parsemée de quelques maigres dattiers et de quelques
rangées de tentes.
Le thermomètre ne marque que 9° centigr.; c'est pour
nous, et même pour cette région, une température froide ;
aussi les Arabes revenant du pèlerinage de la Mecque res-
tent-ils sous la tente.
Le 7, entrée dans le canal de Suez, et, le 13 février 1882,
nous arrivons à Marseille, ayant rapidement traversé toute
la Méditerranée.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE XII
CYCLONES — INNOVATIONS — L'ÎLE PALAOUAN
+
Un séjour de dix mois en France m'avait permis de re-
faire ma santé, ébranlée par les rudes épreuves du climat
des Philippines. Mais je n'étais pas pour cela resté oisif.
Tout en profitant du bien-être que le climat tempéré de
la France me donnait, j'avais mis en ordre mes notes et
mes collections, j'avais recherché de quel côté devaient se
porter mes investigations afin de combler les lacunes de
tout ordre.
Je songeai alors à regagner les Philippines, et le 26 no-
vembre 1882 je partais à bord du Myého, transport del’ État,
qui me débarquait à Singapore à la fin de décembre.
J'étais de retour à Manille le 14 janvier 1883, après un
voyage assez difficile. J'y trouvai la population encore fort
émue de l'épidémie cholérique qui venait d’éprouver si
cruellement la colonie. L'année 1882 laissera un triste sou-
venir aux Philippines : outre le choléra, un des plus terri-
bles phénomènes de la nature, qui, à des époques malheu-
reusement trop rapprochées, vient désoler ces régions, un
cyclone ou typhon avait fondu le 20 octobre sur l'archipel,
ravageant tout sur son passage.
Le 19 octobre 1882, à 3 heures de l'après-midi, le direc-
pa
9264 VOYAGE AUX PHILIPPINES
teur de l'observatoire de Manille ‘ s’empressait de préve-
nir la population que vers le sud-est il y avait menace de
temporal (ouragan), mais que pour le moment on n'avait
rien à craindre à Luçon.
La vitesse de ce météore put être évaluée approximative-
ment à 19 milles à l'heure; cette vitesse n'avait pas été
encore observée aux Philippines. Les vieillards eux-mêmes
ne se rappellent pas avoir vu un désastre semblable à celui
que causa cet ouragan. Destruction presque complète des
récoltes, la seule richesse du pays; des milliers de familles
et d'ouvriers sans asile et sans travail, ateliers en ruine,
telles furent les suites de ce phénomène. Les ravages furent
épouvantables. Des villages entiers furent détruits; les
habitations construites en planches eurent leurs toits de
chaume enlevés en masse. À peine si quelques cases résis-
tèrent. Manille fut particulièrement éprouvée.
À Hermita, un des faubourgs de la capitale, bâti sur les
bords de la baie, toutes les constructions légères furent ren-
versées pêle-mêle ; des maisons ne conservèrent que le rez-
de-chaussée, construit en pierre, et quelques eharpentes ; le
reste, avec le mobilier, fut éparpillé par le cyclone. Les réver-
bères furent presque tous décapités. Les bâtiments couverts
en zinc eurent pour la plupart leurs toits plus ou moins
endommagés, et on retrouva dans la campagne des feuilles
de tôle tordues, roulées en tire-bouchon. Les rues, pendant
l'ouragan, étaient impraticables, et de nombreux accidents
vinrent rendre plus pénible cette situation malheureuse.
Un domestique de M. Villemer, ayant voulu traverser la rue
pour aller voir un de ses camarades, eut le bras coupé net
par une feuille de zinc enlevée à une toiture. Il fut impos-
sible d’aller chercher un médecin, et le pauvre garçon
mourut après avoir perdu tout son sang, faute d'une simple
ligature.
1. L'observatoire de Manille est dirigé par le père Faura, qui.
aussi bienveillant qu’instruit, a bien voulu me communiquer le
résumé de ses travaux. C’est là que j'ai puisé les renseigne-
ments relatifs aux phénomènes météorologiques aux Philip-
pines,
“887 siqmoaou 19 ougotoo,p sueBemo 50 squde ‘ornuex op Bmoquey un
INNOVATIONS 967
Les esprits étaient à peine remis des émotions de cette
trisie journée, et chacun travaillait à réparer les dégâts,
lorsque, les # et 5 novembre, une nouvelle tempête, moins
violente que la précédente, mais pourtant très forte, acheva
de détruire ce que la première n'avait fait qu’ébranler.
À peine arrivé, je constate que des innovations très
nombreuses et de caractères très divers se sont produites.
La culture du tabac, jusque-là obligatoire pour certaines
provinces de Luçon, était libre de toute entrave, ainsi que
le commerce de ce produit. Il y aura bien certains droits à
payer; mais, pour encourager le développement de cette
industrie, devenue publique, le gouvernement a accordé
six mois de trafic libre sans aucune espèce d'impôts.
Ce changement donne pour l'instant un grand mouve-
ment à Manille, tout le monde voulant profiter de cette
liberté, de ce laisser faire, laisser passer. C’est à qui fabri-
quera le plus; aussi vous offre-t-on tous les jours des
cigares, tous meilleur marché les uns que les autres : seu-
lement, beaucoup sont faits avec de mauvaise paille recou-
verte de quelques feuilles de tabac.
Outre tout le monde, plusieurs maisons sérieuses, non
seulement fabriquent les cigares, mais ont établi de grandes
plantations dans l'intérieur. Le principal de ces établisse-
ments est, sans contredit, celui de la Compagnie générale
des tabacs.
A côté des compagnies espagnoles, il y en a de suisses,
de belges et d’allemandes.
Les feuilles de tabac sont aplaties par des hommes et des
femmes assis autour de tables basses. Pour amincir les ner-
vures, on se sert de galets plats. Le bruit de toutes ces
pierres retombant sans trêve sur les tables forme un rou-
lement qui rend le voisinage de quelques maisons impos-
sible, et ceux qui visitent la fabrique restent assourdis
pendant plusieurs heures.
Les Philippines, entrées depuis 1870 dans une période
de progrès très marqué, semblent vouloir en accélérer
encore la marche, en donnant plus de liberté au commerce,
en le dégrevant des charges, des vexations qui en arrêtaient
968 VOYAGE AUX PHILIPPINES
l'essor, et aussi en essayant de doter le pays de lignes ferrées
reliant les plus riches provinces de Luçon à la capitale *.
Jusqu'à présent, bien que l’on ait mis à deux reprises
différentes la principale ligne, de Manille à Dagupan, en
adjudication, il ne s’est pas présenté de capitalistes accep-
tant les conditions du cahier des charges; il n'y a encore
(1885) qu’une seule ligne de tramways qui dessert l’un des
faubourgs de Manille.
Un autre projet d’une grande importance, la création d’un
port fermé à Manille, a déjà reçu un commencement d’exé-
cution. Les navires du plus fort tonnage trouveront un abri
sûr dans les bassins et pourront s’y réparer, au lieu de re-
tourner à Hong-Kong ou à Singapore, les chantiers les plus
rapprochés et bien outillés.
Un autre progrès, dont le besoin se faisait impérieuse-
ment sentir, a été la construction d'un châäfeau d’eau qui
distribue l’eau potable dans la ville. Cette eau vient d’une
petite rivière située à quelques lieues de Manille. Amenée
par une machine élévatoire sur une petite montagne dans
laquelle on a creusé des réservoirs, l’eau arrive de là à
Manille par une canalisation. Cela a permis de faire quel-
ques embellissements ; au bout de la promenade de San-
Miguel on a établi un jet d’eau ; des fontaines et des bou-
ches d'incendie sont réparties dans tous les quartiers de la
ville et des faubourgs.
Grâce à ces diverses améliorations, Manille, qui pro-
gresse de jour en jour, semble appelée à prendre un déve-
loppement encore plus considérable : un grand mouvement
de navires, tant à voiles qu'à vapeur, se fait dans la baie,
alors qu’il y a une vingtaine d’années à peine il n’existait
qu'un seul vapeur faisant le cabotage des îles.
Parmi les innovations récentes, mais de moindre impor-
4. Le gouvernement des Philippines avait projeté un vaste
réseau de chemins de fer qui aurait sillonné l'ile de Luçon du
nord au sud. Manille aurait été le point central de tout ce
réseau de voies ferrées, divisé en lignes du Nord et du Sud,
donnant ensemble un parcours de 1760 kilomètres, 1193 kilo-
mètres pour les lignes du Nord, 567 pour celles du Sud.
INNOVATIONS 269
tance, je note, en passant, la vente du café au lait dans les
rues. À toute heure du jour et de la nuit on voit courir
des gamins criant à qui mieux mieux : Café con leche. La
boutique est très primitive; mais certains de ces marchands
ambulants ont de plus du pain, du beurre et différentes
liqueurs. .
Manille; jet d'eau de la promenade de San-Miguel.
Le 28 janvier 1883, je partais pour la laguna de Bay, à
la recherche de divers sujets d'histoire naturelle qui
m’étaient spécialement demandés par messieurs les profes-
seurs du Muséum. .
J'eus l'occasion, pendant mon séjour, de prendre l'alti-
tude de plusieurs montagnes de la péninsule de Jala-Jala.
La plus élevée a 425 mètres.
2170 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Je profitai de ce séjour à la campagne pour exercer un
Indien à la chasse. Cet individu, originaire de la province
d'Tlocos, n'avait jamais touché un fusil. Après lui en avoir
expliqué le maniement, je l'emmenai dans les bois avec
moi. Puis, le lendemain, je l’envoyai chasser. Tirer, pour
lui, c'était tuer la pièce visée à une distance quelconque;
aussi s’empressa-t-il de hasarder son premier coup de fusil
sur un aigle qui passait à 200 mètres, et fut tout étonné de
l'avoir manqué. Comme je lui faisais l'observation que la
distance était trop forte et qu'il devait, pour commencer,
tirer au repos : « Toi, me dit-il, tu as bien tué hier un
pigeon qui passait comme cela! » Je parvins avec beaucoup
de peine à lui faire comprendre qu'il ne suffisait pas de
tirer pour tuer et que, le plomb n'’allant qu’à une certaine
distance, il fallait savoir juger cette distance. Je dois dire
qu'au bout de huit jours il tirait bien, et que, par la suite,
il devint mon meilleur chasseur.
Le 21 avril, je me dirigeai vers les montagnes d’Angat,
dans la province de Bulacan; le mauvais temps m'obligea
à battre en retraite quelques jours après.
Rentré à Manille, je reçus des lettres de l’île Marinduque,
m’annonçant qu'on avait découvert plusieurs grottes sépul-
crales.
Sur ces indications, je m'embarquai le 9 mai sur le
Gravina, vapeur courrier, et j'arrivai le lendemain à Ma-
rinduque. Je me mis aussitôt en campagne avec différents
guides, qui tous, comme pendant mon précédent voyage,
prétendaient me mener directement auxdites grottes. Mal-
gré leurs promesses, les marches et contremarches qu'ils
me firent faire, toutes nos recherches demeurèrent infruc-
tueuses.
Enfin, las d'être trompé et exploité, je me déeidai le 29
à m’embarquer à Santa-Cruz de Marinduque sur un cotre
non ponté, qui me conduisit tant bien que mal à Lagui-
manoc, sur la côte sud de Luçon.
Dans la baie de Laguimanoc est une île où, depuis
longtemps déjà, on m'avait signalé une grotte sépulcrale;
mais je ne fus pas plus heureux là qu’à Marinduque.
L'ÎLE PALAOUAN 974
Le 6 juin je partais pour l'île Palaouan, la Paragua des
Espagnols, située à 3° sud-ouest de Manille et au nord de
Bornéo.
La longueur totale de l'ile est de 520 kilomètres; dans
sa plus grande largeur, elle en atteint à peine 42. De la
baie de Honda, sur la côte est, du mouillage de Tapul, à la
baie de Ulugan, sur la côte ouest, ta distance est à peine
de deux lieues et demie, et plus au nord, de la baie de
Tay-Tay, sur la côte est, à celle de Tuluran ou de Bonlao,
sur la côte ouest, au fond de la baie de Malampaya, la dis-
tance est encore moindre.
Dans ces parties, la traversée d’une mer à l’autre n’est
qu'une question de quelques heures quand on peut trouver
une route ou un sentier.
L'ile Palaouan est extrêmement accidentée, et les mon-
tagnes se succèdent presque sans interruption d’un bout à
l’autre, constituant une chaîne qui divise l'ile en deux ver-
sants ; des abaissements, constituant des passes peu élevées:
et d’accès facile, coupent cette chaîne en plusieurs tron-
çons. Quelques chaïnons accessoires plus ou moins obliques
par rapport à la direction générale de la ligne de partage
des eaux se prolongent jusqu’à la mer; les côtes en sont
échancrées par un grand nombre de baïes, dont quelques-
unes offrent un abri sûr aux navires. La navigation dans ces
parages est rendue assez dangereuse par le grand nombre
de bancs de sable ou de roches madréporiques qui s’y ren-
contrent. Cette île semble être en dehors de la route suivie
par les cyclones, car elle est à peine effleurée par eux lors
de leur passage sur les Philippines. Ce phénomène n'y est
constaté que par une légère variation barométrique ; comme
autre privilège, les tremblements de terre y sont peu connus.
Le climat de l’île est humide pendant la plus grande
partie de l’année ; l'époque des sécheresses dure de février
à mai, mais non d'une façon absolue; août et septembre,
décembre et janvier sont les mois pluvieux ; juin et juillet,
octobre et novembre, les mois de transition. Cette année
1883, la saison est en retard, ou, pour mieux dire, il a plu
constamment, sans aucune règle.
972 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le maximum de chaleur, pendant mon séjour, a atteint,
le 6 juin, à 3 heures après midi, 32°,6 au soleil ; le ther-
momètre sec à l'ombre marquait 34°, et l’humide 29°,8.
Nous eûmes le minimum le 28 juin; le thermomètre sec
donna 2% et l’humide 24°,7.
L'ile, très peu peuplée, surtout dans la partie nord, est
habitée par différentes tribus vivant à l'état presque sau-
vage.
Les habitants appartiennent, comme dans le reste de
l'archipel malais, à trois races; quelques-uns en admettent
une quatrième, qui nous paraît faire double emploi. Les
trois races principales sont : 4° les Malais; 2° les Tagba-
nuss ‘; 3° les Bataks * ou Negritos.
On m'a parlé aussi d’un petit groupe d'individus vivant
à l’état complètement sauvage, allant d’un endroit à un
autre pour pêcher leur nourriture dans la mer, et qui fuient
à l'approche de tout être humain.
Les Tandulanen sont appelés ainsi parce qu’ils voyagent
d’un promontoire à l’autre, le mot tandul signifiant, en
langage bisaya, promontoire ou pointe; ils forment une
rancheria d'environ 200 personnes, comprenant un petit
nombre de déserteurs, originaires de villages chrétiens
soumis aux Espagnols, et ils vivent sur la côte orien-
tale de la Paragua, s'étendant d’un côté jusqu’à 15 ou
20 milles au sud de la baie de Malampaya, et de l’autre
jusqu'aux approches de la baie de Caruray. Ils sont de
taille régulière, généralement forts et bien proportionnés,
ayant peu de barbe; quelques-uns se teignent les dents en
noir ; leur figure n’est pas déplaisante : la couleur est plus
ou moins foncée, sans doute par suite du mélange avec
d'autres races. Il y en a de la teinte des Indiens de la
4. Les Tagbanuas paraissent devoir être rangés dans le
groupe des populations malayo-indonésiennes qui composent
la majeure partie des populations de l'archipel.
2. Ne pas assimiler ces Bataks du Palaouan avec les Bataks
de Sumatra, qui se rattachent aux Malais. Ici ce mot de Bataks
nous paraît donné au hasard et sans raison aux indigènes de
l le Palaouan.
L'ÎLE PALAOUAN 973
Paragua, avec les cheveux lisses comme eux; mais ceux-ci
sont en minorité, tandis que la majeure partie se compose
d'individus à couleur foncée, avec les cheveux plus ou
moins frisés ou crépus, et de véritables noirs, ces derniers
formant à peu près un tiers de toute la population. Les
hommes portent une ceinture en écorce d’arbre qu'ils font
macérer au préalable dans l'eau pour en ôter les parties
ligneuses, et les femmes un pagne descendant jusqu’à mi-
cuisse, préparé avec la même écorce, Lorsqu'il fait froid,
hommes et femmes se couvrent d’une espèce de longue
jaquette semblable à celle des Moros, toujours confectionnée
avec la même écorce, et qui s’attache à la ceinture et à la
poitrine avec des boucles en coquillages, ou avec des fibres
de noix de coco. Ce vêtement, assez coquet, se porte jusqu’à
ce qu'il tombe en loques. Ces indigènes n’ont d’autre occu-
pation que la recherche de leur nourriture, qui se compose
de fruits de la forêt, d'animaux sauvages et de poisson ;
celui-ci est pris à l'hameçon ou à coups de flèches, et
pour l’amorcer ils mâchent des mollusques qu'ils rejettent
dans la mer jusqu'à ce qu'ils aient attiré une certaine
quantité de poissons. Pour chasser le cochon sauvage, ils
se cachent dans les arbres à l’époque des fruits et attendent
que l'animal vienne ramasser ceux tombés par terre pour
lui lancer des flèches enduites d’un poison végétal assez
violent. Les singes, pores-épics et couleuvres servent éga-
lement de nourriture, de même que le pantôt, espèce de
petit porc répandant une odeur infecte. Pour tuer les
singes on se sert de petites flèches empoisonnées, longues
d'environ 30 centimètres, qui sont lancées avec des sarba-
canes. Les tortues sont aussi fort recherchées, et, pour se
mettre à leur poursuite, les indigènes se servent, en guise
de canots, de troncs d'arbres en forme de pirogues, mais
sans être creusés, qu’ils munissent de « batangas » (balan-
ciers) et d’une sorte de griffes pour pouvoir s’y maintenir
sans s’exposer à tomber dans l’eau.
Les Tandulanen sont fort sales et répandent une très
mauvaise odeur ; ils ne se lavent et ne se baignent jamais,
à moins d'accidents ou bains involontaires dans la mer; ils
18
974 VOYAGE AUX PHILIPPINES
ont souvent les mains, la figure ou le corps couvérts du
sang des animaux qu'ils ont dépecés, sans s'en inquiéter
autrement. Malgré cela 1ls n’ont pas la peau détériorée par
des maladies telles que l’ichtyose, comme certaines peu-
plades. Les aliments sont pris soit crus, soit cuits, indis-
tinctement ; mais ils les préfèrent crus, et, si par hasard ils
prennent un poisson, ils le déchirent à belles dents, don-
nant la préférence aux intestins à peine nettoyés. Ils
n’emploient pas de sel et assaisonnent leur viande crue ou
cuite avec de l’eau de mer. Ils n’ont d’autres armes que la
flèche (sans barbe de plume), empoisonnée ou non, et la
sarbacane, dont ils se servent même à d’assez grandes dis-
tances avec beaucoup d'adresse. Ils sont ennemis jurés des
« Moros >», et ceux-ci les craignent beaucoup, à cause de
leurs flèches empoisonnées. Les Moros de Baenit font tou-
tefois des échanges avec eux et leur offrent des 6olos
(coutelas), du tabac, des hamecçons et du gros fil de laiton
pour bracelets d'hommes et de femmes, contre de l'or et de
l'écaille. Les femmes n'ont d’autres ornements que lesdits
bracelets; mais elles se fendent le lobule de l'oreille déme-
surément, pour y mettre le cigare qu'elles fument, ou des
morceaux de bois blane. Une particularité à signaler, c'es
que ces indigènes ne mâchent pas de bétel.
Les Malais se trouvent surtout sur la côte sud de l'ile,
et probablement en plus grand nombre sur la côte ouesl
que sur la côte est.
Les Tagbanuas sont répandus un peu partout dans l'ile,
et aussi dans quelques îlots voisins, notamment sur la côle
ouest. On les rencontre encore sur le cours des rivières, à
proximité de la mer; ils payent une sorte de tribut au sul-
tan de J6ld (Soulou), ou tout au moins sont soumis à la
visite de praos malais, qui, de gré ou de force, prennent à
ces malheureux le peu qu'ils possèdent.
Les Bataks vivent exclusivement dans l’intérieur, sur les
montagnes et au nord de l’île. Ils sont de teinte plus
foncée que les Malais et les Taghanuas, presque noirs, et
ils auraient les cheveux crépus; mais il m’a été impossible
d’en voir de près, car ils fuient les Européens.
L'ÎLE PALAOUAN | 971
Avec l'écorce d’un ficus ils fabriquent leurs vêtements, à
l'instar des Negritos de Luçon; les autres indigènes disent
qu'ils ne se couchent jamais la nuit dans leurs cases, qui
ne sont probablement que des abris fort réduits, où tous
vivent pêle-mêle. Les Negritos et les Bataks nous paraissent
être une seule et même population.
On ne rencontre des Européens que sur deux points
de l’île, à Tay-Tay et à Puerto-Princesa. Puerto-Princesa,
colonie militaire, est la résidence du gouverneur de Pa-
laouan ; il y a deux lieutenants de vaisseau, commandant
les deux canonnières de la station, et une dizaine d'officiers,
dont deux médecins.
Les habitants de Puerto-Princesa sont des déportés,
presque tous forçats, assassins, voleurs, etc. ; il n’y a que
deux commerçants espagnols, un boucher et un épicier;
quelques Chinois et des habitants des îles Calamianes, d’ail-
leurs peu nombreux, forment le surplus de la population
de la nouvelle colonie espagnole.
Puerto-Princesa, ou Puerto-Yguahit des cartes, est un
petit golfe situé sur la côte orientale et vers le milieu de
l'île Palaouan; c'est le meilleur abri de ces parages pen-
dant le gros temps. La ville est située presque au fond
de la baie, dont l’entrée (chose rare aux Philippines) est
éclairée par un phare. Le port possède un arsenal, où se
trouve un plan incliné, ou gril, pour réparer des navires
de petite dimension. Le tout est situé sur une des nom-
breuses pointes qui découpent la baie et à une élévation de
25 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le gouverneur actuel, le señor don Felipe Canga
Arguelles y Villaria, est capitaine de frégate dans la
marine espagnole; depuis trois ans dans ce poste, 1l a tout
fait pour améliorer la colonie et en rendre le séjour moins
désagréable. Les rues étant presque impraticables, il en a
fait exhausser le sol, planter des arbres en bordure et
installer des réverbères. Il a remplacé l’église et l'hôpital
des marins, cases en bambous couvertes en chaume, par de
solides constructions en briques, couvertes en fer; de l’utile
passant à l’agréable, il a organisé une fanfare, dont les
978 VOYAGE AUX PHILIPPINES
artistes, pris parmi Îles prisonniers, sont dirigés par un
maître de musique appelé exprès de Manille. Ces musiciens
jouent tous les dimanches et les jeudis sur la place pu-
blique.
Pendant mon séjour, quelques officiers organisèrent un
théâtre dont les premiers sujets furent pris parmi les ser-
gents et les caporaux de la garnison. Mon ami don Jose
Bisquerra, jeune lieutenant du commissariat, était chargé
de la direction de cette troupe.
Ce théâtre fut monté par souscription, et ces messieurs
vinrent m'inviter à assister à la représentation d'inaugura-
tion et aux suivantes. C'était non seulement comme but de
distraetion et d'agrément pour eux-mêmes que les officiers
avaient organisé ce petit théâtre, mais aussi pour rendre
moins morose le séjour obligé des troupes de la garnison.
Tous les genres se succédaient sur la scène du théâtre
militaire, vaudevilles, scènes comiques et pathétiques,
chansonnettes, etc.
Je ne pus que rarement profiter de l’aimable invitation
qui m'était faite par les officiers espagnols, mes travaux
m'appelant plus souvent dans l’intérieur de l'ile qu’à la
ville, Tous ces messieurs, le gouverneur tout le premier,
s'empressaient de m'envoyer de gracieuses invitations dès
qu'on s’occupait d'organiser une fête ou une excursion, et
je n'ai eu qu’à me louer, pendant mes séjours successifs
à Puerto-Princesa, de leur obligeance et de leur amabilité.
La ville de Puerto-Princesa, bâtie au bord de la baie, se
trouve complètement privée d’eau potable, et 1l a fallu
s’ingénier pour s’en procurer ; pendant la saison pluvieuse,
on récolte celle qui tombe du ciel; après avoir déposé dans
des réservoirs, elle est buvable; pendant la saison sèche, la
population se trouve réduite à boire l’eau des puits, qui est
exécrable.
Le terrain dans lequel ces puits sont creusés est peu
élevé et composé de roches madréporiques et d’alluvions;
les couches de formation récente contenant encore des
corps organiques, l’eau a parfois une odeur de crustacés en
décomposition qui la rend impotable; les objets qui ont
Arsenal maritime à Puerto-Princesa,
L'ÎLE PALAOUAN 281
trempé dedans y prennent même une odeur telle, que plu-
sieurs fois il nous a été impossible de nous servir des cou-
verts et des assiettes qu’on y avait lavés.
Pendant la saison sèche, on envoie une fois par semaine
un grand canot dans la rivière Yguahit, de l’autre côté de
la baie, chercher la provision d’eau potable pour les
officiers; grâce à l’obligeance du gouverneur et de don
Manuel, capitaine de la compagnie de discipline, chaque
semaine, la corvée chargée de ce service m’apportait dans
deux grandes jarres ma provision d’eau hebdomadaire.
Le terrain est formé d’alluvions d'argile grasse, contenant .
peu d’humus; les montagnes environnantes sont toutes
boisées et fournissent de bonnes essences pour les construc-
tions navales, la charpente et l’ébénisterie.
Ces essences se retrouvent dans la flore de Bornéo et
des Philippines proprement dites. Il en est de même pour
la faune, car j'y trouvai, presque en proportions égales, les
oiseaux de Luçon et des îles malaises.
C'est la classe des mammifères qui diffère le plus :
ils sont plus nombreux là que dans les autres parties des
Philippines et y forment un groupe intéressant.
À Puerto-Princesa, il n’y a ni hôtel ni restaurant : il en
est ainsi presque partout aux Philippines. Mon intention
étant de rester une année dans l’île de Palaouan, je louai
une maison pour y établir mon quartier général.
La case du chef de musique était, comme toutes celles
du pays, à un seul étage, entourée de cacaoyers, assez
grande, peinte au dehors en blanc et bleu et séparée de
la rue par une barrière en branches; à l’intérieur, toutes
les couleurs, ou- à peu de chose près, y étaient repré-
sentées ; le mobilier était assez nombreux, mais peu solide.
Je la louai aussitôt.
J'avais avec moi, comme principaux serviteurs, deux
Iocanos, naturels du nord de Luçon; je fis de l’un mon
majordome, cuisinier, blanchisseur et préparateur, etc.,
métiers qu’il ne connaissait pas, mais qu'il eut bientôt
appris tant bien que mal, mais plutôt mal que bien. Le
second est l’Indien dont j'ai parlé plus haut, et déjà dressé
282 VOYAGE AUX PHILIPPINES
à chasser ; il s'appelle Mariano : dans la suite de ce récit,
j'aurai l’occasion de parler de lui et de ses exploits. Il aima
“bien vite la vie des bois, et, avec la patience inhérente à sa
race, il me rendit de grands services.
Pour la nourriture, on me prévint qu'il me fallait
prendre des précautions et faire venir de l’île Cuyo des
poules, car ici l’on ne trouve pas toujours à acheter des
vivres. Il y a cependant un boucher qui tue deux ou trois
fois par semaine des bœufs élevés dans le pays et dont la
viande est parfois mangeable; on trouve aussi de temps à
autre des œufs et assez souvent du poisson; quant aux pou-
lets, ils sont étiques et fort chers. Il y a encore un Chinois
qui fait du pain, plus ou moins mangeable comme la viande;
il est vrai qu'avec les denrées du pays je pourrais compter
sur la chasse et avoir du sanglier, des écureuils, des
oiseaux, surtout des pigeons, qui sont nombreux ; mais, le
gibier me fatiguant très vite, j'aimais mieux me contenter
du poulet traditionnel.
La colonie pénitentiaire de Puerto-Princesa, cantonnée
dans des casernes de construction récente, comprend des
individus des deux sexes transportés à Palaouan pour des
motifs très différents. On peut les diviser en deux caté-
gories : les disciplinaires et les déportés. Les disciplinaires,
soldats ou civils, hommes et femmes, ont été condamnés
pour crimes ou pour vols; les déportés suspects, pour une
raison quelconque, soit à l’autorité civile, soit à l'autorité
religieuse, sont, sans jugement, conduits en exil pour un
temps indéterminé; la bonne conduite des individus peut
cependant amener une réduction de peine.
Je demandai au gouverneur de me donner des déportés
pour mon service, ce qui me fut accordé; tout le monde,
du reste, peut prendre de ces hommes; on les nourrit et
on paye une petite somme qui doit être versée à la masse
pour améliorer la nourriture de ceux qui, moins heureux,
sont obligés de travailler sur les routes au compte de Ja
colonie.
Un de ceux qui me furent donnés avait l'air doux et
imide; deux ou trois mois après, j'appris qu'il avait été
Une case à Puerlo-Princese,
L'ÎLE PALAOUAN 9285
déporté à la suite d’un vol assez important ; sa bonne mine
l’avait fait prendre par le gouverneur actuel comme domes-
tique ; sa conduite fut exemplaire pendant quelque temps;
mais, un beau jour, un de ses camarades le surprit en train
de vider la caisse du gouverneur, après l'avoir forcée ; il
avait offert à celui qui l’avait pris sur le fait de partager,
mais celui-ci avait refusé et était allé le dénoncer. Le gou-
verneur le condamna à être attaché sur un carabao (buffle),
la figure tournée vers la queue, et promené ainsi par la
ville : à chaque carrefour, on lui administrait un certain
nombre de coups de corde, puis la promenade continuait.
La correction, quoique dure, ne lui avait pas trop profité.
Un jour, environ deux mois après son entrée à mon ser-
vice, mon cuisinier trouva 5 francs de moins dans sa
malle ; je fis comparaître l'individu devant moi. Naturelle-
ment 1l commença par nier; mais, comme le coupable ne
pouvait être que lui, il fut forcé d’avouer. Je lui dis qu'il
rendrait les 5 francs au cuisinier, que pour cette fois je
ne ferais pas davantage, mais que, s’il recommençait, non
seulement 1l payerait de son argent, mais encore je le ren-
verrais à ses chefs, qui se chargeraïent de le punir, ne vou-
lant pas le frapper moi-même. La leçon lui suffit, car je ne
me suis jamais aperçu qu'il fût dérobé autre chose.
Dire qu’il avait avoué son vol n’est pas complètement
exact. L'Indien n’avoue jamais; il nie d’abord, puis, s’il se
voit convaincu, il ne répond que par des paroles évasives,
ou n’ouvre plus la bouche; si, par extraordinaire, il avoue,
ce n’est qu'après avoir subi son châtiment.
Les peines corporelles sont défendues par les autorités
espagnoles, excepté pour les forçats et disciplinaires.
Quoique défendu, le bejuco (rotin) joue un grand rôle aux
Philippines : c’est du reste le seul châtiment que les natu-
rels craignent véritablement. Pour nous, qui n’aimons pas
à traiter un homme comme un chien galeux, il nous a tou-
jours répugné d’en arriver à cette extrémité, et nous ne
l'avons jamais employé. Je dois dire à la décharge de ceux
qui se servent de bejuco qu'ils sont les mieux servis et les
plus obéis. S'il faut en croire les Matanda, Européens qui
286 VOYAGE AUX PHILIPPINES
vivent aux Philippines depuis quelques années, l’Indien
ne travaille bien qu'à la condition d'être battu de temps à
autre. À l’appui de ce fait, on raconte différentes histoires ;
il est bien entendu que je ne garantis pas l'absolue vérité
de celles que je rapporte, n’en ayant pas été témoin ; mais,
si les faits ne sont pas vrais, ils sont possibles.
Un Matanda avait et a peut-être encore à son service un
cuisinier indien, joueur et paresseux, comme ils le sont tous
en général. Quand ce monsieur avait du monde à diner, il
appelait son cuisinier et, après lui avoir donné l'argent
pour faire les provisions, lui faisait administrer six coups
de corde sur le bas des reins, lui promettant le restant de
la douzaine si les provisions n'étaient pas bien faites. Dans
ce cas, le diner était très bon et abondant; mais, si le
maître oubliait de fustiger le cuisinier, il était sûr d’avoir
un diner exécrable et plus qu’insuffisant.
Un autre avait un domestique dont il était très contenl;
un jour il fut étonné de le voir arriver et de l’entendre lui
dire qu’il voulait le quitter. « Pourquoi, lui demanda-t-il,
veux-tu t'en aller? » L'autre garda d’abord le silence; puis,
pressé de questions, 1l répondit : « Depuis près d’un an que
je suis avec toi, tu ne m'as jamais battu. — C’est pour cela?
dit le maître; attends un peu! » et il lui administra une
maîtresse volée de coups de canne ; une fois sa volée reçue,
le domestique reprit son service et ne parla plus de partir.
La loi, comme je l’ai dit, défend de frapper les Indiens,
et quelques Européens ou métis ont eu maille à partir avec
la justice pour ce fait. Les curés tiennent assez la main à ce
que l’on ne batte pas les indigènes; mais plusieurs d’entre
eux ne se gênent guère pour les fustiger, reconnaissant, eux
aussi, que c’est le seul moyen d’en avoir raison. Pour nous,
nous avons souvent entendu, pendant nos diverses courses
dans l'île de Lucon, quand nous descendions à la maison
de ville, les coups de corde et de rotin que l’on adminis-
trait aux Indiens.
Une fois entre autres, à Lingayen, nous étions, mon
ami d'Almonte et moi, couchés au premier étage, quand
nous entendimes des coups frappant sur un corps, puis des
L'ÎLE PALAOUAN 987
cris épouvantables; nous allâmes voir ce qu'il y avait, et
nous aperçümes un Indien couché à plat ventre, auquel on
administrait une douzaine de coups de corde. Ces coups
lui étaient du reste donnés à la demande de sa femme, qui
était venue se plaindre de ce que son mari l’abandonnait
et donnait tout son argent à une autre femme; notre pré-
sence mit fin à la fustigation, et les deux époux s’en allè-
rent chez eux au milieu des rires et des quolibets de leurs
concitoyens.
CHAPITRE XIII
LES CHASSES A PALAOUAN — TAPUL ET BAHELE
DUMARAN — L'ÎLE CUYO
Mon installation rapidement menée, je m’occupai d’abord
d'organiser mes chasses aux alentours, afin de réunir le
noyau de ma collection dans de bonnes conditions. J’eus la
satisfaction, dès les premiers jours, de tuer un calao non
encore décrit; M. Oustalet, qui l’a déterminé depuis, a été
assez aimable pour me le dédier.
Le calao (Buceros) est un grand oiseau qui appartient à
l'ordre des passereaux ; il est remarquable par le volume
énorme et la forme bizarre de son bec : cet organe est en
grande partie celluleux et très léger; sans cela, l'équilibre
de l’animal serait impossible. |
Celui qui nous occupe, l'Anthracoceras Marchei, se
distingue des autres espèces du même genre, antérieure-
ment connues, par la teinte noire de ses pennes alaires et
par la teinte entièrement blanche de ses pennes caudales;
son casque est blanc, un peu jaunâtre, et varie beaucoup de
forme suivant les individus ; la forme générale est celle d’une
chaloupe renversée. Cet oiseau vit rarement isolé : il va tou-
jours par bandes; on l’entend venir de loin; son cri ressem-
ble à un mugissement rauque, sourd, et résonne d'autant plus
qu'il se tient presque toujours à la cime des plus hauts ar-
bres ; son vol est lourd, et, quand parfois il se pose à terre,
il sautille comme un corbeau et hoche la queue comme la
LES CHASSES À PALAOUAN 289
pie. Il bâtit son nid sur les plus hautes montagnes, dans le
tronc de gros arbres, après y avoir fait un trou, ou profite
d’un creux qu'il trouve tout fait ; il en garnit le fond avec de
menus branchages pour y déposer ses œufs. Il est omnivore ;
fruits, graines, insectes et, d'après certains auteurs, de peti
mammifères, souris, rats. ele. composent sa nourriture.
La chasse dans l'ile de Palaouan est assez difficile; il n°y
a ni sentier ni chemin; le pays, avant d'arriver aux monta-
gnes, est boisé el marécageux ; sous bois, les fondrières vous
forcent à mille détours, et, si la nuit vous surprend, on se perd
avec une grande facilité. C'est ce qui arriva à un de mes
chasseurs; il avait suivi une bande de calaos, qui le con-
duisit fort loin, et, lorsque la nuit le surprit, il lui fut impos-
sible de retrouver sa route ; il dut passer la nuit au pied d’un
arbre, et ne revint que le lendemain soir.
Dans ces grands bois, les fauves ne sont pas à craindre.
Le seul félin que j'y aie rencontré et tué est un chat tigre,
19
290 VOYAGE AUX PHILIPPINES
joli petit anunal, dont la robe mouchetée est fort belle; il
n’attaque guère l’homme, si ce n’est quand il se voit pour-
suivi et sur le point d’être pris. S'il est dangereux de passer
la nuit en forêt sans feu et sans abri, c’est à cause de l’hu-
midité et des fièvres que l’on est certain d’avoir; puis il y a
les innombrables moustiques et les sangsues fiiformes.
Le 16 juin 1883, je partais à bord de la canonnière
Jolo, le lieutenant de vaisseau Desolmes, qui la comman-
dait, m’ayant offert l’hospitalité à son .bord pendant la croi-
sière qu'il allait entreprendre.
Cet officier devait relever la côte de la partie de l'ile com-
prise entre la baie de Honda, sur la côte est, et la baie de
Ulugan, sur la côte ouest. Le gouverneur venait d'établir une
série de postes militaires sur la route qui relie les deux mers,
afin de faciliter et d'assurer les communications.
Nous gagnons d’abord le mouillage de Tapul, qui se fait
sur un bon fond de vase par 9 et 14 mètres.
La rivière de Tapul, conune les rives de la baie, esl
encombrée de palétuviers énormes, dont les tiges entre-
croisées rendent difficile l'accès de cette partie de la côte;
sa direction générale est à 18° ouest; sa longueur jusqu'au
poiut navigable en canot est de 2840 mètres; la distance
à vol d'oiseau n’est que de 2040 mètres; sa plus grande
largeur est de 50 mètres, et sa plus petite de 10 mètres;
à 4 kilomètre de son embouchure, sur la rive gauche, se
lrouve une bonne aiguade.
Cette partie de l’île ne présente pas uu relief bien ac-
centué ; d’après les hauteurs barométriques que j'ai prises,
l'endroit le plus élevé atteint 45 mètres d'altitude au faite
de la ligne de partage des eaux entre les deux mers.
Le tracé du chemin de Tapul à Bahele est de 5666 mètres.
et la distance à vol d'oiseau de 4992 mètres; ce n'était
qu’un sentier utilisé auparavant par les Tagbanuas pour
apporter sur la côte est les quelques paquets de résine et
de rotins qui servent pour leur commerce d'échange.
Récemment le gouverneur a fait ouvrir unèé véritable
route et construire de petits ponts pour le passage des cours
d’eau et des ravines. Les deux premiers kilomètres traver-
TAPUL ET BAHELE 293
sent une forêt de bambous, au milieu desquels se trouvent
quelques arbres isolés. Ce n’est que vers le milieu du par-
cours et à partir d’une altitude de 25 mètres que l’on ren-
contre la forêt proprement dite.
A l'entrée du chemin de Tapul, sur une petite colline, se
trouve un cuartel (poste) pour quelques soldats indigènes
commandés par un sergent. Près de ce poste se sont établis
deux ou trois individus, Chinois et indigènes de Cuyo, pour
faire un peu de commerce et essayer la culture du riz de
montagne et du maïs; c’est tout ce que l’on trouve d’ha-
bitants et d'habitations dans ces parages. À 5 kilomètres de
Tapul, sur un plateau couvert de bambous, on a installé un
autre cuartel, où reste l’officier avec la plus grande partie
des forces qui gardent la route. De ce point il peut se ren-
dre facilement soit à Tapul, soit à la baie de Ulugan.
Le village de Bahele ne compte qu’un petit nombre de
cases, occupées par les hommes du poste, le tout construit :
en cagna et nipa et entouré de bouquets de verdure.
Le 8 août 1883, nous allions, le capitaine Desolmes et
moi, relever la rivière de Bahele, depuis le point où se ter-
mine le chemin désigné sous le nom d’ < embarcadère »
jusqu'à la baie de Ulugan. Cette rivière remonte dans l’inté-
rieur jusqu’au pied des montagnes sur une longueur d’en-
viron 2 kilomètres. Depuis l’embarcadère jusqu’à la baie de
Ulugan, le parcours est de 2577 mètres, et la distance à vol
d'oiseau, de 1520 mètres ; sa direction générale est de 24° E.
Toute cette parlie de la rivière court au milieu des palétu-
viers que l’on voit à la marée basse perchés sur leurs racines,
qui forment cerceau autour d'eux.
Le terrain, composé de vase molle, ne permet pas de
marcher ; aussi ne voit-on comme animaux que des singes
qui viennent pêcher et des crocodiles dormant au soleil. Les
oiseaux y sont également rares, à part les bécassines et
quelques martins-pêcheurs.
La baie de Ulugan est belle, mais ouverte aux vents du
nord ; le gouverneur y a établi un poste situé à l'est de la
baie, derrière la petite île Rita.
Elle est très peu habitée : on n’y trouve que quelques in-
294 VOYAGE AUX PHILIPPINES
digènes vers la pointe nord : des Tagbanuas habitent les
petites îles de la côte.
Le 15 août, nous repartions pour explorer la côte du
mouillage de Tapul, et nous arrivions ainsi à une petite rivière
encore sans nom. Cette rivière a une vingtaine de mètres
de large à son embouchure, et, à son entrée, se trouve une
petite île de palétuviers ; à 700 mètres de son embouchure
commencent à apparaître les pandanus et autres essences;
l’eau est douce et coule sur un fond de pierres. À 850 mètres,
la rivière se divise pour la seconde fois en deux bras, dont
l'un paraïf se diriger à l’ouest et l’autre au nord-ouest; nous
prenons le bras nord-ouest et arrivons, à 40 mètres plus
loin, à un premier rapide. Là, nous trouvons les vestiges
d'un campement de pêcheurs; nous continuons un peu en
pirogues, puis en marchant dans l'eau, quelquefois jusqu'à
la ceinture, sur un parcours de près de 2 kilomètres, rele-
vant la distance et la direction du cours d’eau ; nous passons
ainsi huit sauts ou rapides peu élevés. La rivière, qui vient
du groupe de hautes montagnes formant la chaîne principale
de l’île, reçoit sur son parcours différents ruisseaux et les
eaux des deux petites collines au pied desquelles elle passe.
Forcés par l'heure de retourner à bord, nous nous arrèêtons
au huitième rapide, après avoir parcouru 2759 mètres.
À Palaouan, comme dans les autres pays, la surveillance
des gardiens est souvent mise en défaut, et les forçats pren-
nent la clef des champs. Mais leur situation n’est guère
enviable, obligés qu'ils sont de chercher misérablement leur
vie comme les indigènes.
Quelque temps après mon retour à Puerto-Princesa, quel-
ques forçats s’élaient échappés. J'eus à ce propos une con-
versation avec Mariano, mon chasseur. Je la rapporte textuel-
lement, pour donner une idée du flegme des Indiens en
général et de celui de mon homme en particulier.
Mor. — Tu sais, Mariano, qu'il y a des forçats dans les
bois ?
Mariano. — Oui, ils sont quatre.
Mor. — Fais attention qu'ils ne t’approchent pas et ne te
volent pas ton fusil.
DUMARAN 295
MaRrANO. — Mais, s’ils veulent me le prendre, que dois-je
faire ?
Mor. — Ce que tu voudras; défends-toi, sauve-toi, tue-
les, mais ne te laisse pas désarmer.
MaRIANO. — Je peux les tuer?
Mor. — Oui.
Mariano. — Bien.
Son parti était pris. Et, son fusil sur l'épaule, tout aussi
tranquille que les jours précédents, il me quitta pour aller
à la chasse. Il a parfois rencontré des évadés, mais jamais il
n'a eu besoin de se défendre. Si le cas s'était présenté, je
suis persuadé qu’il n'aurait pas hésité à tirer ; 1l aurait eu
d'autant plus raison que, s’il s'était laissé désarmer, son
agresseur l’aurait tué pour le dépouiller entièrement.
Le 14 septembre 1883, je partais à bord de la canonnière
ET Filipino, commandée par le lieutenant de vaisseau don
Raphaël de Bibenco. En sortant de Puerto-Princesa, nous
nous dirigeons sur l’île de Dumaran, vers sa partie est.
Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le
practicante (espèce d'infirmier qui a passé quelques examens
sommaires et donne les premiers soins aux malades en cas
d'absence du docteur). Il annonçait à son commandant qu’un
homme venait de mourir subitement. Cet homme s’était
couché sur le bastingage : 1l se réveilla vers 3 heures du
matin, disant à un de ses camarades que, se sentant malade,
il descendait se coucher ; il rendit le dernier soupir en s’éten-
dant sur sa couchette.
Ses compagnons, Indiens comme lui, dirent qu'il était
mort d’un viento, d’un coup d’air. Ce terme sert à expliquer,
aux Philippines, toute mort ou maladie qui arrive inopiné-
ment ; cela est adopté par tous les Indiens et métis, qui croient
parfois que le viento est envoyé par un mauvais esprit ou
par un Zeftator. Un certain nombre d'Européens ont aussi
adopté le viento ou un aherer, pour expliquer toute maladie
subite dont la cause échappe, bien qu'il soit facile, pour peu
que l’on soit au fait des maladies du pays, de reconnaître
s’il s’agit d'accès pernicieux ou de congestions pulmonaires
brusques, très rapidement mortelles,
296 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le 15 au matin, nous arrivons au petit port d’'Araceli, à
la pointe est de Dumaran. Ce port n'est pas indiqué sur les
eartes. Le village est bâti sur la pointe extrême de l’île; le
terrain est plat et assez marécageux : aussi les habitants sont-
ils tous atteints de fièvres, et notre practicante est-il appelé
de tous côtés. Le lendemain de notre arrivée, on enterra le
matelot décédé. Comme le temps menace, le commandant
de Bibenco fait entrer la canonnière au fond de la baie. Pour
gagner ce mouillage, il faut suivre un étroit chenal dont la
profondeur varie de 3 à # mètres à marée haute, accessible
seulement pour les bâtiments de petite dimension. Le mau-
vais temps nous retient quelques jours; les vivres frais sont
rares à bord, et le village n’en fournit pas suffisamment,
malgré les réquisitions répétées du commandant. Nous
sommes obligés de descendre à terre et de tuer quelques
poules, que nous payons, du reste, à leurs propriétaires.
Ceux-ci s’empressent alors d'aller dans leurs plantations
nous chercher des vivres, qu'ils disaient ne pas avoir.
Nous trouvons là Doroteo, un Indien qui a couru le monde
et qui fut un moment très estimé par les Européens des
Philippines. Doroteo était assez riche, et il lui reste encore
quelques plantations et quelques têtes de bétail qu'il est en
train d'achever. Le malheureux s’est adonné à la boisson, el,
une fois ivre, il donne tout et dépense à tort et à travers.
Cet individu à jeun est très serviable. Le commandant, le
connaissant depuis longtemps, l’engagea à venir à bord, et
j'eus de lui des renseignements qui me furent par la suite
utiles ; mais cela coûta plusieurs bouteilles de vin et de cognac
à mon ami Bibenco.
Il nous apprit qu'il y avait sur les bancs de vase, dans la
baie où nous étions mouillés, des mollusques qui contiennent
parfois des perles et appelés vulgairement Jambonus. Cette
coquille se trouve enfoncée la pointe dans la vase, parfois
dans le sable; on l’arrache assez facilement. Nous fimes
plonger nos hommes, qui nous ramenèrent plusieurs de ces
mollusques. Nos Indiens tirèrent des intestins quelques
perles, toutes violettes; cette couleur disparaît parfois, mais
généralement la perle reste plus ou moins teintée.
DUMARAN 297
L'ile de Dumaran est occupée sur divers points par les
indigènes de Cuyo; ils y viennent faire des plantations de
riz, de camote (Convolvulus Batatas) et d'igname (Dios-
corea batatas).
11 y a quelques années, Dumaran était couverte de plan-
tations magnifiques, qui furent anéanties par une invasion
de rats; depuis cette époque, l'ile a élé presque abandon-
Doroteo tombe à la mer,
née; il n'y a pas longtemps que les naturels de Cuyo y
reviennent, mais quelques parcelles de terrain sont seules
cultivées, et on n’y trouve que quelques têtes de bétail.
Le 20 septembre au soir, le temps s'étant mis au beau,
nous allâmes mouiller à l'entrée de la baie. afin de pouvoir
partir de bon matin pour l'ile Cuyo.
Lors de notre départ, notre ami Doroteo vint nous faire
ses adieux ; il était avec trois Indiens dans une petite banca
qui pouvait porter à peine deux hommes.
Nous levâmes bientôt l’ancre, et mon Doroteo, qui n'avait
pas cessé d’être ivre depuis trois jours, trop lent à s'embar-
quer, ne le fit qu’au moment où nous nous mettions en
marche; son poids et sa maladresse firent chavirer l'embar-
eation, et voilà mes quatre individus à l’eau. Il n'y avait
aucun danger pour les trois compagnons de notre ivrogne;
298 VOYAGE AUX PHILIPPINES
mais ce dernier faillit se noyer, embarrassé qu'il était par
une dame-jeanne pleine de vin, dernier cadeau qu'il était
venu chercher à bord et qu'il ne voulait pas lâcher; sans ses
hommes, il serait allé boire son vin dans un monde meil-
leur; mais, une fois repêché, et après avoir rejeté l’eau de
mer qu'il avait avalée, il but, pour se remettre, tout le vin,
sans vouloir en offrir à ceux qui l'avaient sauvé.
Le 21 septembre, à # heures du matin, nous partons et,
après avoir passé entre les îles Raquit et Quinitad, nous nous
dirigeons au N. 70° E., vers l’île de Dalaganen, comme les
deux précédentes, inhabitée et sans culture. Nous passons
ensuite devant Camogon ; de là nous mettons le cap sur l'ile
de Capnoyan, au N. 81° E., laissant derrière nous difié-
rents ilots et bancs de coraux.
L'ile de Capnoyan ne possède que deux ou trois cases,
habitées par les gardiens de troupeaux appartenant à des
propriétaires de Cuyo.
De Capnoyan, nous gouvernons au sud-sud-est, pour
atteindre la pointe sud-est de l’île Cuyo. Longeant la côte
ouest, nous allons mouiller dans la petite baie de Lugbuan,
entre deux digues naturelles ; nous amarrons sur quatre an-
cres, l'étroitesse du bassin ne permettant pas d'éviter. Le vil-
lage qui domine ce port possède une petite forteresse carrée,
dont les murs ont près de 6 à 8 mètres de haut sur 2 mètres
d'épaisseur ; elle servait autrefois de refuge aux habitants,
quand les Malais arrivaient pour faire la chasse aux esclaves.
L'ile de Cuyo est peu élevée et forme un plateau dominé par
trois petites montagnes, Bambuni, Aguado et Caimania.
Mon intention était de prendre l’altitude de ces trois hau-
teurs, en commençant par la Caimania, qui était plus près de
moi. Nous partons le matim de bonne heure par un temps
superbe, le mécanicien du bord et moi ; nous allons jusqu’au
pied de la montagne, tout en chassant; mais là la route est
coupée par des marais et des rizières, et, pour arriver sur
un terrain solide, nous devons nous faire aider par les In-
diens. Une fois arrivés sur la pente du coteau, nous pûmes
gravir à sec. Le flanc par lequel je fis l'ascension était par-
semé de pierres de toute dimension, depuis la grosseur du
L'ÎLE CUYO 999
poing jusqu’à celle d'un gros moellon ; au faîte, deux ou trois
bloes de forme cubique dominaient les autres fragments de
roche.
La tradition raconte que les anciens habitants, à certaines
époques de l’année (probablement celles des récoltes), ac-
complissaient une sorte de pèlerinage sur cette montagne,
et que chacun y apportait une pierre, qu’il déposait près des
rochers qui sont au sommet.
Lors de la découverte des Philippines par les Espagnols,
l’île de Cuyo, ainsi que les petits archipels voisins, était fré-
quentée par des Chinois, qui y avaient même des comptoirs
pour l'achat de perles, nacre, trépang et nids d’hirondelles,
très abondants dans ces régions. Les Indiens, en défrichant
autour du mont Aguado, et après de grandes pluies, ont
trouvé des ornements en or et de nombreux objets en por-
celaine dans le genre de ceux que j'ai découverts dans mes
fouilles de Marinduque; toutefois je n'ai pu me procurer,
et encore grâce à mon ami Ascanio, qu’un seul petit tibor.
Ces objets avaient sans aucun doute la même provenance.
Quant aux bijoux en or, il m'a été impossible d’en trouver
un seul exemplaire, tout ayant été fondu pour refaire des
bijoux à la mode du jour en cette île.
Le lendemain de mon ascension, pris de violentes dou-
leurs dans l'estomac et dans les reins, je dus garder le lit.
Le 26, me sentant un peu mieux, je me rendis à la pres-
sante invitation de don Pedro Martines, qui voulut à tout
prix me donner l'hospitalité et me soigner chez lui. Grâce
aux soins dont je fus entouré par lui et par son aimable
famille, grâce aussi à mon ami don Antonio Jimenez Baena,
médecin de la ville, je fus bientôt sur pied et en état de
reprendre le cours de mes recherches.
Don Pedro Martines, ex-capitame de frégate, s’est établi
à Cuyo; il y vit avec sa retraite. Il s’est construit une habi-
tation fort confortable, luxueuse même, et s'occupe d'essais
d'agriculture, que malheureusement il n'a pu mener à bien,
faute de bras pour travailler. I] s’est heurté au grand obstacle
qui attend presque tous les créateurs de plantations dans les
régions tropicales, la paresse des indigènes, plus pénible
300 VOYAGE AUX PHILIPPINES
encore que l'absence des ouvriers. Il avait d’abord essayé de
la culture du cacao, puis de celle du tabac, et nul doute que
le succès eût couronné ses efforts s’il avait pu maintenir
auprès de lui un noyau suffisant de travailleurs.
La ville de Cuyo, située sur la côte ouest de l’île, est
bâtie sur le bord de la mer; elle possède plusieurs rues,
bordées de maisons en bois et d’autres simplement en
bambous et en paille. Elle est proprette, mais ne diffère en
rien des autres localités des colonies philippiniennes. Cette
ville est le cheflieu de la province de Calamianes, qui com-
prend, outre le groupe des îles Cuyos, celui de Calamianes,
les îles Augutaia et Dumaran et le nord de l’île Palaouan.
L'ile a pour gouverneur le capitaine d'infanterie don
Ramon Gonzales Pachero; il y a de plus un juge chargé
de tout ce qui a trait à la justice, et, comme agent des
finances, un promotor fiscal. Un seul médecin est chargé
du service de toute la province, mais il est plus juste de
dire de celui de l’île Cuyo, car, à de rares exceptions près,
il ne peut aller dans les autres îles et dans le nord de
Palaouan.
La force militaire est composée d’Indiens formant un
corps appelé tercios civiles de policia, remplacé mainte-
nant presque partout par la guardia civil.
Le sol de l’île Cuyo est presque entièrement cultivé:
mais] les récoltes y sont peu abondantes, en raison de la
mauvaise qualité de la terre, qui aurait besoin d’engrais,
que personne ne songe à lui donner. On y trouve de nom-
breux bestiaux et des poules, qui forment le principal ou
mieux l’unique article de commerce, que l’on exporte dans
toute la province et même jusqu’à l’île de Balabac, à l’ex-
trémité sud de Palaouan ; la faune et la flore de l'île Cuyo
sont très pauvres.
La ville de Cuyo possède un fort. C’est un grand
carré, flanqué de tours aux quatre angles; au haut des
tours et sur le faîte du mur se trouvent des pièces de
canon hors de service; un seul de ces canons, en bronze
et relativement moderne, sert à tirer des salves les jours de
fête ; le reste de cette artillerie hors d'usage est en fer.
L'ÎLE CUYO 301
Les murs ont 40 mètres de haut sur 3. d'épaisseur ; les
deux faces de la muraille sont en pierres, et l’intérieur en
est rempli de galets et de terre.
Ce fort servait à défendre la ville contre les pirates.
Cependant les habitants aiment à rappeler que, lors de la
prise de Manille par les Anglais en 1762, un des vaisseaux
de la flotte britannique envoya, en passant devant Cuyo,
un boulet, qui vint se briser sur les murs de la forteresse.
Le 26 août, on avait entendu comme une épouvantable
canonnade; ici seulement nous avons l’explication de ce
que nous avions pris pour une canonnade.
A Dumaran, à Cuyo et à Puerto-Princesa, on avait cru
entendre le canon d'un navire en détresse, et plusieurs
bateaux étaient-allés en reconnaissance, mais sans résultat.
D'autre part, le gouverneur d’une des îles du Sud avait
annoncé à Manille qu'un navire demeuré inconnu s'était
battu contre une canonmière espagnole, etc.
Cette nouvelle n’avait pas tardé à courir les rues de la
capitale, et les potins d'aller : heureusement une dépêche,
annonçant la terrible catastrophe du détroit de la Sonde,
vint expliquer le fait et calmer les esprits.
Le 3 octobre, nous prenons congé de don Pedro et de
don Ramon, et, à 9 heures du soir, nous levons l'ancre
pour retourner à Puerto-Princesa ; mais le retour ne devait
pas être des plus faciles : à 11 heures, nous éprouvons une
première avarie à la machme, et à minuit une seconde;
par bonheur, le mécanicien parvint à réparer l'accident
avec assez de promptitude, car le courant nous entraînait
sur de petites iles, où nous aurions forcément échoué.
Le 4, à 6 heures du soir, nous mouillons devant le
village de Dumaran, d’où nous reparlons le lendemain
matin, et, longeant la côte de la Paragua, nous passons au
milieu des bancs jusqu’à la pointe Flechas, où se trouve
un village de quelques cases, habité par des gens de Cuyo
qui font le commerce de l’almaciga (copal) et du rotin.
Nous continuons notre route jusqu’à Puerto-Princesa ,
où je retrouve mon quartier général intact. J'avais pris le
soin d’y laisser en garde un de mes hommes. |
CHAPITRE XIV
MÉNAGERIE =—— VOYAGE À MINDANAO ET A SOULOU
L'ÎLE DE BALABAC
Une fois réinstallé, je repris mes chasses et lançai mes
hommes de tous côtés. Mariano me rapporta un jour un
sanglier différant dans ses formes, surtout par la tête, de
ceux que j'avais vus jusqu’à ce jour dans les autres iles de
l'archipel. C’est sinon une espèce, tout au moins une va-
riété nouvelle.
Quelques jours après mon retour, un Indien m'’apporla
dans un sac un animal vivant, qu'il jeta sur le plancher. A
. première vue, on ne distinguait qu'une boule recouverte
d’écailles, ce qui fit dire à mon cuisinier : « Le drôle de
poisson ! » C'était un pangolin, que je cherchais en vain depuis
longtemps. Les pangolins, qui offrent une physionomie si
caractéristique, grâce aux écailles imbriquées qui recouvrent
leur corps, leur queue et la face externe de leurs mem-
bres, constituent, dans l’ordre des Édentés, une petite fa-
mille, qui compte des représentants en Afrique et en Asie.
Le Philodatus indicus, espèce à laquelle appartient le
specimen en question, n'avait pas encore été signalé dans
cette région et n'était connu que dans l’Asie continentale.
Cet animal ne sort presque jamais de jour; il reste ren-
fermé dans sa tanière en attendant la nuit, pour se mettre
en chasse ; il se nourrit de fourmis; pourvu d’une langue
cylindrique, très longue et épaisse, toujours enduite d’une
MÉNAGERIE 303
salive gluante, il attrape les fourmis en plongeant cette
langue dans les fourmilières, à la façon de ses congénères
des continents. Sa chair est très appréciée des naturels.
Désirant l’étudier de près, je le gardai vivant près de
moi; pendant la journée il ne fit pas un mouvement; le
soir venu, tout confiant, je l’enfermai sous une chaise en
rotin pour passer la nuit; il y resta tant que j'eus de la
lumière ; mais, dès qu’elle fut éteinte, et à peine étendu sur
mon lit, j'entendis mon animal commencer de se mouvoir,
puis tout d’un coup un grand bruit dans la chambre comme
si quelqu'un courait sur le plancher avec des sabots ; je me
lève rapidement, j'allume une bougie et aussitôt le silence
se fait. J’appelle un de mes hommes, et nous regardons à
l'endroit où devait être mon fourmilier : la cage était vide ;
je cherchais partout sans le trouver, quand tout d’un coup
une masse tomba à mes pieds : c'était mon animal qui,
grimpé à un porte-manteau mobile, venait de se laisser
choir.
Ayant fermé toutes les portes, je le fis marcher : je
m’expliquai bientôt le bruit de sabots que j'avais entendu ;
l'animal pour courir se tient perché sur la pointe de ses
ongles, qui sont cornésæt très forts ; il court très vite et
grimpe avec beaucoup de facilité, même le long des murs
raboteux d’une case.
En courant par la chambre il renversa une caisse, où
j'avais un Joli petit écureuil volant, animal également noe-
tambule qui se mit à voler de tous côtés en jetant des cris
aigus ; j'eus beaucoup de peine à rattraper mes pension-
naires et à les enfermer dans leurs cages respectives, que
je consolidai de façon à pouvoir dormir. Cet écureuil volant
(Sciuropterus pulverulentus, Gunth.) a été récemment dé-
crit par M. Gunther d’après des spécimens provenant de
Penang et de Malacca. Les sciuroptères ou écureuils vo-
lants, qui se trouvent en Asie, en Europe et en Amérique,
ont le régime des rongeurs et bondissent de branche en
branche ou même d’un arbre à l’autre, en se soutenant au
moyen des parachutes qui s'étendent entre leurs membres
antérieurs et postérieurs.
304 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le lendemain, je tuai les deux animaux avant qu'ils se
fussent détériorés en captivité.
Je mentionnerai encore un petit animal que tout le monde:
fuit comme la peste : c'est le Midaus, petite bête à museau
pointu, de la grosseur d'un beau rat; elle a une tête reg
pelent au premier abord celle d’un porc; son poil est ras;
sa queue, rudimentaire, est un petit appendice d’un demie
centimètre de longueur sans poil. Il appartient au mêrnè
genre que le Zeledu de Sumatra. Par la disposition de. ses’
pieds, nettement plantigrades, et par son système dentaire;
il se rapproche des blaireaux.
Un jour, revenant de la chasse, je sentis près du village
une odeur infecte, qui allait en augmentant à mesure que
j'approchais de chez moi; quand je fus rentré, l'odeur
devint insupportable ; ayant demandé la cause, Mariano
m’apporta au bout d’une corde un petit animal qui se dé-
battait. « Voilà, me dit-il, le Bontoc que tu demandais l’autre
jour aux Tagbanuas ; tout le monde voulait que je le jetasse,
mais il n’y a pas de danger! c’est trop difficile à prendre. »
Il avait eu raison de ne pas le jeter, mais il aurait pu le-
tuer, car, pour l'avoir eu vivant quelques moments, nous en
fûmes empestés pendant plus d’@n mois. Cette odeur est
tellement intense, désagréable et persistante, que le soir
même je dus aller demander à diner à mon ami Bisguerra,
après m'être changé des pieds à la tête et avoir pris un
bain, ma case étant absolument intenable.
Le 2 novembre 1883, je repartis à bord de la canonnière
ET Filipino, avec le nouveau commandant, don Alonzo
Morgado; nous devions naviguer ensemble pendant vingt-
deux jours. À 6 heures nous sortions de la baie de Puerto-
Princesa, et, après nous être élevés à 2 milles dans l'est,
nous nous dirigions vers le nord jusqu'à Tapul, où nous
ne restâmes qu'une heure; de là nous gagnons l’embou-
chure de la rivière Babuyan, où nous arrivons vers 2, heures
de l’après-midi.
Pendant que la canonnière reste mouillée devant l'em-
bouchure de la rivière, je vais avec une baleinière relever
le cours de ce petit fleuve; mais je ne puis le remonter que
“nomma 10 uuouva
VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOU 307
sur un parcours de # kilomètres. Au point où je m'arrêtai,
Ja rivière, malgré un ou deux bas-fonds, était navigable
pour ma baleinière. L'eau cesse d'être saumâtre à 2 kilo-
mètres environ de son embouchure ; le courant, assez rapide,
est de 4 1/2 à 21/2 milles à l'heure; près de cette rivière,
le village du même nom est situé à 4 kilomètre de son
embouchure. Dans ce village, j'espérais pouvoir étudier les
Mideus.
Bataks, qui viennent parfois apporter de l’almaciga (copal),
qu'ils échangent principalement contre du riz; mais les
fortes pluies des jours précédents les retenaient dans leurs
montagnes ; et il me fut impossible de les rejoindre dans
mes excursions, car ils fuient à l'approche de tout Européen
et ne traitent qu'avec quelques Indiens.
C’est de cette partie de l'ile Palaouan que les Espagnols
tirent la plus grande partie des jones blancs dont ils font
des cannes de commandement et qui atteignent des prix
fort élevés lorsqu'ils sont sans tache.
Nous continuons notre route vers le nord jusqu'à la
pointe Acantilada et, de là, jusqu'au mouillage de la ri-
vière.
Le 3 novembre, au matin, nous levions l'ancre pour Bur-
bacan, autre rivière à 40 milles plus au nord, où nous
308 VOYAGE AUX PHILIPPINES
arrivions dans l'après-midi. La marée, fort basse en ce mo-
ment, nous empêcha de descendre à terre, et nous remimes
l’excursion au jour suivant. Nous ne pûmes le lendemain
matin, comme nous l’avions projeté, aller à terre, vu l'état
de la mer; le vent ayant fraîchi pendant la nuit et mens-
çant de s'élever encore davantage, nous fûmes obligés
d'aller chercher un mouillage plus sûr à l’île de Dumaran,
au pied du village de ce nom.
Le lendemain de notre arrivée, je partis en excursion à
la montagne Obong, située au nord du village, qu’elle com-
mande, et dont l'altitude n’est marquée sur aucune carte;
le dessin la fait paraître beaucoup plus grande qu'elle n’est
en réalité; elle n’a que 98 mètres d'altitude. Je passai la
plus grande partie de mon séjour à faire des excursions
aux environs, à pêcher; mais mes efforts ne furent pas tou-
jours accompagnés du succès que j'aurais désiré.
Le 11 novembre, le vent du nord-est, qui nous retenait
depuis le #4, ayant diminué un peu de violence, nous levons
l'ancre à 9 heures du matin, pour continuer notre route,
el, après avoir contourné les petites iles qui forment le port
de Dumaran, nous nous dirigeons au nord. À 41 heures,
nous avions avancé avec peine de 7 à 8 milles; le vent
fraîchissant de plus en plus, il faut virer de bord et, vu
l'état de la mer, chercher un refuge au pied du village de
Danlig et derrière les îlots et bas-fonds qui se trouvent en
cet endroit.
Le 12, à 7 heures-du matin, le temps étant toujours
mauvais, nous sommes obligés de retourner au mouillage
de Dumaran ; le 15 au soir le ciel s’assombrit de plus en
plus, le baromètre descend : le vent, qui était au nord-
est, saute au nord-ouest, accompagné de fortes pluies
et de violentes rafales. Le lendemain matin le baromètre
continue à descendre jusqu’à 757 millimètres, le vent passe
au sud-ouest. À 10 h. 30, 756 millimètres ; à 11 heures,
755; à 3 h. 50, 754; à 4h. 45, 753 millimètres, limite
extrême de la baisse ; jusqu'à 5 h. 55, le baromètre oscille
entre 753 et 754 millimètres; à partir de 6 heures, il
remonte irrégulièrement, sans toutefois aller plus haut que
VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOU 309
754 millimètres 8 dixièmes; cela donne une différence de
% millimètres avec l’état normal moyen : c’est, pour cette
région, presque un maximum d'écart. La variation baro-
métrique en temps normal est de 2 à 3 millimètres ; quand
elle arrive à # millimètres, il y a menace de tempête.
Heureusement que ce vagio nous prit étant à l'ancre et
bien abrités ; le vent souffla avec violence, accompagné par
moments de pluies torrentielles. À 7 heures du soir, le com-
mandant, qui avait fait, au début de la tempête, mouiller
sur deux ancres, fit allumer les feux; nous passèmes la
nuit sous vapeur, mais nous ne pümes nous coucher que
vers 4 heures du matin, heure à laquelle la tourmente
s’éloigna de nous.
Le 18 novembre 1883, à 7 h. 40 du matin, nous levons
l’ancre de nouveau, pour remonter vers le nord. Après nous
être dégagés des îlots qui environnent Dumaran, nous allons
jusqu’à la pointe Bay et de là au nord-est, direction qui
nous fait passer entre l’île Paly et la Paragua. Nous sui-
vons la même route jusqu’à l'extrémité nord de l'île Ica-
dambanuan, et enfin jusqu’à l’île Maitiaguit, où nous mouil-
lons dans une petite bate assez bien abritée, après avoir fait
32 milles. Dans cette baie se trouve un village d’une dou-
Zaine de cases, qui porte le même nom que l’île.
Les 18 et 19, j'allai faire des excursions dans les mon-
tagnes, dont la plus haute atteint à peine 140 mêtres d’al-
titude.
La végétation y est la même qu’à Palaouan. Quant à la
faune, pendant mon court passage, j'ai tué deux oiseaux et
un mammifère que je n'avais pas; mais je n’ai pas vu le
singe blanc, que l'on m'avait assuré être dans ces parages.
À Maitiaguit, le singe blanc se change en un écureuil de la
même couleur, que tout le monde a vu, ainsi que nous, à
Icadambanuan. Mon ami Morgado me promet qu’à notre
retour nous toucherons à cet endroit et que nous cherche-
rons cet animal, singe ou écureuil, qui paraît aussi difficile
à trouver que le merle blanc.
À bord de notre canonnière nous avons un jeune bota-
niste espagnol, M. Maeso, qui, tout en courant après ses
310 VOVAGE AUX PHILIPPINES
plantes, fait des collections de tout genre dont il fait hom-
mage à ses chefs. Malheureusement, le pays n’est pas riche,
et le mauvais temps nous retient à bord plus souvent que
nous ne le voudrions. Cependant quelques pêcheurs nous
apportent leur pêche, et:le jeune Maeso se précipite dessus ;
comme les poissons sont assez nombreux, nous pouvons l’un
et l’autre réunir quand même une collection intéressante.
Le 20, la mousson s’accentue, et nous sommes obligés
d'abandonner notre projet de contourner la pointe nord de
l'ile Palaouan. Le commandant Morgado ne peut, avec sa
canonnière, dont la machine est avariée, affronter les vents
de nord-est. Nous devons revenir sur nos pas, et, le jour
même, nous mouillions au pied du fort qui protège l'ex-
ville de Tay-Tay. Cette ville, pendant longtemps la capitale
de la province de Calamianes, a été abandonnée pour cause
d'insalubrité ; il ne reste debout que le fort, la tour et l’en-
ceinte, qui sont en assez mauvais état, et les ruines de la
casa real.
N'ayant pas eu de viande de boucherie depuis notre
départ de Puerto-Princesa, j’achetai, au prix de 40 francs,
un mouton : seulement, le propriétaire me dit de le tuer
moi-même ; il me désigna un jeune mâle, que j’abattis d’un
coup de fusil.
Le soir, quand on nous servit l’animal, il nous fut im-
possible d'y goûter, tant était forte l’odeur de la bête.
L'équipage, moins difficile, s’en régala, malgré ou peut-
être à cause de l'odeur.
Après avoir renouvelé nos vivres, nous allons nous abriter
pour la nuit dans une petite baie à l’île d’Icadambanuam.
C'est ici que nous devons trouver le singe ou l’écureuil
blanc ; aussi formons-nous le projet de partir tous en chasse:
le jeune Maeso dit qu’il emportera aussi son fusil, espérant
bien, tout en faisant de la botanique, descendre l'animal
s'il se présente. Le mécanicien et moi nous devons, avec
les chasseurs, faire une battue en règle dans l'île, chose
relativement facile, la brousse étant moins impénétrable que
dans d’autres parties de l’archipel.
Au petit jour on part, comptant sur une chasse abon-
VOYAGE À MINDANAO ET A SOULOU 3411
dante. Mais nous ne devions pas pousser jusqu’au bout
notre excursion à la fois cynégétique et zoologique. A
10 heures tout le monde est de retour ; il a fallu rejoindre, le
sifflet de la machine ayant sonné la retraite : il faut quitter
notre mouillage au plus tôt, car la houle devient forte; et
notre canonnière ne peut tenir la mer pendant la mousson
du nord-est.
Tandis que l’on fait l'appareillage, j’examine le butin
rapporté par tous les chasseurs ; je n’y trouve pas le fameux
singe blanc tant convoité, mais une espèce d’écureuil avec
le dos gris et le ventre blanc; je demande si personne n’a
vu un animal entièrement blanc : tout le monde dit non;
notre jeune botaniste seul prétend avoir tiré un animal tout
blanc, qui s’est enfui, mais je crois, et je m’empresse de lui
exprimer ma manière de voir, qu'il n'a vu que le ventre
d’un écureuil semblable à ceux que nous avons tués; cela
le met fort en colère..…., mais d’autres préoccupations vien-
nent bientôt changer le cours de nos idées.
Pendant que nous examinions et discutions sur la chasse,
notre petit vapeur était sorti de la baie. Tant que nous
étions restés à l'abri de l’île, le navire s’était bien comporté ;
mais, quand nous débouquâmes, les grandes lames, venant
du large, soulevées par un vent du nord-est assez fort, nous
faisaient rouler bord sur bord et menaçaient de nous char-
rier comme une vulgaire coquille de noix. Le commandant
Morgado, voyant le danger de cette situation, prit le parti
de s'élever vers la haute mer, afin d'éviter d’être brisé sur
les rochers qui bordent la côte. C’est à peine si la force de
la machine nous permettait par moments de résister à la
lame.
Profitant de quelques embellies, la canonnière parvient
à s'élever assez haut pour virer de bord et gagner l’île Paly,
où nous nous trouvons à l’abri; de là nous continuons
notre route à travers les bancs et les îlots, qui brisent les
lames et nous protègent contre la violence de la mer.
Le 23, nous étions de retour à Puerto-Princesa. Je passai
le mois de décembre à faire diverses excursions dans les
environs. J'explorai la baie de Puerto-Princesa et les diffé-
312 VOYAGE AUX PHILIPPINES
rents cours d’eau qui s'y jettent. Tout le terrain qui borde
la baie est bas, marécageux et couvert de palétuviers; les
montagnes et terrains fermes se trouvent, dans cette partie.
assez éloignés de la baie.
Un jour, revenant d’une de ces excursions, mon chasseur
Mariano m'apportait une jolie vipère, appelée dans le pays
Daum-Palaye. L'animal se tordait autour du bâton auquel
il était amarré. Très satisfait de cette nouvelle pièce, je
m'empressai de la mettre dans l’alcool. Après l'avoir déta-
chée, je pris la tête dans la main gauche et le corps dans la
main droite ; Mariano ouvrit le flacon en tôle contenant l’al-
cool, et je lui recommandai de le refermer aussitôt.
Au moment où je làchais le serpent, mon Indien, ayant
peur qu’il ne s’échappât, voulut fermer trop vite et m'at-
trapa avec le couvercle la main gauche, qu'il précipita
ainsi sur la droite : la vipère en profita pour me mordre;
je lâchai l’animal dans l'alcool ; puis, ayant fait une incision
à l'endroit de la morsure, j'y versai quelques gouttes d'acide
phénique pur.
Mon chasseur, pendant ce lemps, me rassurait à sa
façon : « Tu sais, monsieur, ca c’est une mauvaise mor-
sure; dans mon pays, tous ceux qui sont mordus par le
Daum-Palaye en meurent au bout de deux heures. Tu
sais, monsieur, Ça mauvais; il n'y a pas de remède; au
bout de deux heures on est mort. »
Que le lecteur ne croie pas que mon Mariano s’exprimät
d’une voix émue ou seulement agitée; non, tout cela était
dit tranquillement, avec indifférence, comme si je n'étais
pas en cause. Après m'être pansé, je lui annonçai qu'il pou-
vait être tranquille, que je ne-mourrais pas; puis j’allai me
coucher pour étendre mon bras, afin de ne pas accélérer la
circulation du sang, et je m'endormis.
Trois heures après, m'étant réveillé, je trouvai mes
hommes dormant ou fumant; pas un n'était reparti en
chasse, s'étant dit qu'il était inutile de sortir, puisque j'allais
mourir. Mon chasseur Mariano, après m'avoir regardé, me
dit : < Tu me donneras de cette médecine-là. — Pour-
quoi? lui dis-je. — Parce que c’est la première fois qu’un
VOYAGE À NINDANAO ET A SOULOU 313
homme mordu par un Daum-Palaye n'est pas mort au
bout de deux heures. » Je lui donnai un flacon d’acide phé-
nique, et tout le monde partit dans les bois.
La morsure du Daum-Palaye est très dangereuse el
entraine généralement la mort; mais je n'avais guère eu
que l’épiderme attaqué ; j'avais pu faire immédiatement une
incision et une cautérisation énergique avec de l’acide phé-
nique : il n’y avait pas grand danger; j'eus toutefois le bras
engourdi pendant trois ou quatre jours.
Le 25 février, le gouverneur me pria de servir d’inter-
prète à des naufragés américains qui venaient d'arriver sur
trois canots. Leur navire, superbe trois-mâts, avait touché
la veille sur un banc dont ils se croyaient encore assez
éloignés. Toujours est-il que le navire, poussé par une
forte brise, talonna trois fois et ne parvint à se sauver que
grâce à une pompe à vapeur installée à bord. Après avoir
touché, le capitaine, tout en s’occupant d’assécher la voie
d’eau, fila, toutes voiles dehors, vers l’île de Palaouan;
quelques heures après, 1l vint échouer sur les bancs qui
l'entourent, et l'équipage gagna la terre, où il ne croyait pas
rencontrer d’Européen. Les canots, ayant vu la baie de
Puerto-Princesa, y entrèrent et vinrent accoster à l’aponte-
ment. Le gouverneur offrit l'hospitalité au capitaine et à son
épouse, qui s'était blessée à la jambe en embarquant dans le
canot. On lui prodigua les soins nécessaires, et, peu de jours
après, tout le monde partit sur un vapeur pour Manille.
Le 1° janvier 1884, une forte attaque de dysenterie
m'obligea à garder le repos pendant une quinzaine de jours.
Malgré mon état maladif, je pus me rendre le 9 chez le
gouverneur et saluer le vice-roi des Philippines, le général
Joaquim Jovellar y Soller, qui faisait sa tournée d'inspection.
Je reçus de Son Excellence un très aimable accueil, et
le général m'assura que, d'après ses ordres, je trouverais
partout aide et protection en cas de besoin.
Je le remerciai et retournai cahin-caha, sous un soleil de
plomb, à mon logis, où je dus rester encore plusieurs jours
malade ; je pris alors le parti d'aller faire en mer un voyage
de quelques jours.
314 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Ayant poussé jusqu'à Manille, d'où j’expédiai les collec-
tions réunies depuis le dernier envoi, je repartis ensuite
pour l’île de Balabac. Je ne m'y arrêtai cette fois qu'un ins-
tant, ainsi qu’à Soulou (J6lé), que je trouvai encore émue de
la mort de deux officiers tués par des Juramentados. Assis
devant le magasin d'un Chinois, ils lisaient des lettres de
leurs familles que le courrier venait d'apporter, quand ils
furent tués.
L'un d’eux eut la tête tranchée du premier coup, sans
même avoir vu l’agresseur ; le second put parer le premier
coup avec la main, qui fut coupée net, mais il mourut du
second coup porté par son assassin.
Un docteur militaire, qui se trouvait avec ces deux infor-
tunés, averti probablement par la chute de ses compagnons.
put se défendre, quoique sans armes, en se jetant vivement
sur son adversaire ; il sauva ainsi sa vie, mais le malheu-
reux sortit de là avec un bras de moins et d’horribles bles-
sures faites par le kriss.
Les trois Juramentados furent tués presque immédiate-
ment par les Indiens et les soldats accourus aux cris de
Moros! Moros/ Depuis cette époque, il est interdit à tout
officier ou soldat de sortir sans armes.
Le 20, nous touchions aux îles Basilan, groupe occupé
quelque temps par la France en 1845, et dont nos officiers
de marine ont dressé une excellente carte.
La capitale, Isabela, est située sur la principale île du
groupe. On y trouve un arsenal maritime, le seul de ces
régions, où l’on peut faire des réparations d’une certaine
importance aux canonnières chargées du service dans le sud
des Philippines.
Le jour même, nous mouillions devant la ville de Zam-
boanga, à l'extrémité sud-ouest de l’île de Mindanao. De là.
je repassai à Soulou, et je profitai des quelques heures de
séjour pour aller chasser aux environs de la ville.
Le 10 mars, j'arrivais à l’île de Balabac, située entre la
pointe nord de Bornéo et l’extrémité sud de Palaouan, mais
plus rapprochée de cette dernière île, dont elle semble un
prolongement. Sa plus grande longueur du nord au sud
VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOU 315
atteint à peine 20 milles; sa plus grande largeur est de
4 milles et demi. Le relief de l'ile de Balabac est relative-
ment assez élevé, et la plus grande altitude que l’on a cons-
tatée atteint 400 mètres au-dessus de la mer. Cette île,
complètement boisée, est très riche en bois de construc-
tion.
Balabac,
Le gouvernement espagnol y a fait un essai de colonie
agricole pénitentiaire, qui n’a pas donné de résultat satisfai-
sant, bien que le terrain y soit plus riche qu’à Palaouan.
Quelques-unes des montagnes sont volcaniques, les autres
madréporiques ; on y rencontre des traces de fer; quelques
naturels prétendent qu’il y a du charbon, mais le fait est
loin d’être vérifié. L'île n’est occupée que sur un seul point,
à la baie de Calandarang, dont l’entrée est éclairée par un
feu qui s'aperçoit à 40 milles au large.
Le gouverneur actuel, don Manuel de Elisa, se dispose
à en établir un second au sud de l’île, à l'entrée de la baie
de Clarando, ce qui rendra un immense service à la naviga-
316 VOYAGE AUX PHILIPPINES
tion, très périlleuse dans ces mers, semées de bancs et d'ilots
très nombreux.
La colonie est presque exclusivement composée de presi-
darios (forçats), de soldats et marins, et de quelques Chinois
entre les mains desquels se trouve le commerce de cette ile.
Les établissements officiels se composent d’une caserne,
de deux hôpitaux et de la résidence du gouverneur ; le tout
est construit en bois, et dans un état complet de vétusté.
Dans la baie il y a une petite canonnière, mais le mauvais
état de la coque et de la machine ne lui permet plus de
prendre la mer; le dernier service rendu par cette canon-
nière a été de sauver l'équipage d’un navire français échoué
sur un des bancs de la passe. Ce ne fut pas sans de grandes
difficultés, car le commandant fut obligé de revenir deux
fois au port pour réparer sa machine; à la troisième tenta-
tive seulement, 1l put arriver jusqu'à nos compatriotes nau-
fragés et les ramena à Balabac, où le gouverneur leur
donna l'hospitalité et les moyens de revenir à Manille.
Les habitants de l’île sont des Malais; la plupart de ceux
que j'ai vus présentent le double prognathisme alvéolo-
dentaire. J'ai pris les mesures anthropométriques de trois
de ces insulaires. L'un d’eux a la mâchoire absolument anor-
male et rappelant celle d'un poisson que j'ai eu l’occasion
de disséquer. Un autre a les dents de la mâchoire supérieure
limées et plates comme celles de certains crânes provenant
des grottes funéraires : le même individu a les yeux bleu
foncé. Ces indigènes ont les cheveux noirs et lisses, la taille
peu élevée ; ils vivent de chasse et de pêche.
Le commerce de Balabac, fort restreint d’ailleurs, con-
siste principalement en rotin et cire, que l’on trouve dans
les montagnes de cette île et des îles voisines; en trépang.
que l'on trouve en abondance dans toutes ces mers.
Pour le moment aucun navire de provenance étrangère
ne peut encore trafiquer à Balabac, mais cela paraît devoir
changer d'ici peu ; le gouverneur des Philippines ayant ap-
prouvé le projet de don Manuel, le port va être habilitado,
c'est-à-dire que les navires auront la liberté du trafic après
payement des droits de douane.
VOYAGE A MINDANAO ET À SOULOU 3417
Le port est parfois visité, en dehors du courrier de Ma-
nille, qui y vient tous les vingt-huit jours, par quelques
navires marchands anglais de la Borneo British Company,
qui fait le commerce sur la côte ouest de Palaouan et sur
les côtes de Bornéo. Les mêmes navires poussent jusqu’à
Soulou et aux îles Tawi-Tawi.
Petit chevrotain (Tragulus Kanchil).
C’est surtout sur la côte ouest, de Palaouan à Calasiao,
vers le neuvième degré de latitude, que se font les échanges
de marchandises européennes et de riz contre du rotin, de
la cire, des nids d’hirondelles, du trépang, de la nacre et
des perles.
La faune est à peu de chose près la même qu’à Palaouan ;
cependant j'y ai observé deux mammifères et un oiseau que
je n'avais pas vus dans cette dernière contrée. Dans mes
chasses, j'eus l'occasion de rencontrer un petit animal fort
gracieux, qui ne se trouve que dans l'ile de Balabac. Il est
complètement inconnu aux Philippines, quoique le même
genre existe dans les îles malaises, dans la presqu'île de
318 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Malacea, où j'ai eu l’occasion d’en tuer en 1869, en Cochin-
chine et à Poulo-Condore. Je veux parler du Zragulus Kan-
ch, gentille petite bête ressemblant à un cerf lilliputien;
le mâle est armé de deux jolies petites cornes très effilées;
la femelle est encore plus petite. La chasse en est fort dif-
ficile, surtout sans chien. Il est si petit qu’on croit voir passer
un gros rat, et sa vitesse est telle qu’il a disparu avant que
l'on ait pu épauler son fusil. Les naturels de l’île le pren-
nent surtout au piège, ce qui m'a permis d'en avoir de
vivants, mais il meurt assez vite en captivité, et parfois se
tue en cherchant à fuir.
Sa chair est un mets, sinon exquis, tout au moins très
bon : j'en ai mangé avec plaisir, bien que je l’aie trouvée
un peu molle.
Le 5 avril, je prenais congé de mon ami Bisguerra, que
j'avais retrouvé à Balabac et qui m'avait donné l'hospitalité.
CHAPITRE XV
LES TAGBANUAS — MŒURS ET COUTUMES
De retour à Palaouan, je repris l'exploration de la baie
de Puerto-Princesa et des rivières qui viennent y débou-
cher, décidé à aller ensuite chez les Tagbanuas pour étudier
leurs mœurs et leurs coutumes.
La baie de Puerto-Princesa, située sur la côte est de
Palaouan, est profonde, dirigée du sud au nord, et ses bords
sont découpés par des baies secondaires au fond desquelles
viennent déboucher de nombreux cours d’eau. Puerto-Prin-
cesa est construit sur une langue de terre qui abrite la baie
des vents de l’est. L'entrée de la baie est marquée par deux
promontoires, la pointe Bancao-Bancao au nord et la pointe
Banagtavan au sud. À marée basse, une partie du fond
vaseux de la baie découvre sur la côte ouest. Parmi les
nombreux rios qui se déversent dans la baie de Puerto-
Princesa, nous ne signalerons que les principaux, le rio
Caramuran tout au nord, le rio Panacan au nord-ouest, les
rios Yguahit et Binuan à l'ouest.
Deux ou trois petites îles à noter, l’ile Caña au fond de
la baie et l’île del Rio à l'embouchure de l’Yguahit.
. De la ville on aperçoit diverses chaînes de montagnes :
vers le nord-ouest, les monts Pulgar (1208 mètres) et
Beaufort (1121 mètres) ; vers le sud-ouest, la Cordillera de
la Aldea et celle des tres Picos.
Le 8 avril, à 5 heures du matin, je partais pour le haut
320 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de la rivière Yguahit, où j'espérais trouver un ou deux vil-
lages indigènes.
La rivière Yguahit se jette dans la baie directement à
l'ouest du Pueblo, capitale de l’île; sa direction générale
est ouest; elle n'est navigable que sur un parcours de
3 milles et demi à peine.
Les indigènes l’appellent la grande rivière; son eau est
douce jusqu’à un mille de l'embouchure. Pendant l’espace
d’un mille environ, elle coule à travers les palétuviers et
les pandanus, puis les rives s'élèvent régulièrement et sont
entièrement boisées.
Le terrain forme une plaine accidentée jusqu’au pied des
monts Pulgar et Beaufort. Le sol, argileux et ferrugineux,
est peu cultivé par les indigènes.
À 8 heures du matin, je m'arrêtais à la case du chef
taghanua; elle est perchée sur la berge de la rivière à
3 mètres au-dessus de l’eau et près du confluent du premier
affluent de gauche de l'Yguahit. En suivant cet affluent
pendant environ 800 mètres, j'arrivai à la case de Torrés,
Tagal qui exploite cette région et chez lequel je m'installat
pour quelques jours.
Les cases des Tagbanuas, construites sur pilotis, comme
toutes les cases indigènes des Philippines, sont petites el
mal bâties ; les indigènes y couchent entassés les uns sur
les autres, pêle-mêle avec leurs chiens et même des pores.
Les pilotis qui les supportent sont faits de forts madriers
formés d'un arbre plus ou moins gros, suivant la grandeur
de la maison, et plantés debout à des distances variant de
2 à 4 mètres. Ici, ces poteaux sont nombreux, mais tous
très minces, sauf ceux placés aux quatre angles de la case.
Dans le cas actuel, ils n’atteignent pas la grosseur du poi-
gnet; la case est toujours pourvue d’un toit, et parfois de
murs faits de feuilles d'arbre, mais il y a rarement une
porte ; d’autres fois, l'habitation se compose d’un simple plan-
cher sur pilotis, à peine abrité par quelques branchages.
On m'a parlé de grands villages, dans le sud de l’île, où les
habitations seraient mieux faites, mais je n'ai pu parvenir
jusque-là. Partout où j'allais, je devais voir beaucoup d'ha-
LES TAGBANUAS —— MŒURS ET COUTUMES 3241
bitants, de nombreuses populations ; une fois sur les lieux,
je ne trouvais que quelques abris et peu d'individus.
Les Tagbanuas ou, comme ils l’écrivent, les Tabanuas,
sont petits, et, bien qu'ils paraissent présenter le type ma-
lais, il y a lieu de les regarder comme des métis de Malais
et de Negritos, de même que les autres populations métisses
de l’archipel.
Malgré leurs répugnances et la crainte qu'ils éprouvaient
à la vue de mes instruments, j'ai pu prendre quelques
mensurations anthropologiques sur seize individus, dont
quatre femmes : une de ces dernières, quoi qu’en dise sa
mère, est une métisse chinoise, d’après ses yeux relevés
en haut et en dehors.
Les Tagbanuas ont une religion, et leurs dieux ou esprits
sont au nombre de quatre. Le premier, le dieu d’en haut,
du ciel, s'appelle Magnisda ou Nagabcaban ; celui de la mer
a nom Poco et parait être le bon génie : il est invoqué dans
les maladies; celui de la terre est Sedumunadoc, que l’on
prie pour les récoltes, et le quatrième, qui réside dans les
entrailles de la terre, est désigné sous le nom de Zabiacoud.
Les Tagbanuas ont deux espèces de prêtres : les uns, qui
président aux fêtes et pontifient, sont les sacrificateurs ; les
autres sont rebouteux et soignent les malades. Nous v re-
viendrons.
Les sacrificateurs, que l’on appelle quelquefois, mais.
improprement, divata, sont les véritables prêtres. Tous les
ans, lorsque la récolte du riz est achevée, les Tagbanuas
célèbrent une grande fête. À l'appel du sacrificateur, tous
les fidèles se hâtent de se réunir sur la plage, apportant
des victuailles de toutes sortes. Tout le monde étant réuni,
le prêtre prend les poules et les coqs apportés pour la cir-
constance, et, les attachant par les pattes à des branches
d'arbre , il les tue à coups de bâton, mais il n’en peut
donner qu’un à chaque animal; celui qui échappe au coup
qui lui est destiné est aussitôt reläché et mis en liberté; le
dieu Poco le prend sous sa protection, et personne ne peut
désormais le tuer ; ceux qui succombent au premier coup sont
assaisonnés, cuits et mangés.
21
322 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Toutes les victimes étant tuées et le repas préparé, on
consomme les vivres, on se livre à la danse et on facilite la
digestion à l’aide de fréquentes rasades d’eau-de-vie de riz
de fabrication indigène.
Vers minuit, au moment où l'étoile Zuntala (probable-
ment la planète Jupiter) passe au méridien, le prêtre entre
dans la mer jusqu’à mi-corps, tout en dansant et en pous-
sant devant lui un radeau sur lequel sont placées les offrandes
au dieu Poco.
Le radeau, fait en bambou, a environ 4 mètre 50 centi-
mètres de côté et porte, dans des soucoupes ou sur des
feuilles de bananier servant au même usage, du riz, du
poisson, des poulets cuits, divers plats doux au miel, au coco
el au riz. On joint à tout cela quatre petits poulets vivants
de quatre ou cinq jours.
Le radeau est lancé à la merci des flots, et on attend avec
une vive anxiété ce qui va advenir, car, si l’offrande esl
ramenée par la mer ou par le vent sur la plage, c’est un
mauvais signe, el le peuple est plongé dans la consterna-
tion et le désespoir; Poco refuse les offrandes et va châtier
ses adorateurs. Mais si le radeau disparait, entrainé par les
flots, tous se livrent à la joie ; l’année sera heureuse.
Les Tagbanuas ont encore des fêtes de commande, don-
nées par des gens assez riches pour offrir un grand festin.
Celui qui donne la fête fait venir le prêtre; la fête com-
mence à la nouvelle lune et se continue jusqu’au dernier
jour de sa révolution mensuelle.
Le prêtre vient toutes les nuits chanter et danser ; mais
le festin, le nœud de la fête, le great. attraction, n'a lieu
que lorsque la lune est à son dernier jour.
La fête alors est complète : on mange, on boit à satiété
jusqu’à ce que l'ivresse soit générale et qu'elle n’épargne
ni les hôtes ni les invités. L’eau-de-vie de riz agit sur
toutes les têtes.
Pour fabriquer leur eau-de-vie de riz, les imdigènes font
fermenter du riz dans un grand vase en terre, puis ils se
contentent d'ajouter de l’eau jusqu’à ce que la fermentation
ne se produise plus.
Prêtre tagbanua faisant des offrandes à Poco.
LES TAGBANUAS — MŒURS ET COUTUMES 325
Quand une femme grosse reconnait que la délivrance est
proche, elle descend de sa case, et si la case est sur pilotis
assez élevés, ce qui est fréquent, elle s’installe au-dessous
avec son mari, qui servira d’accoucheur.
Toutefois, lorsque l'accouchement ne se termine pas spon-
tanément ou quil se prolonge, on appelle à l'aide un
voisin, rarement une voisine, à moins que ce soit une
femme vieille, et, dans ee cas, on s’adresse toujours à une
prêtresse. Au dire des naturels, tous les hommes sont plus
ou moins accoucheurs.
Quand l’accouchement est terminé, la mère prend l’en-
fant, le porte à la rivière prochaine, et, après avoir lavé le
nouveau-né, elle fait sa propre toilette. Alors seulement
elle peut rentrer dans la case.
Lorsque l'enfant est arrivé à l’âge de un ou deux ans,
s’il paraît bien portant et qu'on juge qu'il vivra, on lui
donne un nom ; mais, s’il semble avoir une mauvaise santé,
les mdigènes disent qu'il est inutile de lui en donner un.
Les Tagbanuas sont mariés très jeunes, vers huit à
neuf ans. Le futur doit payer au père de la jeune vierge
une valeur de 10 à 50 et mème 100 francs.
À Burlan, village tagbanua, les cérémonies du mariage
ont lieu de la manière suivante. Les deux fiancés sont assis
au milieu de la case ; le divata, ou prêtre, s'approche d’eux,
une main remplie d’huile de coco, et, marmottant des paroles
inintelligibles pour les individus présents, 1l prend de cette
huile avec un doigt et trace une raie sur le bras de
l'homme depuis l'extrémité de l’index jusqu'à l'épaule,
puis, passant à la femme, il trace une ligne analogue en
la prolongeant jusqu'au sein.
Les Tagbanuas peuvent avoir plusieurs femmes, mais les
riches seuls profitent de la permission ; on m'a cité un indi-
gène qui en possède quatre. Lorsqu'il y a plusieurs femmes,
tantôt elles vivent séparées dans de petites cases, tantôt dans
les chambres de la maison du mari.
Les disputes sont fréquentes entre ces dames, surtout
lorsque les cadeaux faits par le mari à chacune d'elles
ne sont pas exactement de même valeur,
396 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Le mari habite pendant un certain nombre de jours avec
l'une de ses femmes et doit consacrer un temps égal à ses
autres épouses.
Celle qui a l'honneur de recevoir son seigneur et maître
lui doit la nourriture et de bons soins pendant toute la durée
de son séjour.
La durée du veuvage, pour l'homme comme pour la
femme, est de trois années, pendant lesquelles ils ne peuvent
se remarier ; Mais, en payant une dispense au prêtre ou à
la famille du conjoint décédé, le survivant peut convoler de
nouveau. Si la femme qui meurt appartient à un homme
avant plusieurs épouses et que celui-ci reprenne une nou-
velle femme avant les trois années révolues, c’est aux an-
ciennes qu'il payera la dispense. Le prix de eette dispense
est le même que celui que l'époux a donné au moment de
son mariage avec la femme qu'il vient de perdre.
Lorsque les maladies se prolongent, les Tagbanuas font
venir le prêtre, qui, suivant les cas, est mâle ou femelle.
Quand ce rebouteux s’est renseigné sur le siège de la dou-
leur qui affecte le malade, il le frictionne à sec avec la main,
tourne trois fois autour du patient, en dansant, en appelant
le divato (esprit), qui vient alors dans le corps du docteur
sorcier et lui donne ainsi le pouvoir de guérir. Alors com-
mence la cure.
Le sorcier jette d’abord par la fenêtre une poignée de riz
et une poignée de perles en verre aux esprits (signe de
richesse). Pour terminer la consultation, il prend une poule
par les pattes et la sacrifie en la tuant d’un seul coup de
bâton. Si elle meurt du premier coup, on la jette, car elle
doit être chargée de tous les maux du patient; si elle ne
meurt pas, elle est libre pour le reste de ses jours : présage
funeste, car le divato a refusé le sacrifice et le malade doit
mourir.
Les morts sont ensevelis dans un cercueil taillé dans un
tronc d'arbre et fermé hermétiquement. On porte ce cer-
cueil dans l’intérieur de la forêt et on le place sur les bran-
ches d’un arbre. Quelquefois on construit un toit en chaume
au-dessus, et on l’abandonne ainsi. Avec le mort on ense-
LES TAGBANUAS — MŒURS ET COUTUMES 321
velit ses armes, ses ustensiles et ses ornements les plus pré-
cieux.
Les Tagbanuas sont une population misérable ; ceux de
l’intérieur sont peu ou point vêtus.
Les femmes ont des anneaux de cuivre et de rotin tressé
aux poignets; la coiffure est dépourvue d’ornements; les
femmes et quelques hommes qui ont de longs cheveux les
attachent par derrière en forme de nœud.
Ils mâchent le bétel, sont généralement très sales et cou-
verts de maladies cutanées.
La couleur de leur peau n’est pas très foncée ; leurs che-
veux sont noirs, droits, lisses et très abondants. Les adultes
sont très légèrement velus, la barbe est rare aux lèvres et
au menton; ceux de race très pure ont les deux mâchoires
très prognathes.
Le nez est souvent marqué seulement par ses lobules, qui
s’élargissent et se gonflent.
Ils n’ont pour armes que quelques lances, l’arc et les
flèches ; quelques-uns se servent de sarbacanes pour tuer
de petits animaux.
Les Tagbanuas ont une écriture qui diffère de l’écriture
malaise, mais se rapproche beaucoup de celle des Javanais
de Pasangan. |
Ils écrivent de bas en haut à partir de la droite.
Je n'ai pu recueillir que quinze signes formant l'alphabet
et ceux qui représentent les nombres. L’individu qui m'a
donné ces renseignements et qui a tracé ces caractères n’a
jamais voulu écrire le nom du chef, parce qu’il est son beau-
père.
De même qu’à Balabac, deux ou trois de ceux que j'ai
interrogés ont refusé de dire eux-mêmes leur nom. C'était un
de leurs compagnons qui me le faisait connaître. Toutefois
ce sont là des exceptions !.
1. Nous avons remis à M. Alphonse Pinart, très versé dans les
questions de linguistique, les documents que nous avons pu
recueillir au cours de nos explorations chez les Tagbanuas.
Après un examen des plus sérieux, M. Alphonse Pinart nous a
3928 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Profitant de mon séjour dans l’intérieur, je continual
d'augmenter mes collections; mes hommes me rappor-
communiqué dans la lettre suivante les résultats de ses
études :
« Paris, le 22 novembre 1885,
« Mon cher Marche,
« J'ai examiné avec grand intérêt l'alphabet tagbanua el les
quelques mots de cette langue que vous m’avez fait l’amitié de
me remettre : ces documents, malheureusement trop courts, ont
un caractère scientifique exceptionnel, en ce qu'ils permettent
d’élucider une question laissée jusqu’à présent en suspens, à
savoir si les anciens habitants des Philippines écrivaient de
haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite, en lignes pa-
rallèles, etc. Nous allons à cet effet, si vous le voulez bien, pas-
ser en revue très brièvement les opinions des auteurs qui se
sont occupés de la question, et je citerai presque mot à mot les
paroles de mon excellent ami H. S. Pardo de Tavera (Contribu-
cion para ilestudio de los antigquos alfabetos filipinos, Lorana, 1884).
« Sinibaldo de Mas (Informe sobre las islas Filipinas, Madrid,
4843, tome II, p. 26) écrit : « Le père J. de San-Antonio dit
qu'ils écrivaient comme les Chinois, de haut en bas ». Le père
Martin Zuïñiga ainsi que Le Gentil et d’autres écrivains ont ré-
pété les mêmes paroles. Le père J. de San Antonio (Cronica de
la provincia de San Agustin a Sampaloc, 1131-44, tome I, p. 144)
dit en effet : « Leur manière d'écrire propre était de haut en
bas, en formant des lignes parallèles commencant à main gauche
et continuant vers la droite ». Le Gentil (Voyages dans l'océan
Indien, Paris, 1181, tome I, page 64) répète la même chose; mais
Sinibaldo de Mas fait erreur en prêtant les mêmes paroles au
père Martin Zuñiga (Historia de las ilas Filipinas, Sampaloc,
1803, p. 81), qui écrit que les habitants des Philippines avaient
la même manière d’écrire que les Arabes, c’est-à-dire de droite
à gauche.
« Le père F. Colin (Labor evangelica, ministerios apostolicos de
los observos de la Campanñia de Jesus, Madrid, 1663, p. 54)attri-
bue aux Taygals la manière d'écrire de bas en haut, la pre-
mière colonne à la gauche et suivant ainsi vers la droite. Mel-
chisédec Thévenot (Relation de divers voyages, Paris, 1696),
donnant le témoignage d’un religieux qui, suivant P. de Tavera
(loc. cit., p. 8), doit être le père P. Chirino, indique qu'ils écri-
vaient de haut en bas et ajoute plus loin qu'ils apprirent plus
tard des Espagnols à écrire de gauche à droite. Ceci diffère des
paroles du père P. Chirino, qui dit dans un important ouvrage
(Relacion de las Ilas Filipinas y de la que in ellas han habajado
los P. P. de la Campañia de Jesus, Roma, 1604, p. 41) : « Ils
ont pris de nous la manière d'écrire les signes de gauche à
LES TAGBANUAS —— MŒURS ET COUTUMES 329
tèrent quelques spécimens intéressants, entre autres un
superbe oiseau, le Polyplection emphanes ou Napoleonis
Less, un éperonmier.
Le mâle de cette espèce a le plumage du paon; mais,
droite, mais auparavant leur manière d'écrire était de haut en
bas, la première colonne à gauche (si je me rappelle exacte-
ment, dit-il) continuant vers la droite. »
« Le père Domingo Esguerva (Carta de la lengua Bisaya de la
provincia de Leyte et Manila, 1141, p. 1) nous apprend que les
Bisayas avaient l'habitude autrefois (et encore beaucoup au-
jourd’hui) d'écrire de bas en haut, plaçant la première colonne
à main gauche.
« Voilà quelles sont les opinions des différents auteurs, et
vous comprendrez combien les documents que vous m'avez
fournis sont intéressants, puisqu'ils nous font connaître que
les Tagbanuas, bien que depuis longtemps sous la domi-
nation espagnole, ont conservé leur manière d’écrire antique,
et que cette manière d'écrire est de bas en haut en commen-
cant à main droite et continuant en colonnes parallèles vers la.
gauche. |
« L’alphabet ne contient que 15 lettres, se rapprochant en
cela aux alphabets ilocano et pampango, et il lui manque
le VV = pa et le CL/2 = ha des alphabets tagaloc et bisaya.
Vous employez cependant le p dans les transcriptions que vous
me donnez : ne serait-ce donc pas là un oubli de votre infor-
mant? Les voyelles employées en combinaison s’indiqueut au
moyen de points-voyelles, à l’exception de l'a, qui, s’il n’est
pas prononcé séparément, est inhérent aux consonnes.
Seul, a s'écrit : J = À; dj = li; O = bi; u (ou),
employé seul, est représenté par W ; combiné avec une
consonne, il s'écrit (c), ainsi @) = Ou; S = lu. Les sons e
et 2: se confondent, ainsi que x et a.
« La lecture des textes écrits dans ces caractères est très
pénible, aucune des consonnes usitées n’y étant indiquée, non
plus que la plupart des voyelles suivant une autre voyelle.
€
Ainsi WW = loueta, terre, s'écrit simplement luéa; x = aldao,
sS
soleil, s'écrit ada; X — makaïum, manger, s'écrit makau ;
(4
330 VOYAGE AUX PHILIPPINES
comme il n'est pas plus gros qu'un petit faisan, je le
trouve cent fois plus joli. Son corps est presque entière-
ment d’un vert métallique ; sur la queue, il a deux rangées
d’'yeux, comme le paon; sa tête est verte et tachée de
blanc; il est armé pour sa défense d’un double éperon :
de là son nom. La femelle, plus petite de taille, est grise,
tirant parfois sur le marron.
J'ai cherché à conserver vivant un aussi joli animal;
mais, comme le chevrotin, il se tue en cherchant à fuir.
Pendant très longtemps les ornithologistes n’ont eu à
leur disposition, pour étudier cette espèce d’éperonnier,
que deux spécimens, dont l’un faisait partie de la collection
da maréchal Masséna, et l’autre de celle du Muséum d’his-
toire naturelle. On considérait ces oiseaux comme origi-
naires de l'ile de Bornéo ; mais les recherches de M. Everett
et les miennes ont démontré qu’en réalité le Polyplection
' €.
7 « KL e
A1 = inum, boire, inu; O = tagbanua, nom de la langue,
| d
s'écrit fabanu, et ainsi de suite. La personne qui lit un texte se
trouve donc obligée de tâtonner afin de trouver le son exact
qui lui est donné par la signification de la phrase : il n’est
donc pas étonnant qu’en raison de cette difficulté les habitants
des Philippines aient presque partout remplacé leur alphabet
national par l’alphabet lalin.
« Quant à la langue tagbanua, d’après les quelques mots que
vous m'en donnez, elle paraît très voisine du bisaya. — Je
donne ici comme comparaison les noms de nombre en tag-
banua et en bisaya :
TAGBANUA BISAYA TAGBANUA BISAYA
1 usa usa 6 unome unum
2 dua dua 7 petou pit
3 toulo totlé 8 ualo ualo
À oucpol upat 9 siam siam
9 lina lima 10 isampoulo na polo.
« Agréez, mon cher Marche, l’assurance de mes sentiments
bien amicaux.
«.ALPH. PINART. »
Ci-contre un tableau comparatif des principaux alphabets des
langues indigènes des Philippines.
St À eL Q % ax Set KO nog emog| (7 ur s" eur
se 0! a[0L|' eq enuvquL X 18 soSusx SY ep auvpuu’T A? | oun7] à 23 ? 00} { odono #
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e£ [eu le | es | ed [e8u! eu leu | ey | et eyes |epleqi n |r1o| e
*SANIddITHd S44 SLAAVHATY
332 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Napoleonis se rencontre aux Philippines (Luçon), à Pa-
Eperonnier.
laouan, et que le même genre se retrouve dans l'archipel
malais.
‘LES TAGBANUAS — MŒURS ET COUTUMES 333
Si mes hommes me rapportèrent quelques pièces inté-
ressantes, il n’en fut pas de même des indigènes,
Ces derniers ne voulaient pas partir sans avoir mangé
leur ration.
Je ne payais que par pièces rapportées ; mais la nourri-
ture que je leur donnais était suffisante pour la journée ;
ils allaient se coucher dans un coin quelconque, quitte à
me dire qu’ils n'avaient rien trouvé. Je payais assez cher
cependant; mais, quand les naturels ne sont pas forcés de
travailler, rien ne les tente+
J'eus plus de succès en ce qui concerne la botanique, el
les hommes chargés de me rapporter les plantes en rem-
plirent ma case en peu d’heures.
Voyant que je ne pouvais rien tirer de sérieux des habi-
tants, je pris le parti de retourner vers le nord, dans
l'espoir d’être plus heureux.
CHAPITRE XVI
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES
Le 21 avril 1884, départ en banca (pirogue) pour
gagner Tapul. Je me proposais de traverser l’ile pour ga-
gner la baie de Ulugan.
Notre embarcation, la seule que j'avais pu trouver ei
état de faire un voyage, n’était pas pontée, et, de plus, elle
manquait complètement d'équilibre.
Au moment de partir, j'avais dû refuser un passager ou
plutôt une passagère qui voulait aller absolument à Tapul
rejoindre son ou ses amis.
Cetté banca avait à peu près 6 mètres de long et calail
4 mètre à 1 m. 20. Il y avait à bord quatre rameurs
et le patron, mes trois hommes, une femme passagère mal-
gré moi, mon ami Berttoloty et moi. Il y avait encore toule
une ménagerie : un gros porc, faisant plus de bruit que
tout le monde, que je devais remettre au poste de Bahele,
deux cabris, des poules comme provisions de bouche, que
je devais emporter avec le riz, car, où j'allais, il ne fallait
compter absolument que sur soi.
Le lecteur peut se figurer combien il était difficile de
naviguer ainsi chargé; l’eau n'étant pas à 10 centimètres
du bord du canot, à chaque mouvement un peu brusque
nous embarquions, et il fallait sans cesse jouer de l'écope
pour vider le bateau.
Nous longeons la côte de la baie Honda jusqu’à 10 heures
du soir, heure à laquelle nous établissons notre campement
sur la plage.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 335
Le lendemain, après bien des accidents et quelques bains
de pieds, nous arrivons aux portes de Tapul, vers 4 heures
du soir.
N'ayant pas de tente, et le sable de la rive étant fort
humide, mon compagnon le jeune lieutenant Berttoloty et
moi nous nous installons pour dormir sur les nattes dans
notre bateau, tandis que les hommes se couchent auprès
d’un grand feu qu'ils allument sur la grève.
Au matin, nous nous trouvons à sec, la marée étant basse ;
pendant que les hommes préparent le riz, nous allons faire
une tournée dans les bois, à la recherche du déjeuner ; heu-
reusement, à notre retour, des pêcheurs veulent bien nous
vendre du poisson, car nous n'avons pas eu l’occasion de
tirer un seul coup de fusil.
Vers 40 heures du matin, la mer ayant monté, nous
continuons notre route en nous élevant au nord; nous pas-
sons entre les îles Meora et Mackesi ; de là nous nous diri-
geons vers la rivière de Tapul, non sans avoir risqué plus
d’une fois de couler à pic. |
La journée du 23 se passe à faire transporter les bagages
et les provisions au poste de Bahele, situé, le lecteur’ s’en
souvient, sur la côte ouest près de la rivière du même nom,
qui se déverse dans la baie Ulugan.
Je dus, faute d'hommes, faire transporter les bagages en
trois fois; j'accompagnais le premier convoi. À peine
engagés dans la forêt de bambous qui couronne les monti-
cules nous séparant des plaines de l'ouest, nous entendons
tout à à coup comme une vive fusillade. En nous approchant,
nous vimes les bambous enflammés; ils éclataient, produt-
sant ce crépitement que nous avions pris pour la fusillade.
Je fis prendre le pas de course à mes hommes, et nous
pûmes passer sans accident. Quelques minutes plus tard,
nous aurions été en danger, car, à cette époque de l’année,
tout étant sec, les feuilles de bambou s’enflamment comme
de la poudre et le bambou prend feu avec une extrême
facilité.
Le 24, nous débarquions vers 8 heures du matin dans
la baie de Ulugan, sur la côte ouest de Palaouan.
336 VOYAGE AUX PHILIPPINES
La plus grande largeur de la baie est de 3 milles el
sa longueur moyenne de 8 milles. Ses bords sont échan-
crés par plusieurs anses où l’on pêche des coraux ; plusieurs
cours d’eau se déversent dans la baie. au fond de trois de
ces petites échancrures du rivage. À l'extrémité, tombe la
rivière de Bahele. Dans la seconde, sur la côte ouest, se
trouve un petit cours d’eau encore innomé, que nous appel-
lerons rivière de l'Ouest. Dans une troisième, située sur la
côte est, viennent aboutir deux petites rivières que nous
avons appelées la rivière du Nord et la rivière du Sud : la
rivière du Nord se divise en deux bras.
Dans la baie on trouve plusieurs îlots et une petite île
très étroite, qui a près d’un mille de longueur. Cette petite
ile, qui n’est pas nommée sur les cartes, a reçu des Espa-
gnols de la région le nom d’ile Rita. L'entrée de la baie,
d'accès facile, est marquée au nord-est par la pointe Pié-
dras et au nord-ouest par les quatre petits îlots désignés
sous le nom de Camugyan.
En passant au centre de ces deux points et eu se diri-
geant directement à l'est, on peut en gagner l'extrémité el
mouiller par 16 brasses de fond.
Si l’on veut aller jusqu’à ce point, on doit ranger la cüle
est de l’île Rita à environ 200 mètres.
Les bords de la baie d'Ulugan ne sont pour ainsi dire
pas habités, malgré tout ce qui a été écrit sur sa nom-
breuse population. Des renseignements exagérés et trop
facilement acceptés expliquent les erreurs de mes prédé-
cesseurs.
*_ Pendant tout notre séjour, nous n'avons aperçu que deux
indigènes, qui se sont prestement sauvés à notre approche.
et nous n’avons rencontré qu’une seule bourgade de deux
ou trois cases... inhabitées.
On m'a affirmé que, à quelque distance dans l’intérieur
et en communication avec la baie de San-Pablo, il y à
quelques rencherias de Tagbanuas, se composant seule-
ment de quelques familles.
J'ai établi mon quartier général au poste créé par l'an-
cien gouverneur, dans une des anses de la côte ouest de la
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 937
baie d'Ulugan, celle qui se trouve à la pointe sud de l’île
Rita.
Ilots de Camugyan.
le Rita.
. Le euartel, placé sur un petit monticule, a le désavan-
tage de ne posséder qu’un puits, dont l'eau, à l'époque des
22
338 VOYAGE AUX PHILIPPINES
sécheresses, est mauvaise et malsaine. C’est à l'obligeance
de l'officier chargé du détachement qui se trouve à Bahele
que nous devons d'avoir échappé à la dysenterie. Pendant
tout notre séjour, l’alferez Cervantes nous a approvisionnés
d’eau potable, liquide précieux quand on a sans cesse à
redouter les accès paludéens.
Baie d'Ulugan, embouchure de la rivière Coihulo,
Le %5, nous commencions notre exploration de la boie
de Ulugan par la petite rivière de Coihulo, qui se trouve
sur la côte ouest et qui suit cette direction jusqu'à ce
qu’elle ne soit plus qu'un petit ruisseau.
Nous parlions dès le petit jour par le seul chemin qui
coupe où plutôt qui contourne la presqu'île séparant cette
rivière du poste.
J'espérais, dans une sortie aussi malinale, rencontrer
Cuartel de la beie d'Ulugan.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 341
quelque gibier ; nous ne vimes que quelques pigeons et un
ou deux singes, que nous ne pûmes tirer.
À mi-chemin du poste, je rencontrai un campement de
Tagbanuas, abandonné depuis quelques jours. Ces abris
sont très primitifs : un arbre renversé, deux ou trois
piquets plantés en croix sur lesquels on pose quelques
feuilles de palmier nipa, et la case est bâtie; à première
vue, je me crus transporté sur l’Ogûüoué, à la pointe Fé-
tiche, où j'avais vu des constructions du mème genre abri-
tant les pèlerins et les pêcheurs. Nous nous trouvons, après
une courte marche, à l'embouchure de la petite rivière
Coiïhulo ; nous la remontons dans notre banca.
On nous avait annoncé que nous pourrions remonter
très loin à l’intérieur de l'ile; mais, arrivés à un peu plus
d’un-kilomètre, il faut renoncer, faute d’eau et d'espace, à
avancer. Excursion manquée.
Le lendemain, nous organisions une pèche au Zaclobon
(tridacne). Ce bivalve sert, grand et petit, à faire des
bénitiers. On m'avait assuré qu'il y en avait ici d'immenses,
ayant plus de 2 mètres de longueur. Cette belle coquille
se tient généralement sur des bancs de coraux, où, avec
de bons yeux, on la distingue, immobile, entr'ouverte, pa-
raissant soudée aux madrépores qui l’environnent. Quand
nous apercevions un de ces mollusques, un de mes
hommes plongeait et le remontait dans ses bras jusqu'à
fleur d’eau, où on le lui prenait.
Nous ne pêchions pas seulement pour le simple plaisir
de rechercher les taclobons ou autres coquilles, mais aussi
pour faire des provisions de bouche à l'usage de mes
hommes. La chair de l'animal, quoique un peu coriace, n'a
pas mauvais goût et peut se manger. Je dois dire que sa
couleur verdâtre, marbrée de noir et de jaune, ne lui donne
pas un aspect bien appétissant ; mais mes hommes, qui n'ont
de dégoût pour rien, en mangent avec plaisir.
Nous avions déjà pèché une douzaine de ces coquillages,
dont le plus petit avait 80 centimètres de largeur ; les
hommes les avaient déposés à terre, où ils ne tardèrent
pas à s'ouvrir. Mon chasseur Mariano, qui, en sa qualité
349 VOYAGE AUX PHILIPPINES
d'homme de l'intérieur de Lucon, ne connaissait rien de la
mer, mais qui était très gourmand de viande, vint voir,
aussitôt qu'on lui eut dit que nous avions du taclobon,
si cette chair était bonne. Il alla directement au plus grand
et introduisit la main dans la coquille pour palper ou en
prendre un morceau. Heureusement un de ses camarades
lui retira vivement la main, car déjà le mollusque se refer-
mait et lui aurait certainement brisé le poignet entre ses
deux valves. Ne doutant de rien, cet imprudent s’exposait
à un grave accident. Comme il paraissait incrédule, son
compagnon introduisit un morceau de bois et toucha l'ani-
mal, qui, resserrant ses valves, le brisa comme verre.
Nous eûmes ce jour-là une autre déception : sur les
deux cabris que j'avais apportés, un disparut, enlevé per
un crocodile ou peut-être par un boa : les uns et les
autres sont, dit-on, très communs dans ces parages.
Le 28 et les jours suivants, exploration de tous les coins
et recoins de la baie, sans rencontrer d’autres habitants
que deux hommes, qui se sauvèrent à notre approche. Deux
ou trois jours après, ils furent amenés par les soldats du
poste, qui les avaient surpris occupés à pêcher dans une
petite baie; ces deux hommes, à peine couverts de quel-
ques lambeaux d’étoffe, nous dirent être Tagbanuas ; mais
je crois plutôt que c’étaient deux fugilifs du présidario qui
s'étaient retirés de ce côté.
La végétation de cette partie de l’île est parfois malingre:
mais-on y trouve de très bons bois, tels que le camogon et
le mentilinoa ou ébène charbonneux, qui doit être le mâle
du premier.
On récolte aussi dans ces régions de l’almaciga (copal).
que les Chinois achètent à raison de 5 piastres le picul
(25 francs les 45 kilogrammes) et qui se vend 75 franes à
Manille.
Le bejuco « rolin » forme une des branches principales
du commerce; on trouve aussi dans la baie quelques co-
quilles perlières, que les Chinois achètent également. Les
articles d'échange se composent presque exclusivement
de riz.
Campement de Tagbanuas abandonné.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 345
Les Tagbanuas s'occupent fort peu de culture et meurent
littéralement de faim.
On m'a affirmé que l’on trouve dans l'intérieur des
Aétas, que les Tagbanuas appellent Até, et aussi des
Bouayanans; mais ce sont là des indications qu’il ne m'a
pas été possible de vérifier : aussi n’insisterai-je pas sur ce
sujet.
Je rentrai de cette excursion fatigante avec une mince
récolte d'histoire naturelle, malgré les nombreuses marches
et contremarches que j'avais faites par terre et par eau.
Deux jours après notre retour à Puerto-Princesa, mon
jeune compagnon et moi, nous étions cloués au hit par les
fièvres; mon ami Berttoloty s’en releva avec beaucoup de
peine, et un an après, au moment de mon départ des Phi-
lhippines, il n’était pas encore remis entièrement.
Je me remettais en route le # juin 1884, pour aller
explorer l'archipel des Calamianes, composé de trois ou
quatre îles principales, d’une trentaine d'îles plus petites et
de quelques îlots. Les iles principales sont : l’ile Busuanga,
l'ile C'alamianes ou Culion, et, à l’est de celle-ci, le Peñon
de Coron, formant le groupe nord. Au sud se trouvent l’île
Linapacan, dont l'extrémité est à 13 milles de l’île Pa-
laouan, et de nombreux ilots.
Cet archipel a donné son nom à toute la province, qui
comprend, en outre; la partie nord de Palaouan et l'archipel
Cuyo. -
Le 5, je débarquais à Culion, village principal, où réside
le curé, le seul Espagnol qui s’y trouve.
Fondé en 1783, le village de Culion est situé sur la côte
orientale de l’île Calamianes, sur un rocher assez élevé, au
bord de la mer. Toute la côte est de l’île est montagneuse,
et à l’ouest de ces montagnes, qui ne dépassent pas.
200 mètres d'altitude, il y a de grandes plaines inondées
pendant une partie de l’année, incultivables et très mal-
saines. |
Les indigènes de l'archipel sont des Tagbanuas, divisés
en deux groupes : le premier comprend ceux qui sont
restés indépendants et fidèles à leurs croyances ; le second,
346 VOYAGE AUX PHILIPPINES
un certain nombre d'individus qui, réunis en villages, se
sont faits chrétiens.
Parmi les premiers cependant, quelques-uns ont accepté
le baptême, mais ils restent dans les bois. D'ailleurs ceux
qui vivent ou, pour mieux dire, qui ont une maison au
village, y demeurent le plus rarement possible. A part les
dimanches et les jours de fête, tout est désert, chacun
habite dans ses plantations.
Je fus reçu à Culion par le padre Pablo Navarro, qui me
donna l hospitalité en attendant que je trouvasse une case à
louer ; il voulut bien me servir d’interprète auprès des
Tagbanuas qu'il avait fait venir chez lui pour que je pusse
les mesurer.
Toute sa bonne volonté et l’influence très grande quil
exerce même sur les indigènes non chrétiens ne faci-
tèrent pas autant que je l’eusse souhaité mes recherches
anthropologiques. Je ne pus observer qu'un petit nombre
d'individus, malgré le prix relativement élevé que je leur
offrais.
Le 13 juin 1884, je pus mesurer onze Tagbanuas, qui
présentent à peu de chose près le même type que ceux de
Palaouan. Ils portent le même nom et sont, pour moi, de
la même famille, bien qu’on rencontre quelques différences
dans le langage ; du reste, cette diversité s’observe à chaque
pas, chaque groupe se servant de quelques mots qui dif-
fèrent de ceux employés par son voisin.
Je n'ai rencontré Ici personne sachant écrire le tagba-
nua; seuls quelques vieillards se rappellent avoir connu
des individus qui savaient l'écrire.
Ces indigènes sont plus velus que leurs congénères de
Palaouan. Le système pileux est clairsemé à la figure.
assez fourni sur d’autres parties du corps.
Ils se liment aussi les incisives de la mâchoire supé-
rieure, ce qui fait paraître celle-ci inclinée en dedans;
presque tous ont de plus du prognathisme dentaire.
Ces Tagbanuas semblent constituer le type principal de
ces régions, et leur origine doit remonter à une époque
fort ancienne ; très répandus, quoique peu nombreux dans
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 949
ces parages, ils ont dû s'étendre jusque très près de Luçon,
où ils se seraient mélangés avec d’autres races.
Ils vivent dans un état demisauvage, acceptant la domi-
nation espagnole, mais s’esquivent régulièrement pour ne
pas payer de tribut.
Une petite excursion sur la côte est, au nord de l’île, me
conduisit à la plantation de l'Indien Doroteo, un des plus
grands propriétaires de l’île Culion. Les Indiens riches,
propriétaires de terrains cultivés et de nombreux bestiaux,
n’appartiennent pas au pays; 1ls sont originaires du sud de
Luçon et forment une seule famille, dont chaque membre
a ses intérêts privés. À part deux Chinois, la famille de
Doroteo exploite seule le pays et ses habitants.
Le village de Culion et un autre dont je parlerai plus
loin sont les deux seules localités des Philippines où j'ai
vu l’ivrognerie poussée aux dernières limites, et cela ne
facilite pas les rapports avec les indigènes.
Aux Philippines, on croit et on raconte, et quelques au-
teurs l’ont écrit comme chose très sérieuse, que le buffle
femelle eombat le crocodile et le poursuit même jusqu’au
fond des eaux, quand ce dernier lui enlève son petit; dans
tous les récits de ce genre que j'ai entendu rapporter, le
saurien avait eu beau fuir dans ses retraites les plus vaseuses,
il n’en avait pas moins été éventré par la mère en furie,
qui avait ainsi sauvé sa progéniture... Malheureusement
pour la légende, le fait que j'ai vu avec mon hôte don Pablo
s'était terminé au désavantage du jeune buffle, et la plus
sommaire réflexion fait justice d’une pareille invention.
Dans une de mes chasses, je rencontrai une carabaia
(buffle femelle) qui, immobile sur le bord du sentier, regar-
dait un crocodile dévorant son petit; notre approche fit fuir
le saurien et la mère s’éloigna.
Le 18, à 6 heures du matin, je m’embarquai dans le
panco (cotre) du curé, pour me rendre au village de Bu-
suanga sur l'ile du même nom. Après avoir passé entre les
îles Prindenon et Culion, et par le canal qui sépare cette
dernière de l’île Busuanga, je continuai ma route au nord-
ouest, en passant devant un grand nombre d'îles et d'ilots,
350 VOYAGE AUX PHILIPPINES
jusqu’à la rivière de Busuanga. L'entrée de cette rivière est
assez difficile ; elle est obstruée par de grands bancs de
sable et de vase; la bonne passe est tout près de la côte,
que l’on suit jusqu'à ce qu’on soit en rivière. C’est la plus
grande de l'ile; mais elle est à peine navigable pour une
embarcation sur un parcours de 2 milles; elle n’a pas
200 mètres de largeur à son embouchure.
Le petit village de Busuanga, construit au bord du fleuve.
à près d’un mille de son embouchure, a été détruit il y a
quelques années à peine par les Malais. Hommes, femmes
et enfants, surpris dans le village, s'étaient réfugiés dans la
cota (enceinte fortifiée), située sur une petite hauteur qui
domine le village. Cette cota n’était et n’est encore fermée
que par une palissade de 2 mètres de haut, faite de toute
espèce de bois; de plus, les indigènes n'avaient que quelques
lances et beaucoup de pierres pour se défendre. Les Malais,
montant dans les arbres et dans les maisons qui dominaient
et touchaient l’enceinte fortifiée, fusillèrent les malheureux
qui voulurent résister et firent les autres prisonniers.
Je m'installai dans une grande case très spacieuse, trop
même. L'Indien qui l'avait fait construire, et qui en esl
encore le propriétaire, n'avait pas chicané sur les dimen-
sions; seulement les murailles n’ont jamais été achevées.
les fenêtres provisoires de la première heure n’ont pas élé
remplacées, et les feuilles dont elles étaient faites ont éle
emporlées par le vent; sauf l'abri du toit, je suis absolu-
ment dehors, et, par les pluies diluviennes du moment.
cela est parfois fort gênant.
Je mis mon lit dans un coin, que je fis fermer le mieux
possible, et je restai ainsi campé pour quelques jours. Le
mauvais état de la maison n'empêcha pas son propriétaire
de venir me trouver, ivre comme un soudard, pour me
demander un prix exorbitant. Je lui dis de revenir et que
nous nous entendrions quand il serait à jeun; mais, ce
moment n'étant pas venu, j'ai dû, avant de partir, payer ce
qu'il me demandait.
Le 24 juin, j'allai faire une exploration dans l'intérieur,
à la recherche d’une ancienne colonie chinoise. Départ en
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 351
banca à 6 heures du matin ; à 9 heures, je me trouve dans
une fort belle plaine, élevée de 2 mètres au-dessus de la rive
droite du fleuve. Après avoir parcouru environ 2 kilomètres, -
nous arrivons au pied d’une petite eolline de 90 mètres d’al-
titude, au sommet de laquelle, me dit-on, se trouvaient
encore quelques vestiges d’une occupation antérieure.
Cette colline est complètement déboisée, pierreuse, cou-
verte d'herbe et de népenthès. La pente en est assez raide,
et il nous fallut qumze minutes pour la gravir; je ne trouvai
au sommet que quelques morceaux d’assiettes en porce-
laine commune de Chine et un débris de pilier en bois.
De ce point on découvre la mer, le cours du fleuve jus-
qu’à son embouchure et tout le pays environnant, ce qui
me porte à croire qu’il n’y avait là qu’un poste-vigie pour
surveiller l’arrivée des pirates malais ; la colonie était évi-
demment dans la plaine, au pied de la montagne, situation
beaucoup plus saine et plus commode que celle où se trouve
le village actuel. Il est certain que des colonies chinoises
ont été établies dans ces parages bien avant la conquête espa-
gnole et qu’elles ont duré au moins un siècle après. Ea
colonie chinoise devait être à l'endroit même où se récol-
tent les nids d’hirondelles les plus renommés, ainsi que le
balete (trepang). On devait, en outre, y trouver des perles,
bien que maintenant ce commerce soit presque nul.
Le 27, je remontai le fleuve en banca aussi loin que pos-
sible. La rivière, grossie par la graude quantité de pluie
tombée depuis plus de quinze jours, a un très fort courant.
Jusqu'à 10 heures, nous naviguons sans encombre et
nous pouvons constamment nous servir des avirons ; bientôt
la rivière n’a plus que 8 mètres de large, et, à mesure qu’elle
se rétrécit le courant augmente toujours de force; aussi,
à 10 h. 20, il faut abandonner la banca, passer dans
la pirogue et continuer la route à l’aide de la perche.
Malheureusement, mes hommes étant peu habitués à ce
genre de navigation, je suis obligé, environ 300 mètres plus
loin, de m'arrêter : à cet endroit, la rivière était obstruée
par des bancs et par les arbres des rives, sur lesquelles le
courant nous portait.
352 VOYAGE AUX PBILIPPINES
Si j'avais eu des Okandas ou des Adoumas, cela n’aurait
été qu'un jeu; mais, avec mes Indiens, je dus renoncer à
aller plus avant par eau. Quoique à regret, je passai sur
la rive droite et j'entrepris de suivre le fleuve par terre.
Presque immédiatement des bambous entravent notre mar-
che, et nous sommes obligés d'ouvrir la route à coups de
bolo et de hache.
À 41 heures, nous rencontrons un sentier que je m’em-
presse de suivre ; nous nous dirigeons vers le nord-nord-est
jusqu’à une plaine assez vaste. À midi, la pluie continuant
et le terrain devenant glissant au point de rendre la marche
très fatigante, je dus prendre le parti de rejoindre les em-
barcations.
C’est au village de Busuanga que j'ai pu bien voir jus-
qu’à quel point la passion de l'ivrognerie peut être portée.
Deux ou trois jours après mon arrivée, étant à déjeuner,
j'entendis crier tout autour de la case; je n’y prêtais pas
d'abord grande attention, connaissant le grand nombre
d'ivrognes qui habitent ce village. Mais, entendant dire
ensuite que mon chasseur Mariano a tué quelqu'un ou
quelque animal, j'appelle un de mes hommes et lui demande
ce que signifie ce bruit, qui a été tué et quel est l’auteur
du méfait.
« C’est notre voisin, dit-il, qui prétend que Mariano
a tué son plus beau porc. » Je donnai l’ordre de faire
venir le plaignant, et, en attendant que mon chasseur fût
rentré, je fis appeler les notables, tous absolument ivres,
comme d'habitude. Je demandai alors au propriétaire du
porc s’il s'était bien assuré que l'animal ait été tué par
mon chasseur, m’engageant en ce cas à le payer.
Lui. — Cela est vrai; tu peux demander à tout le monde.
Moi. — Comme l'a-t-1l tué et où?
Lur. — Il l'a tué d’une balle, tout près du village; tous
ont vu le trou de la balle.
Mor. — Où est ton cochon ?
Lur. — Chez moi.
Moi. — Apporte-le.
Lui. — Ah! il s'est sauvé.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 353
Mor. — Comment! sauvé! puisque tu dis qu'il est tué!
Lui. — Il a été tué, mais il s’est sauvé dans la brousse
très loin.
Moi. — Fais-le apporter.
Lui. — Je ne sais pas où il est.
Mot. — Puisque tout le monde l’a vu mort, il n’a pas
dû s'échapper; va le chercher, que je voie s’il a été tué par
mon chasseur.
Lur. — J'y vais.
Il s'éloigne, et avec lui tous les prétendus témoins et no-
tables. Vers le soir on m'amena un porc blessé, il est vrai,
mais le propriétaire eut bien soin de ne pas venir et d’en-
voyer sa femme pour discuter l'affaire.
L'animal avait deux blessures dans le gras du cou, une
ancienne et une récente, que la femme me montra en me
disant : « La balle est entrée par ici et sortie par là. » Je
sondai la plaie ancienne, qui avait à peine trois centi-
mètres de profondeur, et j'en retirai de grosses larves de
mouches; puis je sondai la nouvelle, qui n’était que super-
ficielle et sans la moindre gravité.
Ayant de nouveau fait appeler les notables, encore plus
ivres que le matin, je leur dis que leur administré n'était
qu’une canaille, et eux ses complices ; que le pore n'avait
pas été blessé par une balle, puisqu'une des blessures était
ancienne et faite par un objet pointu et que la seconde
venait d’être faite avec un couteau ; enfin, après une verte
semonce, je les avertis que, si le fait se renouvelait, je me
chargerais de leur faire voir que le Castila Inglese (pour
eux tout ce qui n'est pas Espagnol est Anglais) ne se
laisserait pas voler impunément, et que j'entendais ne plus
voir d'histoires semblables se renouveler. Tous de recon-
naître alors que j'avais raison, que le réclamant était un
mauvais homme, qui méritait de recevoir une volée de
eoups de bejuco. Après cela 1ls me quittèrent et allèrent
achever de s’enivrer chez celui qu'ils venaient de traiter
de voleur et d'homme perfide.
J'ai raconté ce fait pour montrer au lecteur avec quel
aplomb les Indiens vous soutiennent les choses les plus
23
354 VOYAGE AUX PHILIPPINES
fausses et quel sang-froid ils conservent quand on leur
prouve qu’ils mentent effrontément.
Ils avaient vu la veille mon chasseur tuer un gros san-
glier, et le matin il avait tiré un coup de feu près du vil-
lage ; cela leur avait suffi pour bâlir une histoire grotesque
afin de me faire payer une somme quelconque qu'ils
auraient bue à ma santé sans même songer à m'inviter.
Sanglier à grosse Lête.
Le 29 juin, à 4 heures du matin, je partais pour Mal-
hato, au sud-est de l'ile ; je fis la route par mer, n'ayant pu
trouver un homme qui voulût hien ne pas s'enivrer el me
servir de guide.
Malbato est une hacienda établie par un Espagnol, ancien
officier de la marine militaire, le señor don Bernardo Ascanio.
qui m'avait engagé à passer chez lui quelque temps; il
mit ses hommes à ma disposition pour m'aider dans mes
recherches. Malheureusement, un mauvais temps excep-
tionnel et continu ne lui permit pas de faire tout ce qu'il
aurait désiré.
La maison d'habitation est située en haut d'une vaste
plaine qui descend à la mer par une pente insensible et au
pied de deux petites collines. Je fus retenu là d'abord par
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 9355
les pluies qui, pendant trois mois, tombèrent presque sans
interruption, et ensuite par les fièvres ; mais, grâce à l’ama-
bilité de mon hôte, je pus quand même réunir une belle
collection de plantes et de bois utiles à toute espèce
d’usages. Don Bernardo organisa plusieurs chasses au san-
glier et au cerf; malgré toute sa bonne volonté et la pra-
tique que ses hommes avaient de ces chasses, je ne pus
avoir qu’un assez beau solitaire, et je n’eus pas un seul
cerf; nous tuàmes plusieurs biches et de jeunes mâles, et
ce n’est que plus tard, après mon départ, que les chasseurs,
aidés par les chiens, purent forcer un adulte, que mon ami
fit préparer. Il est maintenant dans les collections du
Muséum.
Mon ami l’haciendero possède de grands troupeaux de
bœufs vivant à l’état demi-sauvage. Deux fois par semaine,
on en rabat une partie sur l’hacienda, on les fait entrer
dans des corrales, où 1ls sont passés en revue, pour panser
ceux qui ont des plaies. Si on laissait les animaux sans les
panser, les troupeaux dépériraient promptement, car tout
animal blessé et qui n’est pas soigné est rongé tout vif par
les vers qui pullulent dans la plaie. Il possédait aussi beau-
coup de chèvres et de moutons; mais les crocodiles, qui
infestent les petits cours d’eau, et les serpents pythons, très
nombreux dans les bois, les ont détruits en grande partie.
Je ne pus prendre un seul saurien, malgré tous les pièges
tendus dans les rivières et au bord de la mer. Ces pièges
sont amorcés avec un chien vivant, dont les reptiles sont très
friands. Mais ces animaux, très rusés, évitent le piège ou se
contentent de passer dédaigneusement à côté. Une seule fois,
un de nos appâts fut enlevé par un gros crocodile; avec le
chien il emporta l'appareil qui devait le retenir captif.
Un jour j'étais alité, quand mon chasseur vint me dire
qu'il y avait à la lisière du bois un immense serpent qui
venait d’engloutir un bœuf; cette nouvelle me paraissant
suspecte, et pour cause, je dis à cet homme de m'apporter
l'animal.
Une heure après, je vis un serpent trainé, une corde au
cou, par un buffle qui renâclait de frayeur. Quand on l’eut
356 VOYAGE AUX PHILIPPINES
amené devant la case, je m’habillai et descendis pour tuer
le python, qui avait près de 7 mètres de long; le corps
avait tout au plus 40 ou #5 centimètres de circonférence ;
seulement le ventre était énorme. On l'avait trouvé pen-
dant qu'il digérait; mes hommes avaient pu sans aucun
danger lui passer une corde autour du cou, puis, fixant
l’autre bout de la corde aux cornes du buffle, qui s’y refu-
sait d’abord, me l’amener ainsi.
L'animal attaché par le cou et par la queue, je fis avec
mon scalpel une forte incision au cou, mais avec beaucoup
de difficulté, vu l'épaisseur et la dureté de la peau ; une fois
l'incision faite, sans que le reptile se débattit trop, il me fallut
briser la colonne vertébrale à l’aide d’un ciseau à froid et
d’un marteau ; le python se remua bien un peu, maïs à peine.
La rupture de la colonne vertébrale rendait l'animal
inoffensif; une seconde incision sur l'abdomen permit de
constater que l'estomac renfermait un jeune veau de deux
ou trois mois : il était tout entier et intact; les pattes étaient
repliées sous-le corps.
Je fis dépouiller le serpent séance tenante : sa peau esl
maintenant au Muséum; quant à sa chair, elle servit à
empoisonner les crocodiles ; nous en fimes différents mor-
ceaux dans lesquels j'introduisis de petits paquets de strych-
nine. Il est à supposer que le poison a produit son effet:
depuis ce jour, on ne vit plus un seul saurien dans la région.
Le 24 juillet, j’eus l’occasion de mesurer 19 Agutaïnos,
hommes et femmes. Ces individus, au nombre de 1000 à
1200, habitent l'île Agutaya, de l'archipel de Cuyo. L'ile
est très pauvre : il n’y pousse que quelques arbres. Pour
construire leurs cases et leurs embarcations, ils sont obligés
d'aller fort loin chercher des matériaux. Ils possèdent un
peu de bétail, qui dégénère rapidement et se perd de jour en
jour. Ils étaient parvenus à obtenir d’assez belles plantations
de cocotiers; mais son vagio (typhon) les a toutes dé-
truites. Malgré la pauvreté de leur île, ils y sont très atta-
chés, et quoiqu'ils aient à leur portée des îles comme
Busuanga, où 1l y a plus de terrain libre qu'ils n’en pour-
raient cultiver, ils ne veulent pas l’abandonner.
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44,
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 359
Ils tissent eux-mêmes leurs vêtements, soit avec l’abaca,
soit avec du coton qu'ils achètent au dehors.
Leur industrie principale est la pêche du balete (tre-
pang) et de petites crevettes minuscules, qu'ils font sécher
au soleil et qu’ils vendent ensuite aux Indiens et aux Chi-
nois, qui en font leur régal.
De temps à autre, poussés par la faim, ils vont s'engager
comme travailleurs; mais, après deux ou trois jours, s’étant
bien restaurés, ils converüssent en riz l'argent qu'ils ont
. gagné et retournent dans leur ile.
Leur type, assez régulier, diffère de celui des Tagbanuas
des Calamianes : ils semblent s’être conservés assez purs.
Quoiqu'appartenant à l'archipel de Cuyo, ils parlent la
langue des Tagbanuas des Calamianes.
Le 28, je pouvais enfin observer de près cinq Tagbanuas
de Busuanga, dont une femme ; malgré tous les efforts de
mon hôte, il avait été impossible jusque-là de les décider
à venir ; ils avaient tous très peur, et, quand je les mesurai,
leur frayeur augmenta encore beaucoup. Ils sont absolu-
ment semblables à ceux des autres parties de l'archipel.
Les accouchements sont faits par des matrones ; le cin-
quième jour seulement, la mère et l'enfant sont lavés avec
une décoction d'huile appelée calibon. L'enfant est em-
maillotté jusqu'au vint-cinquième jour, et on ne lui donne
un nom que quand il est en état d'y répondre.
Pour le mariage, les vieux parents règlent d’abord les
choses entre eux; puis les fiancés sont autorisés à se fré-
quenter, afin d’être certains de se convenir mutuellement. Au
jour fixé pour la cérémonie, le futur époux est accompagné
par ses invités jusqu'à la case de la future ; là, on entre en
pourparlers avec les représentants de cette dernière, jusqu’à
ce qu'ils accordent la permission d’entrer dans la case.
Les représentants des futurs s’assoient au milieu de la
chambre et discutent avec ceux de la jeune fille sur le
nombre de cothons, poules, marmites, vêtements, etc., que
doit donner le futur aux parents de la jeune fille ; chaque
parti a apporté à cet effet de petits morceaux de bambou
qui servent à noter les objets demandés et accordés. Ajouter
360 VOYAGE AUX PHILIPPINES
ou retrancher un morceau de bambou, c’est-à-dire donner
ou refuser tel ou tel objet, exige de longues discussions,
chacune des parties, dans cette occasion, ayant beaucoup
plus de souci de faire ressortir ses talents diplomatiques que
de prendre les intérêts de celui ou de celle qu’il représente.
Lorsqu'enfin on est tombé d'accord, les fiancés passent
dans une autre salle ou dans un coin à l'abri des regards
indiscrets, et, se mettant dos à dos, se frottent les épaules
l’une contre l’autre ; puisils rentrent, et le mariage est conclu.
Quant aux morts, ils sont enlevés de la case et enterrés
avec leurs armes el tout ce qui leur a appartenu. Le mode
de sépulture varie ; quelques-uns, les catholicisés, enterrent
réellement leurs morts, mais le plus grand nombre est resté
fidèle à l’ancienne coutume que l’on retrouve chez tous les
groupes tagbanuas, coutume qui consiste à suspendre ou à
déposer les morts sur des branches d’arbre, Dans ce cas,
quand le cadavre et ses supports sont tombés en pourriture,
on rassemble les ossements et ce qui. a appartenu au défunt,
et on dépose le tout dans une grotte ; quelquefois les osse-
ments sont renfermés soit dans un petit cercueil, soit dans
un tibor. Le Tagbanua, avant de mourir, dit comment il
veut être enterré, en quel lieu il veut reposer. Toujours,
et en dépit de tous les obstacles, la volonté du mort est
exécutée, tant les vivants ont peur que le défunt ne se
venge s’il n’était pas donné satisfaction à ses moindres désirs.
Une veuve ne sort de chez elle que sept ou huit jours
après le décès de son mari et à une heure où elle ne peut
rencontrer personne, Car l'individu ainsi rencontré serait
certain de mourir prématurément. Afin de conjurer le sort
et de ne pas causet la mort des gens qui se trouveraient
par hasard sur son themin, la veuve, aussitôt sortie de chez
elle, va donner un coup de pied à un arbre, qui, telle est la
croyance générale, meurt au bout de peu de temps.
De leur religion je n’ai rien pu savoir, si ce n’est qu'ils
sont fétichistes et qu’ils ont grand'peur des esprits et sur-
tout de Manaloc. Ceux qui se sont faits chrétiens amalgament
les croyances des deux religions ; du reste, cela est presque
général aux Philippines.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 903
Le 20 août 1884, je pus enfin, profitant d’une éclaircie,
tenter une expédition au nord de l’île Busuanga : à 6 heures
du matin, je partis pour visiter d’abord l'ile de Penon, dans
un bon canot que je devais à l’obligeance de mon hôte. À
8 h. 30, je mouillais au village de Coron, maintenant situé
sur la côte est de l’ile.
Après avoir pris un guide pour doubler le cap qui se
trouve au sud-est du village, j'allai visiter une source d’eau
chaude qui sort au bas d’un gros rocher à peu de distance
de la mer. Les naturels l’appellent la source Maquinit ; l’eau
en est sulfureuse, et sa température est de 41° centigrades.
Je continuai ma route, et à 2 heures je mouillai devant
Coron Viéjo, à l’île du Peñon de Coron, qui se trouve entre
l’île Culion et l’île Busuanga. Elle est formée d’un massif
de montagnes ayant l'aspect de volcans éteints; on y ren-
contre quelques blocs d’agglomérat, mais la masse est com-
posée de quartzite.
L'ile possède un grand nombre de grottes et de crevasses
où se trouvent en abondance les nids d’hirondelles, si re-
cherchés des gourmets chinois.
Elle est habitée par des Tagbanuas vivant à l’état sau-
vage. Îls se construisent des huttes à peine fermées et peu
élevées au-dessus du sol : le plus grand nombre vit dans
les grottes.
Le Penon de Coron sert aussi de refuge à tous les voleurs,
assassins, etc., de ces régions.
Au centre il y a plusieurs petits lacs, dont le plus grand,
au dire des indigènes, communiquerait avec la mer; pour-
tant ils en boivent l’eau, que du reste aucun autre indi-
vidu ne pourrait boire, tellement elle est saumâtre. Malheu-
reusement l’accès du lac est assez difficile en temps ordi-
naire, et, par les temps de pluie, il devient très dangereux
et impraticable même pour les naturels. Le chemin passe
par-dessus les montagnes, et, à certains passages, il faut
s’accrocher des pieds et des mains pour se glisser le long de
profonds précipices.
L'ancien village de Coron était situé dans la baie où je
venais de jeter l’ancre, et sur l'emplacement qu'il oceupait
364 VOYAGE AUX PHILIPPINES
je n'ai trouvé que quelques misérables huttes et cinq ou six
indigènes qui s’enfuirent à mon approche.
Il est étonnant de voir ces gens si pauvres, quand on sait
que ce sont eux, et eux seuls, qui récoltent les nids d’hiron-
delles comestibles, lesquels se vendent à Manille, la pre-
mière qualité 5 francs l’once et la seconde 2 fr. 50. En
outre, ils pêchent le balete (trepang), dont le prix est assez
élevé; certaines espèces se vendent au prix exagéré de
à francs la pièce. Je dois dire que ces malheureux sont indi-
gnement exploités par les Chinois et par les Indiens, qui leur
avancent du riz et quelques lambeaux d’étoffe sur la récolle
à venir ; insouciants autant que paresseux, les Tagbanuas
sont incapables de solder leur dette arriérée, et les habiles
commerçants arrivent à gagner 1000 pour 100 et à les dé-
pouiller ainsi de tout ce qui pourrait constituer une réserve.
Le lendemain de mon arrivée à Coron, j'allai explorer
deux trous qui s'ouvrent dans la falaise taillée à pic à la
pointe est de la baie, et dans lesquels on m'avait assuré qu'il
y avait des ossements humains; le fait était vrai.
Je fis d'abord grimper un de mes hommes, qui eut toutes
les peines du monde à atteindre l’orifice du premier trou:
dès qu'il y fut arrivé, nous lui jetâmes une corde, à l’aide
de laquelle je pus aller le rejoindre. Dans celte cavité, je
trouvai trois crânes, dont deux assez bien conservés, et des
ossements ; mais ces derniers étaient dans un état de com-
position tel, que je renonçai à les emporter.
Le même homme, qui était monté dans la première grotte,
put grimper jusqu’à la seconde et me faire tenir encore
deux crânes. Avec les débris humains, je trouvai aussi des
restes de cercueil, des coquilles marines et des pierres
trouées qui avaient dû être attachées à des filets en forme
d'éperviers, filets dont les naturels se servent encore au-
jourd'hui. Cette sépulture devait être assez ancienne ; je nv
vis pas trace de fer, mais seulement quelques tessons de
poterie en terre commune. Au point de vue de la forme, de
la matière employée, de la cuisson, les poteries que fabri-
quent les indigènes actuels sont semblables à celles qui se
tanvent dans ces sépultures.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALANIANES 365
Après avoir exploré d’autres excavations semblables et
dans lesquelles je ne trouvai rien, je mis le cap à l’est vers
une grande grotte dont on m'avait parlé ; mais le temps était
Exploration d'une caverne,
redevenu mauvais, et il me fallut chercher un abri au plus
vite. À quelques jours de là je pus, au cours d’une nouvelle
exploration, pénétrer dans cette grotte, où je pris une ving-
taine de erânes et quelques objets ethnographiques, tels que
366 VOYAGE AUX PHILIPPINES
vases, marmites en terre commune, une ou deux lames de
couteau, bois de lance et arc.
Les indigènes que j'avais rencontrés sur l'emplacement
de l’ancien village de Coron m'avaient vu le matin me
diriger vers les grottes et y grimper; seulement, comme
j'avais prudemment mis mon butin dans des sacs, ils cru-
rent que j'avais fait une simple visite à leurs ancêtres, ce
qui leur plut beaucoup et les étonna davantage ; plus tard,
ils dirent à mes hommes que les morts, contents de ms
visite, avaient passé la nuit suivante à jouer du tam-tam et
à battre le tambour. J'ai vainement cherché à savoir com-
ment pareille idée avait pu leur venir, mais sans succès. Le
vent, qui s’engouffre dans ces grottes et y résonne forte-
ment, me paraît l’explication la plus naturelle qui ait en-
gendré cette croyance.
Le 26 j'étais de retour à Malbalo, et le 27 j'allais explorer
l’île de Mayo-Payao, où les Tagbanuas de l’île de Busuanga
enterrent presque tous leurs morts.
Cette île, située à peu de distance de Malbato et près
de la pointe nord du Peñon de Coron, est formée d’un
groupe de montagnes rocheuses, recouvertes d’une luxu-
riante végétation jusqu’au bord même de la mer.
Presque toutes les sépultures sont massées dans une pe-
tite anse sablonneuse et disséminées sous les arbres, où l’on
ne les trouve qu'avec peine, rien n’en marquant l’emplace-
ment; deux ou trois ont seules conservé les pieux des-
tinés à soutenir quelques feuilles formant toiture ; d’autres
ont élé remuées de fond en comble par les porcs, et des
T'abuns sont venus creuser le sable pour y déposer leurs
œufs ; je dois dire que je trouve beaucoup plus d'œufs de
cel oiseau que de crânes, et cela à la grande joie de mes
hommes, qui comptent bien se régaler de plantureuses ome-
lettes quand j'aurai terminé les fouilles. Je ne pus recueillir
que trois crânes et un squelette en assez bon état.
Dans les premiers jours de septembre, je découvris enfin
un véritable cimetière tagbanua, sur l'île de Dibatac,
près de laquelle j'avais passé plusieurs fois déjà. Ce cime-
tière diffère entièrement de tous ceux que j’ai visités jusqu’à
“omeqIE 9P 2, SUvP enuvqÊn nom)
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 309
ce jour, et me donne la solution d’une question qui m'oc-
cupait depuis longtemps, c'est-à-dire par quelles péripé-
ties avaient bien pu passer les squelettes que j'avais trou-
vés, soit dans les grottes, soit dans les tibors enfouis en
terre.
L'ile de Dibatac, de forme conique, est couverte de petits
arbres assez rapprochés.
Là, les corps sont déposés nus sur une espèce de civière
sans pieds, suspendue aux branches de deux arbres voisins
et recouverte d’un léger toit de feuilles.
À côté ou au-dessous sont déposés les ustensiles et les
armes du défunt. Au bout d'un temps plus ou moins long,
les rotins qui attachaient le tout se pourrissent et les osse-
ments tombent à terre ; alors on les réunit et on les dépose
dans une grotte, après les avoir placés soit dans de petits
cercueils en bois plus ou moins ornementés, soit dans de
grands vases funéraires.
Ce genre de sépulture a dû être assez général aux Phi-
lippines, tout au moins dans la partie nord de’l'archipel, et
il n'a disparu qu'après l'installation des Européens et la
propagation du catholicisme.
Chez les Igorrotes du centre de Luçon, on dépose les
morts à l'abri des rochers ; les Negritos les enfouissent à l'em-
placement de leur case, ou parfois, comme à Bataan, sierra
de Marivélès, ils les mettent dans une grotte; à Mindanao
et autres lieux, on les dépose en forêt sous un abri de
roches ou d'arbres touffus.
Le 15 septembre 1884, à 5 heures du malin, je mon-
tais à carabao (huffle) pour aller faire une excursion dans
l'intérieur de l’île.
Le buffle est une monture que je ne recommanderai pas
à des amazones; pour toute selle on met sur le dos de
l’animal une couverture plus ou moins épaisse, ce qui n’em-
pêche pas la colonne vertébrale de se faire vivement sentir;
il n’est pas facile de se tenir à califourchon, vu la largeur
des reins ; le mieux est encore de s'asseoir de côté comme
les femmes. Une fois ainsi installé, on peut résister une
heure ou deux; mais, quand il faut garder cette posture
24
310 VOYAGE AUX PHILIPPINES
toute la journée, cela vous brise et vous met dans l'impos-
sibilité de vous asseoir pendant plusieurs jours.
Jl n’y a pas d’étriers, et la bride se compose d’une corde
attachée à un anneau passé dans le nez du carabao. Sa
marche est aussi dure que celle de l'éléphant, mais les se-
cousses sont plus courtes et par conséquent plus pénibles.
C'est un tangage rapide et continu quand il trotte. Après
avoir traversé les ruisseaux qui entourent la propriété de
mon hôte, nous nous trouvons au pied des montagnes qui
entourent la plaine ; le chemin nous fait d’abord traverser
un pelit bo. où les arbres se mêlent avec les touffes de
bambous. Je ne sais si ce fut le soleil, que nous n’avions pas
vu depuis longtemps, ou la beauté du paysage lui-même,
mais ce coin de terre me parut le plus joli des Philippines,
Après une ascension de 50 mètres environ, nous sommes
sur le versant opposé de la montagne et dans une autre
plaine bordée de jolies collines en partie boisées, en partie
couvertes de cogon.
Dons la plaine, des troupeaux de bœufs à demi sauvages
marchent leur pas tranquille, sans s’émouvoir de notre
approche. Il n'en est pas de même des petits chevaux ; aus-
sitôt qu'ils nous aperçoivent, ils s’enfuient au galop. Puis.
par-ci par-là, une case où habite une famille ; plus loin, un
village placé au bord d’un joli cours d’eau.
De l’autre côté de la plaine, nous franchissons un autre
monticule au pied duquel court un joli ruisseau décoré du
nom de rivière ; nous passons ensuite auprès d’une grande
mare que l’on appelle le « lac ». Cet endroit est très pitto-
resque ; les bambous avec leur feuillage sombre viennent se
refléter dans l’eau du lac; les arbres qui le bordent le cou-
vrent d'ombre, et, par cette chaleur, on est tenté de prendre
un bain dans ces eaux si transparentes ; mais il faut se garder
de céder à la tentation : ces eaux si limpides sont remplies
de crocodiles, au point que mes hommes ne veulent pas aller
chercher deux pigeons que je viens de tirer, qui se débat-
tent au milieu du lac. Ils étaient destinés à notre déjeuner.
Heureusement nous avons pu peu après tuer encore plu-
‘eurs de ces oiseaux, qui sont nombreux dans la région.
LA BAIE D ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 371
A 10 heures, après avoir traversé plusieurs petites vallées
et une rivière un peu plus large que les autres, nous nous
trouvons sur la lisière d’une grande plaine qui a 4 à 5 kilo-
mètres de largeur.
Au moment où nous entreprenons de la traverser, nous
sommes surpris par une pluie torrentielle ; nous n’en conti-
nuâmes pas moins à avancer ; mal nous en prit, car, arrivés
au milieu de la plaine, qui a la forme d’une cuvette, nos
buffles eurent bientôt de l’eau jusqu’au poitrail et refusè-
rent de marcher; le mien jugea même à propos de se cou-
cher dans l’eau, sans se préoccuper de son cavalier; mais
je pus sauter à temps sur celui qui portait les bagages et
éviter ainsi un véritable bain de boue.
Après bien des efforts, en mettant pied non pas à terre,
mais dans l’eau, nous parvinmes à diriger nos animaux vers
un petit monticule : une fois là, nous étions aussi à sec que
possible, par cette pluie tombant de plus en plus drue et .
qui, poussée par un vent violent, nous cinglait le visage
comme si c'eût été de la grêle.
Nous restâmes sur cette hauteur pendant plus de trois
heures, sans abri, sans pouvoir allumer du feu pour cuire
notre déjeuner et voyant notre butte de terre se transformer
peu à peu en ilot. Enfin, vers 1 heure, un de mes
hommes m'annonça qu'il avait trouvé un passage et qu'il
fallait partir le plus vite possible pour ne pas être cernés
complètement par les eaux.
Nous voilà de nouveau en route, transis de froid, traversés
par cette pluie que nous recevions depuis 10 heures du
matin. Nous suivions notre guide : tout alla assez bien pen-
dant un certain temps; mais, arrivés auprès d'un rideau
d'arbres, nous nous trouvâmes au bord d’un cours d’eau
dont le courant, très rapide, était heureusement brisé par
des arbres nombreux dans ce bas-fond; nous ne pouvions
reculer : je remontai sur mon buffle, et nous entreprimes
de franchir ce torrent.
Comme nous étions au beau milieu du courant, un des
hommes cria : « Un crocodile! » À ce cri, l’homme qui
ürait mon buffle par la corde grimpe sur un arbr
319 VOYAGE AUX PHILIPPINES
autres de limiter; moi, assis sur ma monture, j'armai mon
fusil et regardai dans la direction désignée par mes hommes;
je ne vis rien, mais tous m’assurèrent voir un très gros cro-
codile ; afin d’effrayer l'animal, si c'était vrai, et de rassurer
mon escorte, je tirai un coup de fusil dans la direction
indiquée ; mes hommes prétendirent que l'animal était tué
ou pour le moins blessé à mort; je les laissai dans cette
erreur ; j'avais tiré avec du tout petit plomb : j'étais assuré
que ma victime se portait bien.
Devenus confiants par la mort présumée du saurien, mes
guides descendirent de leurs arbres, et nous achevàämes
la traversée du ravin. Une fois au pied des montagnes, nous
étions certains de n'être pas noyés; mais nous nous étions
égarés, el personne ne savait reconnaître la position que
nous occupions. Après bien des marches el des contre-
marches, l’un d'eux retrouva un sentier qui devait, d’après
-Jui, nous conduire en moins d’une heure à une ferme,
propriété d’un des plus riches Indiens de l'ile.
Il était à ce moment 2 heures environ, et la pluie conti-
nuait de plus en plus forte; nous contournons les mon-
tagnes, tout en évitant les plaines inondées.
Quelle journée! tout est mouillé, armes et provisions:
impossible de faire du feu; et même mes vêtements, que
par précaution j'avais ôlés et roulés dans mon caoutchouc.
ont été trempés en traversant les cours d’eau qui à chaque
instant barraient la route. Enfin, à six heures et demi.
nous arrivons à la ferme promise, mais il n’y a pas de feu.
pas de bois sec; le propriétaire est absent, et je suis obligi
de m'installer dans la cuisine; mes hommes parvinren!
cependant à allumer du feu, et, pendant que l’on faisait
bouillir un poulet étique, tout le monde s’accroupit autour
du brasier pour sécher ses vêtements.
Vers dix heures du soir, nous pouvons enfin nous rha-
biller, et après nous être réconfortés, non sans besoin, car
nous étions à jeun depuis cinq heures du matin. Alors nou:
nous étendons pour dormir. Nous avions un abri, c’étail
l'important.
Le lendemain, dès l’aube, le soleil se montra, nous pro-
Malbato
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 317
mettant une meilleure journée ; mais bêtes et gens, rompus
par les fatigues de la veille, eurent beaucoup de peine à se
décider à reprendre la route.
Le pays parcouru dans ces deux j journées offre un aspect
assez uniforme ; ce sont des plaines de toutes dimensions,
ayant presque toutes la forme d’un fer à cheval plus ou
moins fermé ; elles sont entourées de montagnes qui dépas-
sent rarement 200 mètres d'altitude. Toutes les vallées, en
forme de cirque, ont généralement une dépression au centre,
de sorte qu'elles se trouvent dans d’excellentes conditions .
d'irrigation.
Les montagnes sont en grande partie déhoisées par les
indigènes, qui, tous les ans, défrichent de nouveaux ter-
rains pour y semer le riz de montagne. Ces plaines com-
muniquent ioutes entre elles par des passes étroites, peu
élevées et généralement de niveau.
‘ile est sillonnée par de nombreux cours d’eau et par
deux petits lacs. Quoique fertile, elle n’est presque pas
cultivée, faute de bras ou, pour mieux dire, faute d’indi-
gènes disposés à travailler. On trouve dans les plaines une
assez grande quantité de bestiaux : la plus grande partie
appartient à mon hôte, qui en possède plus de 2000 têtes.
Les animaux prospèrent bien, malgré deux grands ennemis,
les crocodiles et les boas, qui dévorent tous les ans un grand
nombre de jeunes bêtes.
Le commerce des Calamianes consiste surtout en nids
d’hirondelles et trepang ; puis viennent la cire vierge et
l'écaille de tortue; on trouve aussi quelques perles d'un
mauvais orient et souvent teintées.
S1 les habitants ne s’adonnaient pas à l’ivrognerie et
n'élaient pas aussi paresseux, tous pourraient être riches,
avec peu de travail, la terre produisant avec grande abon-
dance.
L’archipel des Calamianes est mis en communication avec
Manille par un petit vapeur qui touche à Culion une fois
par mois.
Le 7 octobre, je prenais congé de mes hôtes, dont l’ama-
bilité ne s'était pas démentie un seul instant pendant plus
310 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de trois mois qu'avait duré mon séjour dans ces parages :
ce n’est pas sans regret que j'ai dit adieu à mon ami don
Bernardo et à sa charmante famille ; cela fait partie des mi-
sères des voyageurs, et ce n’est pas la moindre ; nous nous
faisons des amis, nous les quittons parfois pour toujours, et
cela au moment où nous commençons à les apprécier et à
nous habituer à être entourés de leurs soins ; mais 1il faut,
eomme le Juif errant de la légende, reprendre notre route
et porter ailleurs nos pas.
Après avoir fait mes adieux à la famille Ascanio, je quittai
Malbato à six heures du soir, dans le canot de don Bernardo,
mettant à la voile pour aller attendre le courrier de Ma-
nille, qui devait passer à Culion. Jusqu'à dix heures toul
alla bien; une brise légère nous menait doucement vers
notre but, quand tout à coup une rafale nous chavire à
moitié; le ciel, clair jusqu'alors, devient noir, et nous ne
tardons pas à nous trouver perdus en mer, sans savoir où
le vent nous pousse. Jusqu'à deux heures du matin nous
restons ainsi; je bornai tous mes efforts à ne pas me laisser
entrainer vers la haute mer; j'avais fait amener toutes les
voiles, et, avec les avirons seuls, je maintenais le canot le
nez au vent.
Parfois nous entendions près de nous les vagues se briser
sur les rochers qui bordent les îles voisines, et, par moments,
notre seul espoir était d’être jetés sur une roche quelconque.
où nous aurions pu attendre la fin de l'ouragan.
Vers trois heures du matin, le temps s’éclaireit, et nous
apercevons les feux du courrier, que nous avions dépassé;
à la vue du vapeur, mes hommes, exténués, reprennenl
courage ; une heure après, nous étions à bord du Gravina.
où le capitaine, vieille connaissance, me donna de quoi me
changer et m'offrit du café bien chaud, qu’il avait fait pré-
parer quand il avait aperçu mon canot. Le navire avait eu
aussi sa part de tempête, mais il avait pu se mettre à l'abri,
tandis que nous luttions contre la mer furieuse.
Le lendemain, nous débarquions sur les quais de Ma-
nille.
CHAPITRE XVII
SOULOU — SIASSI — TAWI-TAWI — BONGAO
RETOUR EN FRANCE
Le 27 octobre 188%, je débarquais pour la seconde fais à
Jolé ‘ (île Soulou), dans la partie occupée par les Espagnols.
L'ancienne ville de Jolé, ou plutôt la Cota ou fort, était
bâtie sur la baie formée par les pointes Candea et Danganie,
dans une plaine élevée de deux à trois mètres seulement
au-dessus du niveau de la mer. Les Espagnols, après la prise
de possession, ont établi la ville nouvelle dans cette plaine
en coupant les palétuviers et en gagnant, à l’aide de
remblais, du terrain sur la mer. On comprend facilement
qu'une ville bâtie dans ces conditions laisse beaucoup à
désirer au point de vue de la salubrité; aussi Jolé jouit-1l
aux Philippines de la même réputation que Balabae et
Puerto-Princesa, qui sont considérés à juste titre comme
les points les plus insalubres de l'archipel. Il est juste de
dire que, grâce aux efforts des différents gouverneurs qui
s’y sont succédé, et surtout du dernier, le colonel Julian
4. Jolé est le nom malais de Pile inscrite sur les cartes fran-
çaises sous le nom de Soulou, et elle donne son nom à tout
l'archipel qui s'étend, en formant une courbe dirigée du nord-
est au sud-ouest, de l’extrémité sud-ouest de l’île Mindanao à
la côte est de Bornéo. Les Espagnols ont donné à la ville nou-
velle le nom de l’île : les Anglais écrivent Joloo. Au fond, il n’y
a là qu’une question de prononciation.
318 VOYAGE AUX PHILIPPINES
Parrado, la ville s’assainit à mesure que les marais se com-
blent. Le colonel Parrado, homme pratique et de progrès, a
fait venir un chemin de fer Decauville qui permettra, en
peu de temps, de combler ce qui reste de terrains vaseux.
Sous l’administration de ce gouverneur, la ville de Jolé
s’est transformée complètement; ses cases de caña et nipa
(bambou et chaume) ont fait place à des édifices en briques
depuis le sol jusqu'au premier étage, en bois du premier
au toit, et recouverts de tôle galvanisée. On doit incessam-
ment entreprendre la construction d’une jetée en briques
et pierres, qui remplacera celle qui existe et qui n’est qu'en
bois.
Mais le colonel Parrado s’est surtout acquis des droits à
la reconnaissance de la colonie en la dotant d’eau potable
amenée par des tuyaux en fonte disposés sur un parcours
d'environ deux kilomètres. La prise d'eau est suffisante
pour l'alimentation de la ville et des navires qui visitent la
rade : ceux-ci viennent s’approvisionner à une fontaine bâtie
au pied même de la jetée, ce qui leur donne toute la faci-
lité désirable.
La ville de Soulou est entourée d’une enceinte en bri-
ques, percée de trois portes, défendue par de petits bastions
armés de canons de petit calibre. Deux forts, celui du nord-
est, ou fort Alphonse XII, et celui du sud-ouest, Princesa
de Asturias, complètent la défense.
Dès le 30, grâce à l’amabilité du colonel Parrado, je pus
m’'embarquer à bord de la canonnmière Samar, dont le com-
mandant, don Antonio Martinez, me reçut avec la courtoisie
que j'ai toujours trouvée chez les officiers de la marine
espagnole. Je partais avec l'intention d'aller explorer les
îles Siassi, Tawi-Tawi, Bongao, etc., annexées depuis quel-
ques années seulement à l'archipel des Philippines.
Le 11 mars 1877, l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne
ont signé un protocole reconnaissant aux Espagnols le droil
de prendre possession des îles Tawi-Tawi, annexe de l'ar-
chipel de Soulou; aussitôt la prise de possession, l'avis
devait en être publié dans les journaux officiels de Madrid
et de Manille.
SOULOU 319
Dans son numéro du 21 mars, la Oceania Española, un
des journaux de Manille, publiait l’historique de la prise de
possession dans les termes suivants : « L'autorité supérieure
ayant reconnu l'opportunité d'occuper quelques points
avancés du sud des Philippines, les ordres nécessaires furent
donnés et l’île de Bongao fut désignée comme étant le pre-
mier point à fortifier. »
À cet effet, le 26 janvier 1882, la corvette de guerre
Dona Maria de Molina et la canonnière Panay, qui avaient
précédé de quelques jours le reste de l'expédition, furent
rejointes par la goélette de guerre Sirena, remorquant la
Santa-Lucia, installée en transport, et par la canonnière
Arayat. Sur le transport se trouvaient la première compa-
gnie de discipline de Palaouan, une section du génie sous
le commandement d’un officier, deux compagnies du régi-
ment n° 6 (indigène), les matériaux nécessaires à la cons-
truction d’un fort, et les vivres embarqués par l’intendance
pour le petit corps d'armée. La Sirena, belle goélette des-
tinée à être la « Capitana » de la petite escadre qui doit sta-
tionner à Bongao, avait à son bord le capitaine de vaisseau
don Rafael de Aragon, chef de l’expédition, et le capitaine
du génie don José Maria de Coro, commandant la troupe,
chargé en outre de la mission de choisir et de fortifier les
points à occuper au sud de l'archipel de Soulou.
Le voyage s’eflectua avec une certaine lenteur, à cause
des nombreux écueils et des courants très forts, qui rendent
la navigation de nuit impossible dans ces mers, encore mal
explorées et pour lesquelles il faudrait des cartes d’une
précision extraordinaire. On avait passé les nuits du 24 et
du 25 janvier dans les ports intermédiaires de Bulan et
de Jutahan, et le 26, au coucher du soleil, on arriva en
vue de la spacieuse baie et des grandes anses qui entourent
Bongao.
Située à l'extrémité ouest du groupe des îles Tawi-Tawi,
l’île de Bongao forme, avec celles de Sunga-Bongao et de
Balabac ou Papalun, trois ports : le premier intérieur et
. peu profond; le second, entre Balabac et Bongao, appelé
baie des Aiguades, et le troisième, beaucoup plus grand,
380 VOYAGE AUX PHILIPPINES
capable de contenir de grandes escadres. Ce dernier est
fermé par les iles de Sanga-Sanga et de Balabac et connu
sous le nom de baie des Singes; au bord se trouve une
petite peuplade de < Moros », venus il y a un an de Cebré
pour s’y établir et qui aujourd'hui mènent une vie misé-
rable.
En venant du nord, l'ile de Bongao rappelle un peu Gi-
braltar. Le sol est ingrat ; une mince couche de terre végé-
tale recouvre une roche très dure, inattaquable au pie, sur
laquelle s'élèvent d'épais taillis, mais sans grands arbres.
Les « Moros » considèrent le climat comme peu salubre,
ce qui explique l'abandon dans lequel 1ls ont laissé cette
île depuis plusieurs années.
Les îles et ilots qui entourent Bongao, ainsi que la plu-
part de ceux qui composent cet archipel, sont de formation
madréporique ; s’élevant au sommet ou autour de la cime
des montagnes sous-marines et volcaniques, ils ne sont
séparés qu'en apparence, car ils sont reliés entre eux par
de grands banes sous-marins dont la formation, comme la
leur, est madréporique.
Si un examen géologique attentif ne démontrait pas que
ces îles ont surgi postérieurement aux formations graniti-
ques de Bornéo et Mindanao, on pourrait croire qu'elles
ont constitué dans le principe une terre ferme reliée aux
autres îles de l'archipel dans lequel elles se trouvent.
Au point de vue ethnographique, il y a peu de chose à
dire sur ces îles : on ne sait pas encore suffisamment de
quelle manière elles ont été peuplées, ni vers quelle
époque; cependant l'opinion la plus accréditée aujourd’hui,
appuyée sur d’antiques traditions, attribue leur peuplement
à des migrations venues du sud.
Après une reconnaissance rapide, l’île de Bongao ful
choisie comme point d'occupation, et les travaux de déblaye-
ment du sol commencèrent immédiatement.
Un cordon de troupes fut placé à quelque distance des
travaux pour se garder des surprises : quoique l’intérieur
de l’île soit complètement inbabité, sa disposition et l’exu-
bérante végétation qui la couvre rendaient très utile cette
TAWI-TAWI 381
précaution dans le cas où quelque peuplade des environs
aurait tenté une embuscade.
Quelques jours après l’arrivée du corps d'occupation à
Bongao, plusieurs chefs des tribus environnantes, formant
un long cordon d’embarcations, vinrent faire leur soumis-
sion au gouverneur. Ils avaient arboré à l’avant de leurs
pirogues le pavillon\espagnol.
Ces indigènes misérables, peu ou point cultivateurs, ne
se consacrent au travail de la terre que juste assez pour en
tirer les substances nécessaires à leur nourriture. Manquant
de tout, ils n’ont aucune idée de la monnaie, et en échange
d'œufs, de volaille et de fruits, ils ne reçoivent que des
étoffes, des miroirs et quantité d'objets de peu de valeur.
L'ingénieur militaire ayant, après un examen appro-
fondi, choisi le point stratégique le plus convenable, on se
mit tout de suite à construire le blockhaus, qui sera promp-
tement terminé. Quand il en sera ainsi, on peut espérer
que la station sera la base d’une future colonie, et une
sentinelle avancée que l'Espagne aura au sud des Philip-
pines pour la défense de ses possessions.
Une lettre de Zamboanga, datée du 15 mars 1882, disait
que le chef de la division de Tawi-Tawi doit rentrer après
avoir complètement installé la < Comandancia militar »
dans le nouveau port de Bongao, et que l'endroit est excel-
lent et dans de bonnes conditions. Une seconde lettre, de
Bongao, du 26 février, annoncait que < le blockhaus,
ou plutôt le réduit défensif auquel on a donné le nom de
Blockhaus Cristiana, était sur le point d'être terminé et
pourrait contenir de quarante à cinquante personnes.
« Le 14 février, dans la matinée, était arrivée dans ce
port la frégate Comus, arborant pavillon anglais ; après les
visites d'ordonnance, et quand l’apparente curiosité de
l'équipage fut satisfaite, la frégate partit le jour même
pour Bornéo.
« Un autre événement marquant fut l’arrivée de Paulino
Aussagua de Mison avec toute sa tribu ; après divers pour-
parlers, ces individus, hommes et femmes < moros », ont
été débarqués pour former le noyau d’un village; ils cul-
382 VOYAGE AUX PHILIPPINES
tivent la terre et se livrent à la pêche ; parmi eux se trouve
la famille d'un chef. On leur a désigné le point avancé de
l’île, où ils ont commencé à construire quelques cases; celle
de Paulino est achevée, et il a arboré le pavillon espagnol
en signe d'adhésion. »
Le protocole du 11 mars 1877 réglait la prise de pos-
session de l'archipel de Soulou et de ses dépendances ; mais
l'Angleterre et l'Allemagne, dans l'intérêt de leur commerce
et de leurs nationaux, s’assuraient avant tout le traitement
de la nation la plus favorisée. Ces deux puissances s’effor-
cent dans ce protocole de limiter autant que possible les
obstacles qui pourraient restreindre la liberté du commerce
dans les points de l'archipel de Soulou occupés par les
garnisons espagnoles. N'ayant pu s’annexer ces terres, elles
cherchaient ainsi à bénéficier le plus possible de leur occu-
pation sans avoir la moindre charge. Nous n'insisterons pas
plus longtemps sur ce protocole, et nous renverrors aux
journaux espagnols et manillans de l’année 1883 pour la
lecture in extenso des articles.
En quittant Soulou, on gouverne vers l'ouest, et on passe
entre l’île Tulian et celle de Soulou, que l’on range jus-
qu'en vue de l’île de Lugus : pour continuer le demi-cercle.
on avance par 10 degrés sud-est jusqu’à l'entrée du canal
de Siassi; c’est du moins la route directe ; mais les cou-
rants, très forts dans ces parages, varient à chaque instant,
ce qui oblige parfois les navires à mettre l’avant dans une
direction opposée à celle du point qu’ils veulent atteindre.
Ces courants si variables et très rapides atteignent une
vitesse de 5 à 6 nœuds à l'heure.
Partis à 8 heures du matin, nous mouillions devant le
fortin de Siassi à midi. À peine avions-nous jeté l’ancre,
que nous voyions arriver toute la colonie masculine euro-
péenne de l’ile dans le canot du Cdlao, petite canonnière
de la station. Ce bâtiment, qui fait office de courrier, est
tommandé par le lieutenant de vaisseau Miguel Marquès.
Le commandant du Samar, le lieutenant Antonio Mar-
tinès Valalivrero, me présente à ses compatriotes, qui s’em-
pressent de se mettre à ma disposition.
TAWI-TAWI 383
Nous arrivons bien, car le lendemain soir il doit y avoir
une petite fête pour inaugurer un appontement que le
capitaine gouverneur de ce poste, don Jorge Gordojuela,
vient de faire établir pour faciliter le débarquement sur
l'île.
Descendus à terre, nous allons d’abord chez le gouver-
neur, qui me présente à sa femme. Celle-ei veut donner
immédiatement des ordres pour qu’on me prépare un loge-
ment dans sa propre habitation; je la remercie et décline
son offre, car, avec lout son attirail, un naturaliste est par-
fois génant pour ses hôtes, surtout quand ils sont à l’étroit,
comme c'est le cas 1e1.
Nous nous mettons à la recherche d’un logement à louer ;
j'en trouvai un au premier étage d'une case non encore
terminée et dont le plancher à jour, comme les murailles,
laissait l'air circuler librement. Tout insuffisant qu'il est,
c'est le seul que je trouve libre, et je le loue au prix de
75 franes par mois. Avec des nattes, je m'arrangeal pour
avoir un coin à. peu près abrité.
Le lendemain 31 octobre au soir eut lieu la petite fête. On
avait installé à l'extrémité de l’appontement un berceau de
verdure provisoire, recouvert d’une voile, destiné à servir
de salle de réunion. Il y eut d’abord un festin, auquel
assistaient les commandants des deux canonnières en rade,
le gouverneur et sa famille, les deux lieutenants et leurs
dames, enfin votre serviteur; le diner fut fort gai; il y eut
au dessert des toasts, et mon ami don Antonio en porta
un à la France; je répondis en buvant à la santé du roi
Alphonse XIT et à la nation espagnole; on récita des vers ;
ces dames voulurent bien chanter quelques romances d’Es-
pagne; puis, à un coup de canon parti du Samar, on
alluma quelques flammes de Bengale et quelques pièces
d'artifice, et la petite fêle prit fin.
= Du reste, les habitants européens qui se trouvent relé-
gués dans ce petit coin vivent en parfaite harmonie (chose
rare dans les colonies) et profitent de toutes les occasions
pour se distraire et se réunir.
Le gouverneur, un brave capitaine, est aimé et estimé
384 VOYAGE AUX PHILIPPINES
de tous, et les lieulenants, Antonio Javin et Blas Garcia,
ainsi que leurs femmes, vivent tous d'accord.
Le capitaine gouverneur a su, par sa bonté, attirer les
indigènes et, par sa fermelé et sa loyauté, leur imposer.
On est étonné au premier abord de voir ici ces mes-
sieurs se promener sans armes, quand on voit à Soulou,
situé à peu de distance, tout le monde armé. Ici, depuis la
conquête, conquête pacifique, il est vrai, il n’est pas arrivé
un seul accident, parce que les habitants de ces îles sont
plutôt craintifs que violents et peu fanatisés.
Pendant mon séjour, un forçat se sauva. Le gouverneur
fit savoir à tous les chefs de village que celui qui le lui
ramènerait aurait une récompense. Cet'homme put vivre
libre plusieurs jours en prélevant sa nourriture de force.
Il couchait chez les indigènes, qui n’essayèrent pas de le
prendre, bien qu'il n'eût pour toute arme qu’un mauvais
couteau. Eux, au contraire, avaient, outre des kriss, quel-
ques fusils; pour le capturer, ils vinrent demander des
disciplinaires au gouverneur, n'ayant pu ou n’osant pas
s'en emparer eux-InÊMES.
Une autre fois, un caporal de disciplinaire s’enfuit avec
deux hommes, emportant quatre fusils et des cartouches.
On fit appeler les principaux chefs; on leur promit une
récompense en argent et un beau fusil s'ils les ramenaient
morts ou vifs. À quelques jours de là, un chef d’une des îles
voisines vint dire au gouverneur que les fugitifs étaient
chez lui et lui demanda des hommes pour les prendre.
Le gouverneur envoya des disciplinaires avec l'interprète.
Le chef ayant avisé les siens, on avait fait entrer le caporal
dans une case d’où l’on avait enlevé tout ce qui aurait pu
servir d'arme. Le chef arriva de nuit, entra dans la case
avec plusieurs hommes armés de bolos et de kriss, et, tout
en montant, il eut soin de parler au fugitif, lui disant que
c'était lui, qu'il n'eût pas peur; l’autre ne bougea que
quand il eut reçu à travers la figure un coup de bolo qui la
sépara presque en deux; une fois le malheureux par terre,
tous sautèrent dessus pour lui couper la tête.
Le lendemain le chef retourna à Siassi, emportant fière-
25
TAWI-TAWI 387
ment la tête du caporal et ramenant les deux autres fugi-
hüfs qui s'étaient rendus à l'interprète sans résistance. La
tête fut enterrée dans un coin du cimetière chrétien devant
tous les hommes de la garnison réunis ; ceux-ci, ayant vu
le résultat de cette évasion, se garderont bien à l'avenir de
prendre la clef des champs.
Au centre de l'ile Siassi se trouve une montagne en
gradins qui s'élève jusqu’à 395 mètres au-dessus du niveau
de la mer, hauteur prise avec mon baromètre anéroïde,
instrument fort juste, aussi bien qu'avec mon baromètre
enregistreur ; tous deux me donnèrent le même résultat.
L'île de Siassi est peu boisée; le bois le plus grand est
celui qui couronne la montagne.
: Depuis la mer jusqu’au faîte dudit mont, le terrain a
été presque entièrement déboisé par les indigènes, qui y
ont installé leurs cultures d’ignames et de riz.
Les habitations sont dispersées par petits groupes et quel-
quefois isolées; elles sont toujours bâties près de petits
bosquets dans lesquels on rencontre les tombes des indi-
gènes.
Rien de charmant comme ces petits bouquets d'arbres,
véritables oasis au milieu de la plaine, où reposent les
anciens habitants de l’île; souvent je me dirigeais du côté
de-ces bosquets, attiré aussi bien par la beauté et la frai-
cheur de l'endroit que par le désir de tirer les nombreux
oiseaux qui y ont établi leur demeure. Les tombes ont
généralement la forme d’un carré long, élevé de 40 à 50 cen-
timètres au-dessus du niveau du sol; elles sont recouvertes
par des pierres superposées, et une rigole peu profonde
entoure la base. Au-dessus, quelque pierre plate ou une
sorte de pieu dont la pointe est plus ou moins grossièrement
sculptée indique l'endroit où est placée la tête.
Pour enterrer un mort, on fait d'abord un trou de la
longueur du corps; à environ un mètre de profondeur, on
creuse sur l’une des parois une espèce de niche en retrait
où l’on dépose le corps; celui-ei, de cette façon, est placé
en dehors de l'ouverture, qui est immédiatement remplie
de terre.
388 VOYAGE AUX PHILIPPINES
L'ile ne possède pas de rivière proprement dite, mais
on trouve de l’eau assez bonne dans les gorges formées par
les contreforts de la montagne qui la domine.
Les naturels de l'archipel Siassi s'appellent entre eux
Samales ou Somales, mais ils sont désignés sous le nom
de « Moros » par les Espagnols et par quelques auteurs.
Si par Moros on entend mahométans, c'est une erreur; car,
à part quelques individus, Sultan ou Datos, qui ont une
teinture plus ou moins légère de mahométisme, les autres
indigènes de l'archipel de Soulou et dépendances ont des
croyances religieuses assez vagues. Toutefois ces popula-
tions sont très faciles à fanatiser, et les Datos, ennemis des
Espagnols, aidés par les panditas ou prêtres musulmans,
profitent de cette tendance pour lancer de temps à autre
quelques groupes de juramentados contre leurs domina-
teurs. Quant au turban, 1l est porté dans beaucoup de pavs
et par des peuples de race et de religion bien distinctes ; on
ne peut par conséquent y voir un emblème spéeial à l’isla-
misme, ainsi qu'on l’a prétendu à diverses reprises.
Je donne sur certaines coutumes, usages et pratiques les
quelques renseignements que je tiens d’un pandita par l'in-
termédiaire de l'interprète du gouverneur et que j’ai obtenus
en présence de celui-ci.
Les hommes peuvent se marier dès qu’ils ont été cir-
concis, et les femmes aussitôt qu’elles sont nubiles.
Le mariage se règle entre les parents : ceux du jeune
homme offrent des esclaves, du riz, des ustensiles de mé-
nage, tels que marmites, etc., et des étoffes, principale-
ment de couleur blanche, qui servent pour envelopper les
morts et sont portées par les vivants dans les cérémonies
funèbres.
Au jour fixé pour le mariage, le futur réunit quelques
amis et va chercher le pandita, qui se met à leur tête
pour se rendre à la case de la fiancée, laquelle attend au
milieu de ses amis et de sa famille. La future passe alors
dans une autre partie de la case, et tout le monde s’assied
pour discuter les questions d'intérêts. Quand on est tombé
d'accord, le pandita se lève, prend la main du jeune homme,
“anomoanog np morrem ‘jesnts op mo
SIASSI 3941
qui se lève à son tour et va, accompagné de quelques amis,
chercher sa fiancée : il embrasse et la ramène au milieu
de tous. La cérémonie est alors terminée, et la fête com-
mence par le repas, dont le nouveau marié fait les frais.
Les habitants de Siassi ont des médecins appelés Panum
ou Baté, mais l’art de guérir entre souvent dans les atiri-
butions du pandita.
Quand un décès est constaté, on appelle le pandita si
c'est un homme, et la pakil si c’est une femme. Le corps
ést lavé par eux, puis entouré d'environ dix mètres d’étoffe
blanche, et porté ainsi dans la tombe décrite plus haut. Le
pandita me dit que la tête est placée au nord; mais, en
relevant la direction de plusieurs tombes, j'ai constaté
qu'on n'observe pas toujours cette règle. Une fois le défunt
enterré, on va faire fête chez lui, et ensuite l’on porte à
manger sur sa tombe (probablement les restes du festin).
Le mort est veillé pendant sept jours; j'ai également
trouvé cette coutume chez les Tagbanuas, qui évitent ainsi
que les sangliers et les cochons sauvages viennent déterrer
et manger le cadavre. Les 3e, 7°, 20°, 40°, 100° et 1000°
jour, on fête le mort; pour compter les jours de deuil, les
indigènes se servent d’un bambou creux attaché aux parois
de la case et dans lequel ils jettent une petite pierre ou un
noyau de fruit quelconque par chaque journée qui s'écoule.
Les jours de marché, j'ai toujours vu les indigènes se
cacher pour manger; quelques-uns me demandèrent la
permission d'entrer dans ma case pour manger sans être
vus. Je n’ai pu savoir le motif de cetle coutume, bien que
je me sois adressé à plusieurs personnes depuis longtemps
au courant des usages des naturels.
Le capitaine gouverneur de l’île Siassi a sous ses ordres
un lieutenant, un sous-lieutenant, une vingtaine de soldats
et des disciplinaires ; un canot est attaché au poste. Le gou-
verneur est logé dans la seule maison en pierres qui existe
dans l'ile; elle communique avec le blockhaus bâti en
pierres jusqu’au premier élage, qui est fait en bois et recou-
vert en zinc.
Ce blockhaus domine la jetée qui sert d’embarcadère au
399 VOYAGE AUX PHILIPPINES
village, lequel est situé à une distance de 150 à 200 mètres
en arrière. Ce village n’est qu'une grande rue composée
d'une vingtaine de cases, mais je crois que l’on peut s’at-
tendre à un accroissement notable lorsque la colonisation
sera développée d’une facon régulière. Sur la gauche de
cette rue se trouvent le marché et la Gallera.
Le marché se lient généralement en plein air devant un
hangar, qui sert aussi bien pour les spectateurs qui vien-
nent assisler aux combats de coqs que pour les marchands
en cas de pluie.
La « Gallera » se compose d’une enceinte formée de
quelques pieux, située entre le hangar dont je viens de
parler et une tribune pour les Européens de la garnison.
Sur la place du marché on voit deux ou trois tombes qui
ont été respectées quand on a défriché cet endroit. Ces
tombes, de même forme que celles décrites plus haut, ser-
vent de bancs et de tables aux indigènes.
Les indigènes sont des joueurs passionnés, comme du
reste dans tout l'archipel. Pour payer leurs dettes, ils met-
tent en gage chez les Chinois avec lesquels ils trafiquent
tout ce qu'ils possèdent. même leurs armes, et parfois.
m'assure-t-on, leurs femmes et leurs enfants. Les prêts se
font à raison de 12 et demi pour 400 à la semaine, et, si le
gage n’est pas retiré au jour fixé, il devient la propriété du
prêteur.
Le principal commerce de l'archipel de Tawi-Tawi con-
siste dans la nacre, achetée par les Chinois environ trois
francs cinquante le kilo brut, c’est-à-dire la coquille recou-
verte de sa couche calcaire, de mollusques parasites, d’al-
gues et de spongiaires. En payement, ils donnent différents
produits d'Europe ou de Chine, mais principalement des
étoffes cotées plus du double de leur valeur. En outre, les
naturels apportent aussi sur le marché une espèce de co-
quille plus petite que la précédente et qui donne également
des perles et de fort belle nacre. Le balete (trepang), les
ailerons et les queues de requins, ainsi que la cire, vien-
nent ensuite comme denrées d'échange.
Le 45 novembre 1884, j'allai visiter la petite île de Tara,
Vue de la placo du marché à Siessl,
SIASSI 395
située à la pointe nord-est de Siassi, dont elle n’est séparée
que par un étroit canal.
L'ile affecte une forme de fer à cheval et est élevée de
39 à 40 mètres au-dessus du niveau de la mer; son sol est
argileux et boisé en grande partie, à l'exception du sommet
du plateau. Les forêts de cette île renferment de grands
balates (figuier banian), entre les racines et les troncs desquels
les indigènes croient que sont renfermés en grand nombre
les esprits malins : ils viennent leur faire des offrandes.
Un de ces géants de la, forêt, dont les racines forment une
espèce de niche, est l’objet d’une vénération toute spéciale.
Un de ces troncs, brisé à À m. 40 du sol, a son extré-
mité taillée en boule. Sur un autre, un sculpteur indigène
a eu, parait-1l, l'intention de représenter une tête d'oiseau
(celle d’un calao, probablement).
On m'a dit aussi qu’il existe une pierre que, bien entendu,
je n'ai pas pu voir, qui posséderait une grande puissance
curative. Elle servirait en outre à abriter les victimes expia-
toires réservées par le pandita aux sacrifices qu'il fait aux
esprits malins. Le pandita élève des animaux divers qui
sont censés représenter ces esprits malins. Ces pensionnaires
seraient des caïimans, des serpents, et surtout des poules
blanches entretenues avec un soin tout particulier par leur
gardien.
Le gouverneur de Siassi est occupé à installer dans
cette petite ile de Tara un fourneau à briques dont il sur-
veille l'exécution. En faisant les puits de sondages, il a
trouvé à environ 2 mètres de profondeur une nappe d’eau
assez abondante et de bonne qualité.
L'île possède un petit hameau composé d’une douzaine
de cases bâties sur pilotis au bord de la mer, et la majeure
partie dans l’eau. Les habitants sont pêcheurs de perles et
de même race que tous ceux de l’archipel de Tawi-Tawi.
J'ai fait cette excursion dans une petite banca (pirogue),
qui, grâce au beau temps et à ses balanciers, nous mena
de Siassi à Tara sans accident ; mais au retour, la brise ayant
fraichi, nous fûmes obligés de nous relever à tour de rôle
pour épuiser l’eau qui embarquait à chaque lame. Dans
396 VOYAGE AUX PHILIPPINES
celte ile, je pus tirer, entre autres oiseaux, un {abun de
petite espèce que j'avais longtemps cherché en vain.
Le 20, je passai avec don Jorge et le lieutenant Blas
Garcia dans l’île désignée sur la carie sous le nom de
Lapac et nommée Pandami par les indigènes. Située à
l’ouest de l'ile Siassi, elle en est séparée par un canal qui
n’atteint pas 1 kilomètre de largeur et qui court du nord
au sud. L'ile! Lapac est de forme irrégulière ; sa longueur
est de 5 milles sur 3 milles de large. Sur ses pointes sud
el nord s'élèvent deux montagnes; la dernière a 220 mè-
tres d'altitude : au nord-est sa base est baignée par la
mer, et au sud-ouest ses contreforts s’inclinent et aboutis-
sent dans une vaste plaine. Celle de la pointe sud a presque
la forme d'un cône et s’élève à 250 mètres au-dessus de la
mer.
Le terrain paraît assez fertile et, de même qu'à Siassi,
est en grande partie déboisé. Sur l’un des contreforts, à
150 mètres d'altitude, on vient de construire un blockhaus.
petite lour en briques élevée d’un étage, du haut de la-
quelle la vue s'étend sur la mer et les îles environnantes.
La faune de ces petites îles est peu variée : j'y ai cepen-
dant trouvé quelques espèces intéressantes.
Le 29 novembre, je profitai du passage de la canonnière
Paragua, dont le commandant Raphael Mendoza fut assez
aimable pour me prendre à son bord et me conduire à Tataan
et à Bongao. Partis dès la pointe du jour, nous passons
à travers les banes et les petits îlots qui séparent les îles
Siassi de Tawi-Tawi; nous longeons la côte nord-ouest de
cette dernière île jusqu’au poste de Tataan, situé à côté
de la chute de Tumajubin : c’est là que nous jetons
l'ancre. Ce mouillage, quoique abrité par les petites îles
Tataan ou Simalac, devient peu sûr lorsque la brise de mer
s'élève.
Le poste, bâti sur un des contreforts des montagnes Dro-
medario, domine la mer au nord et au nord-ouest, mais il
se trouve complètement masqué du côté de la terre, c’est-
à-dire au sud et au sud-est, par la montagne sur le versant
de laquelle il est construit.
BONGAO 397
L'air ne pouvant circuler, l'humidité constante en rend
le séjour malsain.
Malgré les avances faites par les différents capitaines qui
se sont succédé dans le commandement du poste, les indi-
gènes n’ont pas encore consenti à construire un village autour
du fort el éprouvent même une certaine répugnance à venir
des îles voisines apporter du poisson frais.
b
Ile Lapac,
Le 30, nous continuons notre route en longeant la côte de
Tawi-Tawi jusqu’au canal Tusang-Bongso; puis, côtoyant la
plage de l’île Sanga-Sanga jusqu’au canal formé par cette der-
nière île et celle de Bongao, nous allons mouiller à la pointe
sud de Bongao, au pied du fort et du village de ce nom.
A peine avions-nous jeté l'ancre que nous eûmes la visite
du docteur Moreno Rey et du commandant du ponton, le
lieutenant de vaisseau don José Pidal, qui insistèrent pour
398 VOYAGE AUX PHILIPPINES
m'installer à leur bord, où je restai pendant mon séjour
dans ces parages.
Dès le lendemain, je partis à cheval avec don José pour
aller explorer et contourner l'ile Bongao. Nous suivons
d’abord la plage, et, à moitié route, nous rencontrons la
tombe du pandita Saïd, saint fort renommé et où l’on vient
en pèlerinage. Cette tombe, de forme, ronde, est faite de
galets amoncelés ; sur ce tas de cailloux est un petit carré
en bois et en branchages de la grandeur d'un homme, au-
dessus duquel flottent quelques lambeaux d’étoffe blanche ;
sur un des côtés du monticule de pierres est fiché un
pieu sans inscription ni sculpture. Chaque pèlerin ajoute
une pierre à la tombe, et s'en va après avoir dit ses
prières.
Nous continuons notre route jusqu'au pied des falaises
qui forment l'entrée du détroit de Bongao; puis nous reve-
nons sur nos pas. Seulement, la mer a monté, et nous ne
pouvons suivre la plage qu'en marchant dans l’eau : vu la
petitesse des chevaux, l’eau arrive par moments à la selle,
et nous sommes mouillés jusqu'à la ceinture : à un moment
donné, l’eau est si profonde, que nous sommes obligés de
faire ouvrir un chemin dans le bois de la côte par nos
hommes; ces derniers, du reste, aiment mieux passer sur
les arbres, par crainte des caïmans, qui foisonnent, parait-il,
dans ces régions.
Ici les transactions commerciales ont pour objet l'échange
des mêmes produits qu’à Siassi, et ces opérations sont pra-
liquées de la même manière. Siassi, Tataan et Bongao sont
desservis mensuellement par une canonnière qui apporte
les vivres et les correspondances aux officiers et soldats de
ces différents postes.
Le colonel Parrado, gouverneur de Soulou, a traité avec
le capitaine d'une banca de la « Borneo British C° », qui,
moyennant une subvention de 1500 francs par voyage, a
consenti à transporter une fois par mois, aller et retour, les
hommes, vivres et munitions appartenant au gouvernement
espagnol, dans les trois postes des îles du sud.
Le 3 décembre 1884, je partais en banca avec le gouver-
Tombe du pandita
BONGAO 401
neur du poste de Bongao, pour visiter l'ile de Simonor,
située à environ 6 milles au sud-est de notre mouillage.
Partis avant le lever du soleil, nous fûmes pris à huit
heures du matin par un fort courant qui nous fit dériver au.
sud, et qui nous aurait entraînés, en dépit des efforts de
nos rameurs, si nous n'avions pu atteindre le banc qui pro-
longe la petite île Sanguisiapo : nous dûmes attendre là
patiemment le changement de marée qui nous permit de
gagner la pointe et le village Tongossom, sur l’île Simonor.
Les habitants paraissent être de race malaise, quoique :
plus foncés de teint que les Malais de Malacca et de Bornéo :
leurs cases sont, comme partout en Océanie, bâties sur
pilotis. Ils sont polygames et très sales. Leur cimetière est
orné de tombes rectangulaires en pierres assez bien scul-
ptées, et clos par des troncs d’arbres et des pierres amonce-
lées. Quelques-unes des pierres funéraires portent des in-
scriptions malaises en caractères arabes.
J'ai trouvé dans cette île quelques individus s'exprimant
en malais et avec lesquels j'ai pu causer; mais, soit défiance
ou mauvais vouloir, je ne suis parvenu à tirer d'eux que
fort peu de renseignements sur leurs mœurs et coutumes,
qui du reste, autant que j'ai pu en juger, se rapprochent
de celles de leurs congénères des autres îles que j'ai visitées.
L'ile Simonor, basse, marécageuse, peu boisée et sans
eau douce, est cependant la plus habitée de toutes celles
que l'on rencontre dans ces parages.
Le 8 décembre, je faisais route pour regagner Soulou,
où je débarquai le 10 sans accident. |
Il me fallut rester plusieurs jours dans cette ville en atten-
dant le courrier. Mon temps se passa agréablement, grâce
au colonel Parrado, qui non seulement mit une maison à
ma disposition, mais voulut que je vinsse prendre mes
repas avec lui ; ce qui me procura l’occasion de lier connais-
sance avec messieurs les officiers de la garnison.
Nous fimes quelques petites promenades aux environs.
Pendant mon séjour, il se passa un fait regrettable. Depuis
quelque temps plusieurs soldats indiens avaient disparu
avec armes et bagages, sans que l’on pût savoir où passaient
26
402 VOYAGE AUX PHILIPPINES
les déserteurs. Un jour on vit revenir un de ces hommes,
qui raconta qu'entraîné par un disciplinaire hors de la limite
du camp, il avait été pris par les « Moros ». On arrêta
immédiatement le disciplinaire, il avoua alors qu'il vendait
les armes et les bagages des soldats indiens pour quelques
piastres.
Le 26 décembre, je m'embarquais sur le Gravina pour
rentrer à Palaouan, où j'arrivai le 30.
Le 1° janvier 1885, j'étais de nouveau embarqué à bord
du Jolo, commandé par le lieutenant Basabru, dans le bul
de doubler la pointe nord de Palaouan et de l’explorer.
Malheureusement, quelques heures après notre sortie de
Puerto-Princesa, nous allions briser notre hélice sur une
roche, ce qui mit brusquement fin à l'expédition. Il était
décidé que je ne parviendrais pas à doubler la pointe nord
de l’île Palaouan. Le commandant Basabru, pas plus que
M. Desolme, ne put m'v conduire. Les contretemps et les
avaries avaient à tout instant contrecarré mes projets pen-
dant ce voyage.
Nous pûmes gagner à la voile le mouillage de Tapul, où
nous restèmes plusieurs jours, espérant qu’un changement
de vent nous permettrait de regagner notre point de
départ. |
Le 15, profitant d'une légère brise, nous cherchions à
franchir les bancs; mais la mer, trop forte, nous obliges à
regagner l'abri des îles basses de la baie de Honda.
Fatigué, et ne voyant pas d'autre moyen de continuer
mon excursion au nord de Palaouan, je pris le parti de ren-
trer à Puerto-Princesa, Le conmandant du Jolo me fit dé-
poser sur la côte avec mes hommes el mes bagages.
Parti à 11 heures du matin, après avoir manqué plu-
sieurs fois de voir couler la baleinière, j’abordai à 2
heures sur un banc de sable et je dus continuer ma roule
dans l’eau, qui quelquefois me montait plus haut que k
ceinture. Mes hommes étaient inquiets, car ils redoutaient
fort les caïimans, très nombreux dans ces eaux, ainsi qu'une
espèce de raie dont la queue, longue et flexible, est sur-
montée d’une épine acérée et souvent assez longue. Les
RETOUR EN FRANCE 403
indigènes prétendent que la piqûre en est mortelle, tout au
moins provoque-t-elle une fièvre assez intense.
À 4 heures et demie, nous touchions enfin une plage
de sable que nous dûmes suivre pendant plus d’une heure
pour gagner un sentier qui conduit de la pointe Caligaran
à Puerto-Princesa, ou j'arrivai à 7 heures du soir, exténué
par cette marche forcée dans l’eau et sous un soleil brûlant.
Quelques jours plus tard, pris de violentes douleurs au foie,
je dus rentrer à Manille pour me soigner.
Ma santé étant très délabrée, je quittai une seconde fois
les Philippines, mais ayant la satisfaction d’avoir bien con-
sciencieusement rempli ma mission, qui du reste m'a été
rendue facile par les autorités espagnoles, par le gouverneur
général, Son Excellence le capitaine général Joaquim Jo-
vellar, par le colonel Parrado et le capitaine de frégate
Canga Arguelles, qui, ainsi que tous les officiers de la ma-
rine et de l'armée, se sont toujours montrés très hienveil-
lants. Je crois devoir leur adresser tous mes remerciements
et les assurer que je garderai d’eux le meilleur souvenir.
Arrivé le 28 février 1885 à Singapore à bord du Carriedo,
je fus trompé dans mon attente par les nouvelles disposi-
lions prises en vue de la guerre de Chine; je ne trouvai pas
de transport. Il fallut aller à Saïgon à hord du We/bourne,
à la recherche d’un paquehot.
Je fis connaissance à bord du .Welbourne avec M. Buis-
sonet, qui, comme moi, désirait aller visiter les ruines
d’Angkor. A notre arrivée, pas de transport disponible pour
la France. Nous partons alors, M. Buissonet et moi, en com-
pagnie d'un jeune commerçant, M. Ballas, et de deux tou-
ristes français, pour le Cambodge et le pays khmer. Nous
remontons les rivières jusqu'à Pnom-Penh sur un petil
vapeur. Arrivé dans la capitale du Cambodge, nous nous
installons à quatre dans une chambre où, à la rigueur, un
homme seul eût été juste à l’aise, puis nous allons faire
une visite au résident français, M. Fourest, qui voulut bien
nous donner des renseignements sur le pays.
Malheureusement, à cette époque de l'année. les eaux
étaient très basses et l’on ne pouvait guère traverser les lacs
L 1
404 VOYAGE AUX PHILIPPINES
qu'en sampan, et encore avec quelque difficulté. Puis, ce
que l'on ne nous disait pas, c’est que le pays était soulevé
et que nous serions peut-être exposés aux agressions des
rebelles.
J1 fallut se contenter de visiter la capitale et le palais du
roi; ce palais tout doré tombe en ruine; la grande salle de
réception est dans un état de délabrement extrême.
De retour à Saïgon, je m’occupai de savoir ce qu'’étaient
devenus les plants d’abaca si beaux en 1881. Hélas!
ce n'est plus mon ami Coroy qui est le directeur du
jardin botanique ; il a été remplacé par un monsieur qui a
tout modifié. A l’utile il a substitué l'agréable et l’inutile.
L'abaca, qu'il aurait fallu cultiver sérieusement et propager,
ainsi que son prédécesseur l'avait compris, comme devant
être rapidement un sérieux produit commercial, l’abaca,
dis-je, a été arrachée et remplacée par des arbres et des
plantes d'ornement.
Pendant mon séjour forcé à Saïgon, je fis avec mon ami
Buissonet de longues promenades sur les belles routes qui
entourent ta ville, routes fort bien entretenues, et, dans
cette saison (saison sèche), il est agréable de se promener
dans la campagne.
Enfin, le 29 mars 1885, toujours faute de transport où
je pusse m'embarquer, je partais avec le courrier, et, après
une fort belle traversée, j'arrivais à Marseille le 25 avril 1885.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
CnapiTRe Ier, — Singapore et Poulo-Penang..... Louve 1
— II. — Une excursion dans la province de
Pérak (presqu’ile de Malacca)........ 17
— TITI. — Manille. — Commerce. — Administra-
tion................... tésssssssoses 31
— IV. — De Manille à la Contracosta............ 53
_ V. — Binangonan de Lampon. — Province de
la Laguna. — Région des mines..... 73
— VI. — Le Mahaïjay. — La province de Tayabas.
— Un pape indigène................. 88
. — VII. — Les tremblements de terre aux Philip-
pines en juillet 1880................. 123
— VIII — Les provinces du nord-ouest de Lucon.
— Pangasinan. — La Union. — Ilocos.
— Chez les Igorrotes................ 140
— IX. — Le Pasig. — Les volcans de Lucon. —
La presqu’iîle des Bicols.............. 4184
— X. — L’île de Marinduque................... 219
_ XI. — Catanduanès. — Retour en Europe.... 253
DEUXIÈME PARTIE
— XII. — Cyclones. — Innovations. — L'île Pa-
Jaouan....................,...,.. .. 263
406
TABLE DES MATIÈRES
CuapiTre XIII. — Les chasses à Palaouan. — Tapul et
Bahele Dumaran. — L'ile Cuyo...... 288
— XIV. — Ménagerie. — Voyage à Mindanao et à
Soulou. — L'île de Balabac.......... 302
XV. — Les Tagbanuas. — Mœurs et coutumes. 319
XVI. — La baie d'Ulugan. — Les îles Cala-
MIQNES............seososssresssesee 334
XVII — Soulou. — Siassi. — Tawi-Tawi. —
Bongao. — Retour en France........ 371
ns ad
COULOMMIERS. Typog. P. BRODARD et GALLOIS,
Hacnerre er Cie.
Manci
Hacgerre ar Ci.
.